LES PETITS FILS
DE L'ONCLE SAM
Ce livre évoque, irrésistible.
ment, ‘La vingt - cinquième
heure". Comment pourrait-il
en être autrement? Leurs
auteurs, Roumains tous deux,
poussés ensemble par le des-
tin sur les mêmes rudes che-
mins, ont connu les mêmes
camps de concentration, s'y
sont rencontrés, y ont vécu
le même drame.
Leur expérience fut la
même. Seules, leurs réactions
diffèrent.
C. Virgil Gheorghiu, jour-
naliste, écrivain, a écrit un
roman. Et quel roman! Mais
un-roman tout de même, dans
lequel il faut bien faire la part
— si petite soit-elle — de la
fiction.
Le général Gheorghe s'en
est tenu volontairement à la
relation des faits. [| a décrit
ce qu'il a vu, ce qu'il a enten-
du. Aussi, ‘Les petits-fils de
l'oncle Sam“! est-il le contraire
d'un roman. C'est un témoi-
gnage,-un constat, un réquisi-
toire même, aussi sévère que
“La vingt-cinquième heure",
Avec cette différence que son
auteur ne désespère pas, lui,
de l'humanité, qu'il croit que
fous les lapins blancs ne sont
pas morts, qu'il peut encore y
avoir des HAPPY END.
ION GHEORGHE
LES PETITS-FILS
| DE
|
|
L'ONCLE SAM
Diffusion :
SOCIÉTÉ MÉTROPOLITAINE D'ÉDITION, IMPRIMERIE, PUBLICITÉ
7, rue du Hanovre — PARIS
<
#4 L.. ee cf s à NES : as ER Gide, = se S d
Tous droits de tréduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays,
L'auteur de ce livre est un ancien diplomate.
Le général Ion Gheorghe, en activité dans l'armée ronmaine,
fut envoyé par son pays en mission diplomatique à Berlin. Il
devait y rester en qualité de ministre de Roumanie en Allema-
gne du 1* Avril 1943 jusqu’à la fin de la guerre.
En 1945, l'Allemagne vaincue était occupée par les armées
alliées. C’est alors que le générat Ion Gheorghe fut emprisonné
par les Américains, qui l'internèrent dans des camps et prisons
de fortune.
Les pages qui suivent constituent le témoignage émouvant
et sincère d’un homme qui a vécu de irès près les phases suc-
cessives de l'expérience américaine en Allemagne. L'auteur com-
mence son livre en 1945. Nous sommes alors à un moment de
rigidité américaine envers l'Allemagne vaincue. Les Américains
veulent inculquer aux Allemands les principes d'une démocratie
dirigée de Washington.
EN GUISE D’INTRODUCTION...
Ce doit être à l'intention des curieux de mon espèce que
Benjamin Franklin affirmait, il y a un siècle et demi, que
« l'expérience de la vie ne profite qu'à ceux qui sont incapables
d'aller à une autre école ».
Le vieux démocrate américain avait-il tort ? Avait-il rai-
son ? Aujourd’hui encore il m'est difficile de me prononcer.
Ce que je sais, c’est que de me heurter tant de fois la tête en
passant la porte par laquelle on accède à « l'expérience de la
vie >» ne ma jamais guéri de ma curiosité, laquelle me pousse,
à chaque nouvelle occasion, à en franchir le seuil.
C’est sans doute cet irrépressible désir de voir ce qui se
passait de l’autre côté de la porte qui explique la hâte avec
laquelle je répondis au nouvel appel du destin qui dirigeait mes
pas vers l’école américaine de-« rééducation démocratique ».
Le nazisme venait de s'effondrer. Nous étions quelques
dizaines de millions d'individus à nous poser la même angois-
sante question : « Et maintenant, que faire ? Sur quelle voie
nouvelle s'engager ? » Le choix était restreint, les chemins
incertains. J'envisageai les rares possibilités qui se présen-
taient. Je n'en discernai que trois : le nazisme, le communisme
et la démocratie.
J'écartai immédiatement les deux premières ; me rallier au
nazisme, à l'heure même de son écroulement, alors que je
n'avais jamais éprouvé la moindre sympathie à son égard, pas
même à l’époque de ses succès les plus retentissants, ne pouvait
m'apparaître que comme un acte totalement dépourvu de sens.
Donc, rien à faire « pour » ou « avec » le nazisme.
Pas davantage avec le communisme. J'éprouvais certes une
vive curiosité à l'endroit de cette religion nouvelle. Mais la
nature même du prophète et de sa prophétie la dépoutllait
pour moi de tout attrait, Comme le nazisme, le communisme
se flatte d'être une des formes de l& démocratie, la seule putauie
Cette prétention commune — il est bien d'autres points de
ressemblance entre les dèux régimes — m'avait amené à placer
les deux doctrines sur le même plan. Aussi m'écartai-je résolu-
ment de la route de l'Est.
Cas
É. TRES
e, la seule vraie; à mes yeux, Fe a.
i éricai cise américaine parce que la @émoz
EU nie PR trop étriquée, trop engoncée
Se le vêtement suranné de traditions CESR REE -
Et puis, les Américains n'avaient-ils pas pris CRODAEU nt |
de rééduquer à l’école de ia démocratie tous cer qui s étaient |
qaissé politiquement égarer ou qui n'avaient Jus reçu une
éducation politique ? Je croyais fermement réuruir les condi-
tions requises pour étre admis à cette école. Ma Jague de à
général, et qui plus est — horribile dictu — de général d’état- )
Restait la démocrati
Re I) à 2
*
major, constituait un symptôme évident de « militarisme chro-
nique ». Circons{ance aggravante, j'élais un soldat vaincu,
enfin, j'avais occupé les hautes fonctions d’_« envoyé extraor-
dinaire et ministre plénipotentiaire >» de la Roumanie fasciste (?) æ.
auprès du grand Reich nazi. N'offrais-je pas un terrain de Te
choix pour l'expérimentation des méthodes de rééducation
démocratique ?
Loin de considérer cette épreuve comme une punition, je
me félicitais de l’occasion qui s’offrait à moi d'apprendre quel-
que chose de nouveau. J'optai donc pour le chemin qui menait
à la plus démocratique des démocraties, à la démocratie amé-
ricaine.
Le lecteur verra, dans les pages qui suivent, Ce qu’il
advint.… — PREMIÈRE PARTIE
Vo
INTERMEDE A L’HOTEL DE L'OURS BRUN
Après de nombreuses péripéties et au milieu de l’affolement
général qui marqua les derniers jours du régime nazi, je me
trouvais en plein milieu du Tyrol dans la pittoresque vallée
d’Oetz,
Oetz, où j'étais décidé à demeurer en attendant l’arrivée
des <libérateurs américains», était une petite ville bondée
de réfugiés chassés des villes rendues inhabitables par les
bombardements, Vieillards impotents, jeunes femmes avec leurs
bébés, enfants ayant perdu leurs parents, s’entassaient dans
les caves des maisons et dans les salles de cabaret, Ils étaient
constamment en butte aux tracasseries mesquines dont les har-
celaient les habitants du pays, pour lesquels cet afflux soudain
de malheureux en détresse constituait un véritable fléau. A
demi morts de faim et de fatigue, ils attendaient la fin de
cet interminable cauchemar. Parfois, l’un d’eux s’écriait :
— Quand vont-ils donc arriver, ces Américains ? Cette
misère a assez duré |
Une femme, à bout de patience, clamait sa révolte. Elle
répétait à qui voulait l'entendre :
— Je préfère retourner à Berlin plutôt que de rester un
jour de plus avéc ces salopards | =
— Allez-y donc, dans votre Berlin! lui jeta un jeune
officier autrichien qui avait déserté depuis peu et PORREsmegrs
l'uniforme dé l’armée allemande. Retournez-y dans votre ne
et allez au diable si vous préférez. Il ny à plus de place por
vous ici. L’Autriche n’est pas l'Allemagne. On vous à RES
vus, retournez chez vous.
VEN Ce
….
ë jeurs jours
Recru de fatigue, épuisé par un VOÿa8e — Poe
qui m'avait amené depuis Berlin, en passant P
a
12 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
jusque dans cette si inhospitalière localité, Rene 2
verger, à la lisière du village, notre peur convoi CO ; p
deux autos personnelles et d’une troisième appartenant à notre
légation. Notre groupe comprenait ma femme, mon deux
chauffeurs, dont l’un avait amené sa femme, AinSs qu'une jeune
réfugiée de Berlin que nous avions rencontrée en cours de
route et qui nous avait suppliés de l'emmener. Nous nous
étions installés comme nous l’avions pu, parmi les valises,
les caisses et les paquets dont les autos étaient bondées. Nous
étions pâles, exténués, sales, et très abattus.
— Herr Exzellenz (sic) Ich sehe schwartz ! ne cessait de
répéter Kapon, notre chauffeur, ancien officier tsariste réfugié
en Allemagne depuis l’époque de la Révolution.
J'allai voir le maire du village dans l'espoir d'obtenir une
chambre quelconque, au moins pour les femmes. Le maire était
un gros paysan borné, bouffi et congestionné par l'abus de
l'alcool. Je le trouvai affalé sur la table qui lui servait de
bureau. À ses côtés se tenait une fille maigre et âgée qui tapait
sur une’vieille machine à écrire: Je me présentai au maine.
À l'énoncé de mon ancien titre, il fit mine de se lever pour
me saluer, mais il se ravisa. À quoi bon déplacer son gros
corps ? Le moindre signe de politesse à l'égard dés « anciens
seigneurs >» m'était-il pas désormais superflu ? L'hébergement
des réfugiés faisant partie de ses attributions, je le priai de.
m'indiquer: une chambre, si modeste füt-elle.: Il bougonna
sans que je puisse rien comprendre à ce qu'il disait, Finalement,
il se décida à me délivrer un billet de logement pour une
seule pièce. Je n’en attendais pas davantage. Je me rendis.
à l’adresse indiquée, es LE
C'était une petite maison au fond d’un jardin. Il y régnait
un silence de mort. Ayant trouvé la porte, j'y frappai par trois
fois avec force. Le silence persista. Je tapai plus fort ; toujours
rien, Je me mis à secouer le battant. Alors seulement une voix
désagréable me parvint, probablement du fond de la cave :
— Qui est là ? Que voulez-vous ? 7
— Une chambre, Le maire m'a dit de venir ici.
— Allez au diable, vous et le maire ! Ma maison est pleine
à craquer de fauchés de ton {espèce ! Que le maire donne une
chambre, s’il en à une, Moi je n'ai plus rien de libre !
J'insistai :
.. — Ouvrez donc ! Je ne peux
ainsi.
— Si tu veux m’attendre
matraque, je vais ouvrir,
_»
5 5; FE x
Jusqu'à ce que j'aie pris une
Pas continuer à vous parler …
PÉne E
LES PETITS-FILS DE L’0
* NCLE SA)
= 13
A quoi bon insister davantage 2 Je
quence, nous continuâmes à dormir da
nous-avions déjà passé tant de nuits,
me retirai, En consé-
ns Jes frois autos où
+ 5
“Nous n’eñmes pas d’autres déboires jusqu'à P
Américains, si ve n’est la tentative de trois Tyroliens barbus
et armés jusqu'aux dents, qui avaient formé le dessein de rh
voler nos trois autos et leur contenu, Sous prétexte qu'ils
étaient les sujets d’une nation devenue du jour au lendemain
l’'ennemie de l'Allemagne, ils prétendaient avoir le droit de
« réquisitionner » tous les biens des Allemands ou des ressor-
tissants de pays alliés de l'Allemagne, même si ces ressortis-
sants avaient cessé de l'être, J’essayai de parlementer.
— Mais enfin, vous-mêmes, Autrichiens, vous avez été les
alliés de l'Allemagne ?
— Jamais ! L’Autriche a été occupée par l'Allemagne !
Les Américains eux-mêmes le reconnaissent !
— Mais qui êtes-vous et quelle est l'autorité qui vous a
arrivée des
délégués ?
— Nous sommes les représentants de la libre nation autri-
chienne.
——. Et c’est sans doute au nom de la liberté que vous êtes
devenus bandits de grands chemins ?
— Donnez-nous les clés des autos |!
-Je-refusai.
Voyant que je ne cédais pas, même sous la menace de
leurs revolvers, ils s’éloignèrent pour délibérer entre eux.
À ce moment, quelqu'un annonça que les Américains
approchaïent du village. A cette nouvelle, nos courageux Tyro-
liens s’enfuirent à toute vitesse dans une auto qu'ils avaient
dû voler précédemment. Nous ne les revimes jamais. es
Un peu plus tard, les premiers soldats américains : à <
en effet leur apparition et traversèrent le village au Ps
course. Je regardais avec la plus grande curiosité LE es
tants de la grande démocratie américaine que je VOY®S P
da première fois. ©
Soldat moi-même — on ne se refait pas |
d’un œil critique leur comportement, leur tenue,
moindre geste,
Ma première impression fut fa
beaux gars, solides, bien bâtis, agi
propres, Leurs visages et leurs sihoyette :
trahissaient une grandi diversité Eee
eurent entouré mon petit GOnvol, lequel S
= jexaminais
et jusqu’à leur
vorable. C'étaient tous de
les, bien habillés et très
s, d'aspect très VArIS
En un instant ils
trouvait parqué à
4 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
1
Leur attention à tous était attirée par Î&
Visiblement, Sa présence en ce lieu les:
“ tions :
intriguait. Ils ne tardèrent pas à me poser ns
: _ C'est une auto américaine, n’est-ce pas
__ En effet. Elle est même très bonne.
__ D'où l’avez-vous ?
Je regardai autour de moi,
Ja lisière du village.
Buick de la dégation.
J'étais entouré de soldats. I ny
avait aucun officier parmi eux. Je me rendais compte ee
comprenaient pas grand-chose à E qe je leur disais, et qu'ils
admettaient difficilement qu’on pût être Roumain et non nazie
_— C’est bien vrai que vous n'êtes pas nazi ? insista l’un
d'eux.
__ Je vous répète que non |
La sincérité de mon accent sembla les ébranler, Dévenus.
plus confiants, ils s’étendirent sur l'herbe ensoleillée. L’un d’eux
m'offrit une cigarette, tandis qu’un autre faisait passer à la
ronde une bouteille de « schnaps ».
__ Et cette femme, qui est-ce ? demanda tout à coup un
autre soldat.
— C'est ma femme.
— Et l’autre, à côté ?
— Une Allemande, réfugiée comme nous.
— Beau brin de fille! On dirait une girl de chez nous !
>— Quoi de reuf ? demandai-je, préférant changer de sujet
de conversation. -
— Pas grand-chose ! Les bonzes sont à San-Francisco ; ils
se tapent tous la cloche, bouffent du caviar et de la vodka,
et nous, on continue le boulot par ici. * z
1j aurait sans doute continué à bavarder ayec moi, si un
de ses compagnons, au teint foncé, ne lui eût coupé brusquement
la parole. Il parlait un jargon auquel, sur le moment, je ne
compris goutte. Je n’en saisis le sens que lorsque le premier >
me demanda, d’un air soupçonneux, cette fois :
— C’est bien vrai que vous n’êtes pas nazi ?
J'eus beau protester de toutes mes forces, l'atmosphère
avait changé. Elle s’était soudain refroidie, Ils se remirent
debout, et s’éloignérent. =
Quelques jours s’écoulèrent, mais aucun des soldats qui
occupaient le village ne revint bavarder avec nous.
#
+s
Les choses’en étaient là,
s'arrêter devant notre petit gr
: R oupe, Deux sold icai
s'y trouvaient. Ils me firent si p ats américains
gne d’approcher, et me deman»
3 û . û Y :
lorsqu'un soir jé vis une. jeep
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 15
dèrent mon identité. Je leur dis mon nom
ancien titre.
— Avez-vous des papiers ?
— Voici mon passeport diplomatique.
Tandis que mon interlocuteur J’examinait attentivement,
notant avec soin les différents visas qu’il portait, l'autre
compulsait avec non moins d’attention des feuillets tapés à
la machine, comparant mon nom à ceux dont il avait la liste.
Je compris qu'ils voulaient s'assurer que je n'étais pas «cri-
minel de guerre »,
Ils finirent par me rendre mon passeport,
— Où demeurez-vous ? me demanda l’un d’eux.
— Ici même. Dans cette auto que vous voyez là!
—-Ce n’est pas croyable ! Et depuis quand ?
- — Il y aura bientôt deux semaines.
Manifestement étonnés, ils repartirent en hochant Ia tête.
Quant à moi, j'étais assez perplexe, me demandant quelles
pouvaient bien être leurs intentions.
Le lendemain, je décidai d’aller me présenter au com-
mandant américain du village, dans le but de tenter d'obtenir
un abri un peu plus décent pour moi et les miens.
Le commandant, un lieutenant-colonel, était installé avec
tout son état-major à l'hôtel « Drei-Mohren >», qu'il avait
réquisitionné.
Je remis ma carte de visite à la sentinelle, la priant de
ainsi que mon
‘demander au colonel s’il pouvait me recevoir. Quelques instants
plus tard, j'étais invité à entner.
A l’intérieur de l’hôtel régnait un désordre indescriptible.
Tout était sens dessus dessous. Par les portes entrouvertes
j'apercevais les lits défaits, les draps traînant partout, jetés
çà et là comme des torchons, des cartes, des dossiers, des
papiers amoncelés au hasard, sur les tables, sur les chaises, sur
le parquet, parmi les bouteilles vides renversées et des mégots
innombrables,
Le colonel, de toute évidence un alcoolique, était assis
à une table. Derrière lui, et debout, se tenait un Tyrolien vêtu
du costume traditionnel, Je le classai aussitôt parmi les intel-
lectuels : c’en était un, en effet. Il était là en qualité d'interprète.
I parlait, ma foi, autant que j'en pus juger, un anglais fort
correct,
Le bureau du colonel était à l'image du reste de l'hôtel:
Le désordre y était même pire. : :
Je me présentai. L'Américain ne cilla même PA
paupières trop lourdes laissèrent tout
fatigué.
s. Ses
juste filtrer un regard
À E SAM
LES PETITS-FILS DE L oNCL
16
oujours debout.
Le colonel me fit dire
S temps déjà. : ; i
ee de at pas quitté le village; répondis
roi tre part.
; nu me voir de VO ,
est encore VE : uées
pores bien à vous qu'appartiennent les autos pari
x abords du village ? = se
ee Deux sont à moi, et la troisième appartient à Il
légation de Roumanie à Berlin.
__ Que signifie la plaque
— Cela veut dire dans tous à
Je n’ai pas caché avoir été minist
— Mais, maintenant, vous ne l’êtes plus ? =
__ Evidemment non! J'ai cessé de l'être le 23 août 19 ;
__ Mais alors, pourquoi vos autos sont-elles toujours
marquées C. D. ? :
D Par habitude, sans nul doute. Il est d’ailleurs d'usage
constant dans toutes les nations. du monde d'autoriser ceux
qui y ont été accrédités à continuer de faire partie du corps
diplomatique jusqu'à ce qu’ils aient quitté le territoire...
— Ah oui ? fit-il ;
J'étais { par l'interprète qu'il me recherchait
-je. Et
ancienne
marquée «CG. D.>.
les pays € Corps Diplomatique >.
tre de Roumanie à Berlin:
Et il fit appeler un lieutenant, auquel il dit quelques mots
dont je ne saisis pas le sens. Puis il cessa de s'occuper de
moi. Je passai ainsi une bonne demi-heure à me balancer d’un
pied sur l’autre. Je commençais à croire que ce colonel m'avait
complètement oublié, lorsque le lieutenant réapparut.
— Eh you ! Come on ! m’ordonna-t-il. .
A la porte de l'hôtel une jeep était arrêtée, A côté du
chauffeur se tenait un soldat armé.
J’eus un moment d’hésitation.
— Vite! me cria le soldat: Grimpez, et ne faites pas
l’étonné !
Je montai dans la jeep qui démarra à toute allure,
« Diable! me dis-je. J’ai bien peur de m'être embarqué
dans une drôle d'histoire ! » Je n’étais pas sérieusement inquiet
mais plutôt étonné de leur façon de procéder, Mon opinion
était qu’il s'agissait d’un malentendu qui ne pouvait manquer
d’être dissipé très vite, Le
— Où allons-nous ? demandai-je à mon cerbère. z
: ne répondit pas et me jeta un regard hostile,
ES
mais en.ressortit presque aus aise lit, entra dans la maison,
Le sitôt, visiblement perplexe.
omper de route», pensai-je,
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 17
Autre village, autre arrêt, Ce n’était toujours pas le bon
endroit.
Finalement, nous nous arrétâmes devant un baraquement
à l'entrée duquel était apposée une plaque portant les initiales
&C, I. C.», dont j'ignorais la signification, L'avenir devait se
charger de me l’apprendre.
De la première baraque je vis sortir un soldat, celui-là
même qui, peu de jours auparavant, avait si attentivement
examiné mon passeport.
— Tiens, tiens! fitil The Roumanian ambassador ! Que
venez-vous faire ici ?
— Comment ? m’écriai-je, abasourdi par une telle question.
Mais je n’en sais rien, moi. J'étais venu faire une visite de
politesse au colonel du commandement d’Oetz, et c’est ce qui
me vaut le privilège de vous retrouver ici !
— Ah ! The crazy man ! dit-il entre ses dents.
Il renvoya la jeep avec laquelle j'étais venu æt m’invita
à monter dans son auto. Il conduisit sans desserrer les dents
une seule fois, et me déposa à Oetz, tout près des miens, sans
explication aucune.
— «Ma parole, pensai-je, c’est une histoire de fous! Ils
ont légèrement perdu l'esprit. »
Entre temps, la nuit était venue. En me voyant enfin de
rétour, les miens, rassurés sur mon sort, poussèrent un soupir
de soulagement. Je leur racontai ma petite équipée, et ma femme
me reprocha fort justement de ne pas lavoir prévenue de la
visite que j'avais l'intention de faire.
= Somme toute, conclut-elle, cela aurait pu tourner plus
mal.-
Chacun de nous cependant, augurait mal de l'avenir.
*
#3
Quarante-huit “eures d'attente s’écoulèrent encore. Pendant
Ia journée, je restais étendu sur l'herbe, contemplant ke paysage
grandiose des montagnes du Tyrol. Le soleil, bien qu’ardent,
parvenait mal à dégourdir nos corps, et nous nous ressentions
tous ne ne pouvoir dormir convenablement. Les nuits, froides
et humides, nous permettaient tout juste de nous assoupir,
recroquevillés comme nous létions à l'intérieur des autos.
Pour avoir un peu de pain, nous faisions chaque matin la queue
à tour de rôle devant l'unique boulangerie du village, et l'espoir
que nous avions de nous faire donner pour le déjeuner une
gamelle de soupe chaude à Ia cantine des réfugiés était souvent
déçu.
El Le J ï
LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAX
18 E: :
aient suivre. La fièvre qui
a «libération » était main-
RORES Î n optimisme,
avait ac page avec elle une bonne partie de mon Op sh
DORE deuxième jour, j’aperçus soudain, debout pres
ir du deuxie ; : Re
= SE soldat américain du C.I.C. Je JE l'avais ee we
da si j'étais disposé à l'accompagner
ck. Evidemment, j’acquiesçal:
e passera rien d’extraordinaire, dit-il. Un de
ae i jr pour vous demander
officiers supérieurs voudrait vous Voir P En He
quelques renseignements relatifs aux rapports entre £
et la Roumanie pendant la guerre. ee
Cette perspective n’était pas pour ue éplair és Le
même enchanté d’avoir enfin l’occasion d'exposer ma situatio
i j ii al
»appréhendais les jours Qt
Le oné les moments de l
de moi, l
venir. Il me deman
Jendemain à Innsbru
J'étais
à quelqu'un d’autorisé, :
_— Faudra-t-il que j’emporte une valise awec moi ? deman-
dai-je au soldat.
— Cest inutile. Le soir-même nous serons de retour.
Il me quitta en me disant de me tenir prêt pour le len-
demain matin à neuf heures.
D LS eV TT en = Ne PS SA vie, Even
Le lendemain, ma femme se leva dès l’aube pour me pré-
parer quelque chose à emporter pour le déjeuner, La mort dans
l'âme, elle dut revenir les mains vides de la boulangerie. I1 ne
lui réstait plus aucun ticket de pain. D’ailleurs, je n’avais pas
faim. Malgré l’assurance que m'avait donnée l’agent du C. I. C,,
je pris un pyjama, une serviètte et du savon que je mis dans
le beau sac de cuir que m'avait offert autrefois le sénateur
Rott, consul honoraire de Roumanie à Francfort. . 3
À neuf heures précises, en ce jour du 12 mai 1945, la jeep
du G. I. C. stoppa devant nos autos. :
— Vous êtes prêt ?
— Je suis prêt.
— Alors partons. AE
Je pris à peine le temps de faire mes adieux à ma femme
et à mon fils, et je grimpai dans la jeep. -
= Les autres membres. de notre petit -&roupe faisaient encore
queue à la boulangerie,
— À ce soir ! Bon voyage !
Je partis sans me douter le moins du monde que de longues
années s’écouleraient i i e
avant qu'il me soit de n i
de revoir les miens... es
ST Rae
Le chauffeur prit la route d’Inn
les baraquements du C. I. C. où re et s'arrêta devant
ais déjà été conduit trois
LES PETITS-VILS DE L'ONCLE SAM 19
jours auparavant, Nous étions à Heimchen. On m'invita à entrer
dans un bureau, et à attendre un peu. L’attente dura de neuf
heures et demie du matin à deux heures de Yaprès-midi..,
« Plutôt curieuse, cette entrevue avec l’eofficier supé-
rieur » américain, me disais-je », Les heures passaient, et nous
étions encore loin d’Innsbruck,
L'homme qui m’avait amené passait et repassait à travers
la chambre, visiblement énervé, mais ne disant mot.
Des hommes que je ne voyais pas, mais que j'entendais,
discutaient violemment dans le bureau voisin. Je crus com-
prendre qu’il y avait là deux militaires allemands auxquels on
faisait subir un interrogatoire serré. Je ne savais ni quel était
leur grade ni quelle accusation on faisait peser sur eux. Je
devinais seulement que l’un se défendait énergiquement contre
les allégations de l’autre. La sonnerie du téléphone qui reten-
tissait à chaque instant, couvrait leur voix.
Il devait être deux heures lorsqu'une auto particulière,
qu’escortait une jeep, s'arrêta devant la porte du baraquement
où je me trouvais. Par la fenêtre qui donnaït sur la route,
j'apercevais à l’intérieur de l’auto un homme aux cheveux blancs
et une femme, laquelle était au volant et fumait une cigarette.
L’auto était encombrée de valises. Je regardai plus atfentive-
ment les passagers. Leurs visages ne me semblaient pas in-
connus. Pourant j'étais dans limpossibilité de me rappeler
leurs noms. J'étais sûr cependant de les avoir déjà rencontrés.
Mon guide m’annonça que le moment était venu de conti-
nuer notre route. Sa jeep était déjà devant la porte. En m'ins-
tallant à l’intérieur, je pus voir alors de près les nouveaux!
arrivants, et je les reconnus aussitôt: c’étaient Bardossy, Fex-
premier ministre de Hongrie, et sa femme.
J'avais connu Bardossy alors qu’il représentait son pays
à Bucarest. J'avais eu l’occasion de le rencontrer par la suite
à Berlin, au cours des festivités qui eurent lieu au début de
1942, à l’occasion du renouvellenrent du pacte tripartite.
Je m’inclinai pour le saluer, et Bardossy, fit de la main
un geste qui marquait sa surprise. Mais un regard sévère de
mon guide coupa court à l’entretren que nous nous disposions
à amorcer. Notre jeep prit la tête du petit convoi, et nous
partimes en direction d’Innsbruck.
— Vous les connaissez donc ? me demanda le soldat, dès
que nous eûmes démarré,
— C’est Bardossy, répondis-je. Il a été premier ministre
de Hongrie,
— Et où l’avez-vous connu ?
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
20 |
té ministre de
En Roumanie il y a longtemps. 11 a été mi
== n F
Hongrie à Bucarest.
Il ne dit plus rien Jus
Arrivés à Innsbruck,, nous nous ,
der Graue Bär ». À l’entrée était apposée
€
€ C.I.C. — 6th corps. »
Un soldat me prit sous Sa gard'
descendre les autres de leur auto,
x Innsbruck. :
a arrêtâmes devant l'hôtel
la plaque fatidique :
e et me conduisit sans faire
dans une pièce du premier
étage. = :
< Vous habiterez ici, me dit-il. Vous ne devez pas quitter
e sans autorisation. FES
en plus que penser. J'avais en effet la SRE
de croire que mon entrevue avec € l'officier QUE EE Fe
cain » pouvait encore avoir lieu ce soir-là, et que j'aurais ,
e revenir à Oetz. ë
=. peu plus tard, un autre soldat américain vint me
demander si je voulais manger quelque chose.
— Avec plaisir, répondis-je,
Je n'avais pour ainsi dire rien pris depuis le matin, et
j'avais très faim. Le soldat attendit jusqu’à ce que je me fusse
lavé les mains, et m’accompagna au restaurant de l’hôtel, où
se trouvait probablement le mess du C.I:C.
Bardossy et sa femme étaient déjà à table. Je m’assis à
côté d’eux et nous évoquâmes Îles circonstances dans lesquelles
nous nous étions connus.
Un autre soldat nous apporta à chacun une assiettée de
purée, de la viande en conserve, de la salade et du pain blanc,
ainsi qu'un grand bol de café. Depuis longtemps je n’avais rien
mangé de semblable; l'odeur alléchante qui montait de nos =
assiettes et l’arôme du café, firent disparaître nos soucis
comme par enchantement et nous plongea dans Veuphorie la
plus complète, : -
< Le soldat qui m'avait accompagné au restaurant s'était
installé à une table, un peu à lécart Il ne nous quittait pas
des yeux, mais il ne se mêlait pas à notre conversation, ise
contentant de sourire niaisement. S
; Que vont-ils faire de nous, maintenant ? me demanda
TEE en français, Jusqu'à aujourd’hui nous avions trouvé
s loger à Imst où personne ne nous a dérangés. Nous y
élions même assez confortablement installés.
— Pourquoi dites-vous : € nous y étions » ? Vous croyez
donc que vous n’y retournerez pas ?
— Evidemment non, pu
avec nous tous nos bagages,
isqu’ils nous ont dit de prendre
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 21
— Et à moi ils m'ont dit au contraire de ne rien empor-
ter. Ils m’ont assuré que ce soir je serais reconduit à Oetz.
— Vraiment ? fit Bardossy étonné:
Sa femme, qui n’avait presque rien mangé mais qui en
était déjà à sa troisième tasse de café, sans compter les
cigarettes, semblait être au comble de Fénervement, Une fois
de plus, l'instinct féminin ne la trompait pas.
— Rien ne prouve qu’ils nous relâcheront de sitôt, dit-
elle simplement.
— De toute façon je dois reconnaître que la façon de se
comporter des Américains est assez agréable, dit Bardossy,
favorablement impressionné par le déjeuner qui nous avait été
offert.
Je n’étais qu'à moitié d’accord, car j'avais toujours pré-
sent à l'esprit le souvenir de certaines expériences antérieures
dont le moins qu'on puisse dire est qu’elles avaient été plutôt
curieuses.
Nous en étions là de notre conversation lorsqu'un gradé
américain entra dans la salle. Visiblement mécontent de nous
voir parler ensemble, il chuchota quelque chose à loreille de
notre surveillant, lequel vint aussitôt vers nous.
— Allez, ça suffit comme ça. Come on.
Nous lui emboîtâmes le pas pour regagner les chambres qui
nous avaient été assignées. En nous laissant, il nous recom-
manda à nouveau de ne pas sortir sans permission.
Quelques instants plus tard j'entendis des pas s’approcher
de ma chambre, et le bruit d’un troüsseau de clés qu’on agi-
tait. Je me levai aussitôt pour ouvrir la porte, mais je n’en eus
pas le temps ; celle-ci était déjà fermée à double tour. Surpris
et indigné je me mis à la frapper à coups de poing. Seul un rire
moqueur me répondit, tandis que j’entendais fermer également
à clé la porte voisine, celle de Bardossy. Puis les pas s’éloi-
gnèrent vers le fond du couloir.
Ainsi, j'étais arrêté !
L’optimisme incorrigible qui était toujours k mien, et qui
d’ailleurs ne m’abandonna jamais, m’empêcha cette fois encore
de me livrer à de trop sombres pensées. J'étais sûr que tout
cela n’était au fond que la conséquence d'un malentendu, et
je me disais que les Américains ne pouvaient évidemment
pas savoir qui j'étais en réalité. Comme de toute façon je ne
pouvais même pas être soupçonné d’avoir commis un « crime
dé guerre » quelconque, je n'avais aucune raison de m’inquié-
FE di RE
à SAM
LES PETITS-FILS DE L ONCLE
qui s'était insiauré
avait un abime. Je
4 ,
façon m’associer à la trahison que lon
e notre ancienne alliée l'Allemagne.
; oliticiens
| Le manque total de convictions et se Due ed ee
roumains qui avaient fait passer notre P de Re ne
main d’un camp dans l’autre, HEURE AE noie
aucune honte, me dégoûtait ee Re
uvoir quant à moi souscrire à Ce Best © & de
Re national, que constituait le coup a
sans pour autant me laisser entrainer par Res C = I É =
essayèrent maintes fois de m’attirer Eu l'une de RUE ne
tiples combinaisons de collaboration. L'acte du 23 août
était moins pour moi un aveu de l'espérance et de la foi du
peuple roumain envers les idées des démocraties occidentales,
qu'une chute aveugle et inconsidérée dans les bras du bolche-
visme russe, Je n'étais élevé, avec toute la révolte d’une âme
honnête, contre l’ignominie de la trahison commise, car toutes
les raisons hypocrites invoquées pour la justifier n'étaient de
toute évidence qu’un paravent derrière lequel les uns et les
autres masquaient l’espoir qu'ils avaient de sauver leur chère
petite peau, J'étais fermement décidé à subir toutes les con-
séquences qui pouvaient découler de mon opposition farouche
à la politique de trahison des dirigeants actuels de mon pays,
et j'étais prêt à fournir coûte que coûte la preuve que l’exis-
tence d’un seul Roumain honnête et honorable valait tous les
sacrifices. C’est d’ailleurs pourquoi j'avais refusé toute espèce
de collaboration avec l’ancienne alliée de la Roumanie, deve-
nue en quelques heures son ennemie, préférant, si l’on peut
dire, faire cavalier seul ‘en tant qu'adversaire absolu du nouvel
état de choses instauré en Roumanie.
nouvel état de choses
i et le :
ter, Entre mot € neo 1944, il ÿ
en Roumanie depuis
ne pouvais en aucune
5 _
avait commise à l'égard d
Toutefois, mes rapports personnels avec les nouveaux diri-
geants du pays ne regardaïent pas les Américains. Ces derniers
n'avaient droit de regard que sur la partie de ma vie, anté-
rieure au 23 août 1944, durant laquelle javais été le re r'é-
sentant diplomatique de mon pays auprès du Encens
allemand, alors que la Roumanie était encore en guerre avec
les États-Unis, Or j'étais parfaitement tranquille à ë
rien dans mon activité passée ne dite ro
| pouvant m'être reproché,
se Demain au plus tard, au cours de }’
: avec l'officier Supérieur américain q
out s'éclaircira », me disais-je,
: L'idée ne m’effleurait
Jamais cet officier Supérie
entrevue que je dois
ui m'a fait venir ici,
même pas
que je ne rencontreraïis
EE
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 23
= Sur ces entrefaites, mon aftention fut attirée par une bordée
d'injures qui montaient de la cour intérieure de l’hôtel. Je
m’approchai de la fenêtre : devant les dépendances où se
trouvaient les cuisines s'étaient réunis les cuisiniers et les
hommes de service du mess du C.I.C., vêtus d’uniformes amé-
ricains, et avec eux les filles de lhôtel, des Tyroliennes bien
en chair, peu farouches avec leurs nouveaux alliés. Au milieu
du groupe qu'ils formaient, deux officiers allemands qui
venaient d'arriver en jeep étaient giflés et conspués par tous
ces cuisiniers « victorieux > qui leur crachaient au visage. Un
gradé américain, qui était probablement le chef du mess,
se précipita sur les Allemands et arracha leurs épaulettes.
Pâles et figés, ils subissaient l’outrage qui s’accompagnait d’un
concert d’injures les plus ordurières. Non loin de là, le soldat
américain qui les avait amenés assistait à la scène, indifférent,
ét fumait tranquillement. à
Du haut d’un balcon du deuxième étage, quelqu'un donna
l'ordre d’amener les deux officiers en vue de leur interro-
gatoire.
Le chef du mess se réserva l’honneur de les escorter. H
prit le fusil des mains du soldat et ordonna aux deux Alle-
mands de passer devant lui. Ivre de fureur, il les poussa vers
l'escalier à coups de crosse dans les reins.
Ce spectacle m’impressionna profondément, e Sans doute
s'agit-il de dangereux criminels », pensai-je. La vengeance est,
certes, un sentiment humain qui, bien que peu recommandable,
est malheureusement assez répandu. Cependant, la scène à la-
quelle je venais d’assister ne correspondait absolument pas à
l'idée que je me faisais de la démocratie. En outre, j'étais
étonné par le fait que de simples soldats — et, surtout, des
soldats d'occasion comme l’étaient ceux du mess du GI.C. —
puissent se permettre de donner impunément cours, au vu et au
su de tous, à leur ressentiment personnel.
Pour moi, démocratie signifiait avant tout légalité et jus-
tice, Aussi ces premiers pas dans la voie de ma rééducation
démocratique n’étaient-ils guère encourageants !
Bien que brisé de fatigue, je passai la nuit à me tourner
et à me retourner dans mon lit. Les pensées qui m'agilaient
m’empêchaient de goûter le moindre repos.
“*
« Aujourd’hui, ma situation va s'éclaicir ». Telle fut ma
première pensée le lendemain matin. Une fille de, service
napporta en ronchonnant un petit déjeuner fort copieux :
une grande tasse de café, du lait, du pain blanc; de la marme-
,
LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM
24
lade et deux tranches de corned-beef. Un trousseau de clés
jt à sa ceinture. - =
es faut-il que la porte soit fermée ? lui deman-
dai-je. $ : :
= = Je n’en sais rien, répondit-elle. C’est lordre,
Et elle donna quelques vagues COUPS de poing sur l’oreiller
. ; :
et la couverture, sans doute pour montrer qu’elle avait eu
l'intention de faire le lit.
__ En sortant d'ici vous refermerez la porte à clé ?
— Bien sûr.
1 Vous êtes à leur service ?
— Je suis bien obligée.
Elle partit en fermant la porte à double tour. Elle revint
un peu plus tard enlever le plateau du petit déjeuner.
— Y a-t-il ici d’autres détenus ?
— Je n’en sais rien. =
— Qui commande ? À qui puis-je demander à parler ?
— Je n’en sais rien. L
— Pouvez-vous dire au soldat qui m’a enfermé ici hier de
venir me voir ?
— Je ne sais pas où il est. Il viendra bien tout seul.
De nouveau la clé tourna dans la serrure...
J’ouvris la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de
Phôtel, dans l’espoir d’apercevoir quelqu'un à qui m'adresser:
IL y régnait un vacarme indescriptible. Des jeeps arrivaient
ou repartaient, grinçant de tous leurs freins ou démarrant
brutalement, dans un tohu-bohu infernal. Des prisonniers
tant civils que militaires, puissamment escortés, entraïent “
sortaient continuellement des bureaux du C.I.C.. Tous les bal:
cons étaient garnis de soldats, étendus au soleil, armés jus-
= aux dents, revolver au côté et mitraillette à brie de la
Ho de la Cour, les Tyroliennes des cuisines passaient
c e à tour de rôle dans les bras des G. I. conducteurs à
jeeps, et ceux-ci, couverts de poussière .
n'arrêtaient de fu
dans toutes les
À la fenêtre :
Son visage tout î à fin profit de Bardossy,
.« Son feint bronzé et les
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 25
— En effet, nous le sommes bel et bien.
— Mais, que nous reproche-t-on ? Je ne comprends pas très
bien.
— Hep ! Shut up yOu dirty nazi ! cria un des soldats
étendus sur les balcons.
A ce moment j'entendis la clé tourner dans la serrure.
C'était le soldat qui m’avait enfermé la veille. Un sourire fati-
gué errait sur ses Jèvres. Il tenait à la main une feuille de
papier et.un crayon. Il s’assit sur la chaise devant la table et
me demanda :
— Votre nom ?
J'épelai mon nom. Voyant qu’il ne comprenait pas, je Jui
demandai son crayon afin de l'écrire moi-même.
— Quand et où étes-vous né ?
ConStatant qu'il écrivait avec une grande difficulté, tra-
çant des lettres irrégulières comme le font les enfants qui en
sont à leurs premières leçons, je lui pris le crayon des mains
afin de transcrire moi-même mes réponses à ses propres ques-
tions.
— Quelle est voire profession ?
_— Général dans l’armée roumaine. J'ai été ministre de
Roumanie à Berlin,
IL m'avait définitivement abandonné le crayon et se con-
tentait de sourire bêtement en se balançant sur sa chaise, con-
tent au fond de se voir déchargé d’une besogne pour laquelle
il n'avait manifestement aucune aptitude.
— Vous êtes nazi?
— Non, je ne suis pas nazi!
I1 me regarda de haut en bas, d’un air à la fois étonné
et incrédule.
— Comment, vous n'êtes pas nazi ? reprit-il.
— Encore une fois, non | Je ne suis pas nazi ! Je suis Row
main, En Roumanie il n’y a jamais eu de parti nazi. En outre,
je suis officier. Je n’ai jamais fait et je ne songe pas à faire
de politique de parti. >
Je voyais qu'il n'y comprenait rien. Il me prit le papier
des mains, le contempla un moment puis me le rendit pour que
j'écrive moi-même la réponse que je venais de lui donner.
J'écrivis donc : NO NAZI en lettres majuscules, et je signai-
Il se leva et partit en hochant la tête, perplexe. =
— Un instant, lui dis-je. On m'a dit que je devais avoir
une entrevue avec un officier supérieur américain. Quand me
sera-t-il permis de le voir ? Et, d’abord, il ÿ en at-il un par
ici ?
26 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
es fut toute sa réponse.
; N ’épaul SE :
Un haussement dép les autorités démo-
Ainsi, mon premier interrogatoire par
L « . .
cratiques américaines avait pris fin !
La clé tourna à nouveau dans la serrure.
..
s.
De toute évidence, les événements prenaient une tournure
inattendue.
L'insistance acharnée avec laquelle on me posait et repo-
sait sans cesse la même question obsédante « êtes-vous nazi ? »
me faisait mesurer l'ampleur de la propagande alliée contre
l'idéologie national-socialiste et la puissance de ses effets.
Le national-socialisme, en tant qu'idéologie, peut aisément
être combattu par les multiples arguments d'ordre politique,
social et économique, qu'offre la doctrine démocratique. Mais
le fait que la propagande < antinazie », au lieu d’utiliser de
tels arguments a préféré et préfère encore employer celui qui
consiste à confondre délibérément le national-Socialisme avec
les. aspects criminels de l’activité de ses chefs, ou plutôt des
déments qui n’avaient pas nécessairement besoin d’être nazis
pour commettre de tels crimes, fait naître dans tout esprit
impartial le soupçon que les méthodes de la propagande
€ antinazie > cachent des buts inavouables.
: Quoi qu’il en soit, les résultats de cette propagande se
révélaient éclatants. Le terme de « nazi >» s’appliquait à la fois
aux sinistres camps de concentration, aux excès commis par
certains individus Où certains organismes des forces d’occu-
pation en territoire étranger, Cette confusion, j'allais le cons-
tater chaque jour davantage, était générale. Durant le temps
Fm ns qua metre ce pa en ne
Russses, les Français et les B: te ee
: ritanniques,
concernait les Américains,
Ceux qui avaient mis le
simples soldats ou généraux,
convaincus que chacun de |
un nazi, c’est-à-dire un crim
mais en ce qui
loblitérati étai
Oblitération était totale. Tous
étaient absolument et sincèrement
ns ie de droit commun |!
ns net ES l'armée américaine apparut sou-
RS - aux yeux des Allemands, mais à ceux
péens ‘en général, sous un jour aussi regrettable. Car
l’étonnement
provoqué ar ] n ?
: a
qu'avaient les Américai ï re sn
ainsi que l’
pied en Europe; civils ou militaires,
eurS adversaires de la veille était
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 27
l’Europe tout entière était pleine de € nazis », donc de cri-
minels de droit commun, lesquels devaient être traités comme
le méritent des criminels de droit commun. Les conséquences
de cet état d’esprit ne pouvaient qu'être des plus funestes, si
l’on considère la déception qu’il devait provoquer chez tous
ceux qui avaient mis leur espoir dans les possibilités qu'avaient
les Américains de créer un monde meilleur, et qui leur avaient
fait confiance,
Mes réflexions furent brusquement interrompues par
des coups violents dennés dans la porte de la chambre voi-
sine, celle de Bardossy. Comme ce dernier s'était mis dans la
tête de ne pas s'arrêter de frapper tant que quelqu'un ne serait
pas venu lui ouvrir, le résultat ne tarda pas. Du corridor, une
voix irritée s’éleva
— Que voulez-vous ?
La réponse de Bardossy ne me parvint pas. Il avait baissé
je ton. La voix irritée s’éleva de nouveau plus violente encore :
— You are a liar ! You are a dirty impostor !
La porte fut refermée brutalement et le calme se rétablit.
Peu après, dressant toujours l'oreille, je crus entendre des
sanglots étouffés. Je supposai que c'était Mme Bardossy qui
pleurait. J’ouvris la fenêtre dans l’espoir de pouvoir commu-
niquer avec Bardossy. En effet, m’ayant entendu, il ouvrit la
sienne, Je lui demandai ce qui venait de se passer.
— Je suis malade de la vessie, me répondit-il, il faut
constamment que je demande à sortir.
J'étais un peu rassuré. Ce n'était pas bien grave.
* — Vous n’avez donc pas un récipient quelconque dans
votre chambre ? lui demandai-je ?
— Oui, évidemment, j'en ai un, mais, devant ma femme,
vous comprenez, je suis plutôt gêné.
— Bien sûr, bien sûr, fis-je, honteux, avec le sentiment que
j'avais commis une faute de tact.
— Eh, you { Nazi ! Shut up ! nous cria une voix dans la
cour,
Il n’y avait rien à faire. Je refermai la fenêtre.
n ss. 3
CARCES AE DA ESS OUEN NC OS ÈL ds Es D EUR ES .
Deux jours s'étaient à peine écoulés depuis que je m'étais
vu privé de liberté, or il me semblait que j'étais enfermé depuis
des années déjà. Jamais encore je n'avais éprouvé ÊE
impression, Durant toute ma carrière militaire — et ses débuts .
avaient été plutôt turbulents — il ne m'était jamais Sie
d'être mis aux arrêts, Ge que je ressentais aujourd’hui étai
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
28
: sin de la honte. À Y réfléchir, Rue 1
ntiment voisin sliers. Mon esprit restait pourtant
our mes Les ma vie aucune action infamante,
calme, car n’ayant ST mob d'être inquiet. Bien que je es
jo CROSS = nt auquel j'étais soumis, j'essayais
comprisse rien au traiteme ue cette histoire n’était qu'un
malgré tout CRE RE L un jour ou deux, au plus,
malentendu éphémère et que dans ee
rendraient un Cours noTmal! ©
LS Bard discutaient avec anima-
Dans leur chambre, les Bardossÿ S ‘
S » ; 1 pour comprendre, mais les pleurs
tion. J’entendais trop mal pou ë Sa behte
de Mme Bardossy étaient suffisamment éloquentis ahis
saient sa grande inquiétude. = RÉRERER
Le cas de Bardossy était à vrai dire assez difficile à
débrouiller, et deux grands chefs d'accusation pouvant lui
être imputés, à savoir : la déclaration de guerre, qu'en tant que
premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Hon-
grie il avait adressée à la Russie soviétique, et, d’autre part,
les lois à caractère antisémite qu’il avait entérinées.
En ce qui concerne le premier grief, il appartenait aux
seuls Hongrois d’en juger. Eux seuls, en effet, pouvaient valable-
ment lui demander pourquoi il avait accepté que leur pays soit
entraîné dans la guerre contre la Russie soviétique, et non les
puissances occidentales, dont l'alliance avec l’U.R.S.S. avait
été occasionnelle et déterminée bien plus par les événements
et les circonstances que par-une communauté d’idéologie.
Quant au second grief, il était de toute évidence capital
aux yeux des alliés occidentaux, ben que le peuple hongrois
fût peu enclin à le prendre au tragique. Les lois antisémites,
du moins tant que Bardossy fut au-pouvoir, n'avaient eu oucun
effet pratique et étaient restées purement formelles et théoriques.
Il n'avait donc, selon moi, pas lieu de s'inquiéter outre
mesure, L'avenir devait démontrer que: Mme Bardossy avait vu
juste, son instinct de femme ne la trompait pas.
un se
j'étais honteux P
CC TR
2 ee 6, ne Se ve se +
; Mon troisième jour de détention s’annonçait semblable aux
eux autres, toujours aussi monotone. Rien ne rompait cette
Mmonotonie que l'entrée et la sortie dela fille de service, laquelle
venait trois fois par jour - s F2
et le soir. Ron apporter mes repas : le matin,-à midi
Je décidai de passer à l’
N’apercevant dans la con
mess, c’est à lui que je m’
étonné, il m’écouta néan
écoulée qu'il était dans
offensive et jouvris la fenêtre.
7 Personne d'autre que le chef du
adressai. Je le priai de monter. Très
moins, et une min i
ute ne s'était pas
Ma chambre, à
C4
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 29
Je me présentai, lui dis qui j'étais et lui demandai de bien
vouloir me faciliter un entretien avec quelqu'un d’autorisé. Je
lui expliquai que c'était däns ce but que l’on m'avait fait venir
en ce lieu et que cela faisait déjà trois jours que j'étais enfermé
dans cette chambre d'hôtel sans que personne semblât se préoc-
cuper de moi le moins du monde. Je le priai également d’attirer
l'attention de son chef sur le fait qu'on m'avait obligé à laisser
ma famille sur le bord de la route, sans abri, et qu’elle devait
certainement s'inquiéter d’une absence aussi prolongée. De plus,
persuadé que mon absence ne durerait pas plus de vingt-quatre
heurés, je n’avais pas même pris de quoi changer de linge.
Le chef du mess, un homme de petite taille, trapu, aux
jambes arquées, tiré à quatre épingles, parlait parfaitement
l'allemand.
— Vous êtes roumain ?
— Oui.
—— Tout ce que je peux faire, c’est de parler de vous au
commandant lorsqu'il viendra déjeuner 4 midi.
Je le remerciai vivement.
Pourtant, ce ne fut que vers le soir qu’un soldat vint me
chercher et me conduisit à l’un des bureaux du C. I. C., dans
lequel était installé un jeune homme blond, lair assez ouvert.
C'était un simple soldat, un agent subalterne du C. I. C. De
commandant, toujours pas trace. Le jeune soldat blond me
posa les questions rituelles : nom, prénoms, âge, profession,
ete. À mon grand étonnement, à ma grande satisfaction aussi,
il ne me demanda pas si j'étais nazi.
Il ‘savait parfaitement l'allemand, mais en apprenant que
je parlais français ce fut avec un plaisir évident qu’il changea
de langue. Il s’exprimait dans un français très correct.
— Vous avez demandé à me voir ? me dit-il.
— En effet, ou plutôt non. Ce n'est pas vous personnelle-
ment que j'ai demandé à voir. Je voudrais simplement savoir
quelle est exactement ma situation. Cela fait déjà trois. jours
que je suis ici sans seulement savoir pourquoi.
— Bien que je ne sois nullement autorisé à vous en parler,
me répondit-il en prenant son air le plus important, je puis
Cependant vous dire que demain vous serez transféré à Augs-
bourg, à la VII Armée,
— La VII Armée? Mais je ne vois pas du tout ce que
la VIT Armée peut me vouloir !
— Vous serez probablement interné.
— Interné ! Et pourquoi, je vous prie ?
— En-tant que général et diplomate d’un pays ennemi.
’ONCLE SAM
LES PETITS-FILS DE L ONCL
30
i depuis longtemps
La Roumanie a cessé
UE D'ailleurs, la Roumanie
e trouver en guerre avec
__ Mais c’est faux |
ê re avec les
d’être en guerre AVE
n’a jamais considéré sérieusemen
les Etats US quil appartient de décider si l'état de
= C'est à me répondit-il fort pompeusement.
xiste où non, = ee , F
guerre = ou serai-je interné ? continuai-je en m’efforçant de,
ver mon Calme.
a Quelque part en Allemagne.
encore le lieu précis. Vous le verrez À
__ Mais je n'ai rien pris avec mol: Le
mon absence ne durerait que quelques heures à Er Fe
Je n’eus pas le temps de terminer ma phrase ; le solda
i m'avai é avait surgi :
ui m'avait amené ava g
= __ Conduisez-moi ce «guy» dans sa chambre, lui ordonna
le jeune homme blond.
Nous-mêmes ne Savons pas
z bien vous-même.
On m'avait dit que
ERP Len e eraee
Le soir mème un autre soldat vint m'avertir d’avoir à me
tenir prêt à partir le lendemain matin à 8 heures. Durant LE
peu de temps qu’il tint la porte entrouverte il me sembla qu il
avait l'œil particulièrement attiré par ma serviette en cuir
qui était posée sur la table, et qui constituait mon seul bagage.
Elle était pour ainsi dire neuve, n’ayant presque pas servi:
C'était en effet moins une serviette de bureau qu'une serviètte
de voyage, car ses dimensions $e prêtaient mal à un emploi
quotidien, mais elle était très belle, comprenait de nombreux.
compartiments et pouvait être considérée comme un véritable
article de luxe.
Dix minutes plus tard un sous-lieutenant vint me voir.
C'était le premier officier américain qui me faisait l’honneur
d’une visite. Son premier mouvement fut de regarder ma
serviette,
— Qu’avez-vous là-dedans ? me demanda-t-il vivement.
— Rien de spécial. Des objets de toilette.
— Enlevez-les ! Cette serviette doit aller avec les bagages.
— Une serviette n’est pas un bagage, et je peux très bien
la garder à la main, lui répondis-je. D’ailleurs je ne sais où
mettre ce qu’il ÿ a à Vintérieur, ajoutai-je méfiant.
— Inutile de discuter ! Videzlà immédiatement !
H sortit et revint presque aussitôt avec une étiquette qu’il
accrocha avec soin à la poignée de la serviette, après y avoir
écrit mon nom,
— Elle vous sera rend
s'éloigner.
‘
ue à l’arrivée, me dit-il avant de
à |
À
plusieurs.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 31
Je ne pus fermer les yeux de la nuit. J'avais l'impression
de vivre un cauchemar, C’était surtout aux miens que je
pensais. Je les avais quittés sans fleur faire d’autres adieux
que ceux que l’on fait d'habitude avant de partir chaque jour
à son bureau, certain que j'étais de rentrer le soir même.
Lorsque j'étais parti, ma famille campait encore sur le
bord de la route, sans abri, sans nourriture, et j'avais disparu
sans laisser de traces. Combien de temps allait durer mon
absence ? Dieu seul pouvait le savoir! Cela me paraissait
incroyable | J'avais souvent entendu parler des méthodes de la
Gestapo à l'égard des juifs et des adversaires politiques du
régime, méthodes qui m’avaient toujours semblé à Ja fois
cruelles, inutiles et stupides. C’était en grande partie en vue
de l’abolition de semblables méthodes que les Alliés avaient
prétendu se liguer — y compris les Soviétiques bien que leurs
organisations secrètes, genre G. P. U., fussent de loin anté-
rieurés à la Gestapo, et n’eussent rien à apprendre de cette
dernière. Les Alliés avaient unanimement affirmé leur volonté
de les mettre hors la loi dans tous les pays civilisés. Or l’armée
américaine les appliquait se faisant ainsi l’émule de la Gestapo
allemande æt de la G. P. U. bolchevique.
Que devenait donc le retour à la légalité et à la justice, dont
on s'était tant vanté d’être les défenseurs, si le désir de ven-
geance et la volonté de représailles pouvaient bafouer aussi
aisément l'idéal de la démocratie ?
Il faut prendre patience, me disais-je, Au début tout est
difficile à l’école dela rééducation démocratique, comme par-
tout ailleurs. En outre, il faut se garder de généraliser un
mécontentement ou même une déception qui ne se renouvelle-
ront peut-être pas.
= Cependant, les deux voix opposées qui se disputent sans
cesse la conscience de chaque homme ne se taisaient pas
encore.
= Tu vois, disait la voix pessimiste, il semble bien que
la démocratie, malgré ses bonnes intentions évidentes, demeure
Imcomprise de ceux-là même qui en partagent Ja foi. Ils voient
2 elle leur bien propre, à eux seuls dévolu, à l'instar des
privilèges et apanages d'autrefois. Ils sont tout aussi absolus
et exclusifs que pouvait l'être la noblesse féodale, à cette
différence près que ce privilège de la démocratie appartient
à des millions d'hommes, à un peuple tout entier et même à
\ Les Américains sont des démocrates sincères et
Convaineus, et ils entendent bien mettre en pratique les pré-
Ceptes de la démocratie, mais seulement entre eux et pour eux,
et nullement chez les autres, Leur façon de se comporter avec
’ONCLE SAM
LES pETITS-FILS DE L ONCLE
32
ent à celle dont ils usent chez
avec les Noirs.
rendit la voix optimiste, tu es sur
Je point de perdre ton humour, et ce serait la pire des choses,
e poi
ê étendre
é + Gon. Tu ne vas tout de même pas Pr
étant donné ta situation. T fact ne
é tie est auss £ x
Re ES socialisme ou le bolchevisme ? Ni
sthodes que le national e Ou 6
ee Fe l'intolérance ? Tu ferais bien mieux de dormir,
car tu ne peux pas savoir ce que LE réservent e are
viennent, Sinon tu diras encore que c’est la faute . a démo-
cratie! Pense plutôt que la démocratie est une religion, et,
comme toute religion, elle demande à ses fidèles de croire
sans chercher toujours à comprendre.
__ Pas du tout, intervenait l’autre voix. Ce n’est pas
l'idéal démocratique en soi qui est fautif, pas plus que ne
pouvait l'être la seule doctrine national-socialiste, du moins
en ce qui concerne les crimes qui lui ont été imputés, et qui
continuent à lui être imputés. Le vrai coupable est ce préjugé
de «race élue» qu’ont eu d’abord les Allemands sous le régime
nazi et qui renaît à présent chez les Américains imbus de
démocratie.
— Pourquoi te tourmenter ainsi et échafauder des hypo-
thèses aussi incertaines les unes que les autres ? Je te le dis
à nouveau : prends garde de perdre ton sens de l’humour !
Ce conseil que je me donnais à moi-même m'était, pour
le moment, parfaitement inutile, car les premiers rayons de
l'aube, franchissant les cimes enneigées des montagnes d’Inns-
bruck, éclairaient déjà ma chambre et m’avertissaient qu’il me
faudrait bientôt être prêt,
essemble SOuv
Européens r
les P Rouges où
eux avec les Peaux-
__ Prends garde, rep
Plusieurs fois déjà il m’ayait été donné de constater chez
les Américains une habitude à tout prendre fort sympathique :
à savoir leur ignorance totale de l'heure. II n’y a rien en
effet de plus contraire à la démocratie que le fanatisme rigou-
reux et étroit de la ponctualité, qui a sans doute pour origine
le militarisme prussien ou la morgue hautaine des rois d’au-
trefois.
: En tant que «militariste» moi-même, puisque général,
RE . que je m'étais tenu prêt à partir à 8 heures.
oublié que je faisais mes Premiers pas à l’école de la
rééducation démocratiqu Tri
GiSelL h;
lorsqu'on vint me her ‘tait 9 heures bien sonnées
Un camion était arrêté devant
le groupe des « Tenue en la porte, Outre Bardossy;
hôtel comprenait encore von
ne mn —
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 33
Hemmen, ministre plénipotentiaire allemand, et un officier
autrichien avec son ordonnance.
— Je ne vois pas votre femme, dis-je à Bardossy.
— Elle n’est plus là, me répondit-il. Hier soir on est venu
Ja séparer de moi pour la transférer ailleurs, je ne sais où.
Voyant que tout un coin du camion était encombré par
les valises et autres bagages de mes compagnons de route, je
me mis à chercher ma serviette du regard, mais en vain.
L’officier qui me l'avait prise la veille au soir vit mon regard
et en comprit aussitôt le sens. Sans attendre que je lui pose
Ja question il me dit :
— Votre serviette vous sera rendue à l’arrivée;
Désormais rassuré, j’eus la naïveté de le croire.
Un moment plus tard une voix enrouée commanda le
départ :
—— Let's go 1
Je grimpai dans le camion, avec mon pyjama en boule sous
le bras et mes objets de toilette répartis dans mes poches.
Le camion démarra à toute allure, Comme il était découvert,
nos chapeaux ne tardèrent pas à s'envoler. Nous allions à une
“vitesse telle qu’à moins d’un miracle il était peu probable
que nous arrivions sains ct saufs à destination. Perché sur
la cabïne, un soldat présentant toutes les caractéristiques du
-cow-boy classique nous surveillait, sa mitraillette prête à
“entrer en action. À l’intérieur du camion deux autres soldats
avaient mis des chargeurs à leurs carabines et ne nous
quittaient pas des yeux. Leurs visages étaient aussi crispés
d'angoisse que l’étaient les nôtres, à cause de l'allure du
camion.
Bientôt, se produisit le premier accident. Dans un virage
pris à toute vitesse et sur deux roues, une branche d'arbre
frappa de plein fouet le crâne et le visage de l'officier autri-
chien, lui déchirant la peau sur une bonne longueur. Nos
mouchoirs ne suffisaient pas à étancher le sang qui coulait
sur Son visage. Nous demandâmes à nos gardiens de bien
vouloir faire signe au chauffeur d’arrêter un montent, mis
ils Se confentèrent de hausser les épaules.
Un peu plus tard, Bardossy se sentant devenir tout pâle
les pria à nouveau de faire stopper le camion.
— Je suis malade de la vessie, leur expliqua-t-il en anglais.
H faut absolument que je descende un moment...
Nouveau haussement d’épaules. Bardossy faiblissait à vue
d'œil. Chacun des cahots violents du camion lui arrachait des
cris de souffrance, Il finit par me dire à l'oreille de bien
Youloir l'aider,
4 SAM
LES PETITS-FILS DE L ONCLE
34
Je ne peux pas faire autrement, s’excusa-t-il. Il faut
— Je ne }
ue je me soulage du haut du camion. =
- ï e leva face à la route. D'une main il s’agrippait au
s e
rebord du camion, n'ayant ainsi GE Fe RE
Moi-même ne pouvant en avoir qu une de libre Je
mon mieux pour Je soutenir par la ceinture: ==
Il essaya à plusieurs reprises de se soulager, He. il
perdait à chaque fois l'équilibre, et le vent rabattait urine
par rafales sur tous les passagers: Les soldats contemplaient
le spectacle avec une indifférence amusée.
Un cahot brutal fit tomber Bardossy, et il donna de la
tête contre un banc du camion. Par bonheur, j'avais fait de
mon mieux pour le-retenir et cela amortit quelque peu sa
chute en sorte qu’il se releva avec seulement une grosse bosse
au front et quelques égratignures sur le visage. Il s’en était
somme foute tiré à bon compte.
Après avoir roulé six heures d’affilée à toute allure, sur
les routes en lacets des Alpes de Bavière — risquant mille.
fois de nous rompre le cou dans un ravin — nous arrivâmes
enfin à Augsbourg, où l’on nous conduisit au Quartier Général
— Headquarter — du C, I. C, de la Vire Armée — ainsi que
lindiquait la plaque apposée à l'entrée du bâtiment.
On nous enferma dans une pièce où se trouvaient déjà
entassées une trentaine de personnes.
Ceux qui étaient arrivés avant nous étaient aussi couverts
de poussière que nous étions nous-mêmes, et tout aussi
abrutis de fatigue. Dieu sa
it quel trajet ils avaient dû faire !
ièce depuis pas mal de temps déjà
liste à la Main, et appela les noms
Puis il nous fit sortir.
dressa la parole,
rrivait, et nous
Marra aussitôt,
Nous étions dans la-p
lorsqu'un soldat entra, une
de ceux de notre groupe,
Personne ne nous a
goutte à ce qui nous a
dans le camion qui dé
Quelques kilomètre
É S plus loin, u :
ville, Sn: $ > UN peu en dehors
> AU Milieu d'une cité Ouvrière, il st se
Petite maison, à y : OPpa devant une
entré ;
fatidique : Grç, © 1 laquelle se trouvait le même écriteau
Nous ne comprenions
grimpâmes à nouveau
Un soldat nou
S y re ji 0
Pour regarder les ee
ant d’entrer
l’on décharg
ma serviette.
je me retournai
eait en hâte du
EEE
LES PETITS-FILS DE L/ONCLE SAM 35
II
Sels Ce BARENKELLER
Bärenkeller est le nom d’une cité ouvrière située près
d’Augsbourg. Quelques centaines d'habitations modestes y
avaient été construites à l'intention des ouvriers travaillant
dans les nombreuses usines des faubourgs de la ville.
Tout un quartier de cette cité ouvrière, bien que bondé de
réfugiés, avait été évacué en quelques heures par les autorités
militaires américaines. Les anciens locataires — en majorité
des femmes, car les hommes étaient absents, ayant été soit mobi-
lisés soit déplacés avec leurs usines dans d’autres régions de
l'Allemagne où la fin de la guerre les avait surpris — avaient
dû chercher refuge dans-les autres quartiers, avec leurs gosses
et les objets qu’ils avaient pu emporter.
Les habitations ainsi rendues libres avaient été attribuées
au S.A.I.C. Bärenkeller : Seventh Army Interrogation Center.
C'est ici qu’affluaient pêle-mêle tous ceux qui avaient été
arrêtés par les autorités militaires sur le territoire de Ja
VII° Armée. A°commencer par Horthy, l’ex-régent de Hongrie,
et Goering, se trouvaient rassemblés là plusieurs Feldmars-
challs allemands, de nombreux généraux, des dirigeants des
autorités civiles et du parti national-socialiste ou de ses rami-
fications, des diplomates allemands de tout rang, et avec eux
différentes personnalités politiques étrangères, anciens colls
borateurs des territoires occupés où nationaux des pays ex-
alliés de l'Allemagne, diplomates et militaires étrangers, =
même petits fonctionnaires et simples dactylos. n LE
même des femmes, les unes parce qu’elles étaient mariées à
des diplomates étrangers, d’autres parce qu’elles Nes
les secrétaires de personnalités allemandes : Hitler, Ribben-
trop, etc. = -
Tout ce monde avait été amené à Bärenkeller sans raisons
bien définies. Certains cependant figuraient sur tes listes ie
de criminels de guerre, et leur cas était ee nee
plupart avait été arrêtés pour le seul motif aan Se =
susceptibles d’être inscrits sur de telles listes, A HE
« nécessités de sécurité » — sans préciser de quelle Sécu
Lee S S =
i issai ri éricaines d'occupation 0
il s’agissait : celle des autorités americ
Ë breux
ê ‘autre part, de nom
S ü x-mêmes 2. D'au
den cadre vague de la formule
détenus avaient été arrêtés dans le
facile : « arrestations automatiques ». à nt justifiés, cet
Abstraction faite de certains cas Sete ee eats
excès absurde d’arrestations ne faisait que reflèter
EE
36 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
inquétude démesurées, eu égard à des périls RE ee
RE = dans l’imagination des occupants, Il m'avait se
Le observer lors de mes transferts à Innsbruck et à
on le déploiement considérable des ie NE
Des colonnes blindées parcouraient les SRE Le A —
les chemins et les carrefours. Des tanks SJ ERA e ET
daient les accès de toutes les localités, et- CECI Se que De
sonne n’eût pu déceler la moindre tentative de résisi ance. ar-
mée allemande s'était évanouie, mais la peur ridicule qu on
avait d’elle, et surtout des nazis, persistait encore, à un degré
inimaginable, :
— Nos généraux ont bien trop peur ! me confia un jour
un sergent américain. RE
Mais ceci était faux, ou du moins cette peur n’était pas
l'apanage des seuls généraux, car, longtemps encore après {la
reddition allemande, on pouvait voir partout des soldats amé-
ricains ne pas faire deux pas en dehors de leur cantonnement
sans s'être armés au préalable de leur carabine ou de leur
mitraillette.
Du groupe dont je faisais partie, et qui venait d’arriver
d’Innsbruck, Bardossy fut le premier à se rendre à la chancel-
lerie du C.I.C. Quand il en sortit il me chuchota à l'oreille, en
me montrant ses valises sensiblement allégées
— Ils m'ont pris tout ce que j'avais de mieux
= Lorsque mon tour arriva, j'entrai dans la chancellerie
avec mon maigre bagage se réduisant à mon pyjama roulé sous
le bras et une serviette de toilette. Un sergent était assis der-
rière le bureau principal, et trois ou quatre autres soldats se
irouvaient dans la pièce, parmi des tas d'objets « confisqués »
jetés pêle-mêle, à même le sol,
— Nom, prénoms, profession, âge, date et lieu de nais-
sance,
Je répondis pour la troisième fo
— ÀAh, vous êtes Roumain ! s’écr
tre bon ami Antone
ais rien, répondise.
is aux questions rituelles.
ia en ricanant Je sergent.
Sco ? Où est-il à présent ?
—Je-n’ 3 :
en $ Ce n’est pas à moi de le
savoir.
— Encore un ch
Puis il me conte
canif, une boîte à sa
à dents, mon raso
montre d
: Mon portefeuille, un
On, un fube de pâte dentifrice, ma brosse
ans un . see lime à ongles, J'avais dissimulé ma
€ poche intérieure de ma véste
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
37
Ji me confisqua tout mon argent
marks), le canif et la lime à ongles, et
Je reste.
= Vous n’avez pas de ciseaux 9 demanda-t-
— Non, je n’en ai pas.
— Et du poison ?
— Non plus. Que voulez-vous que j'en fasse ?
— Pour vous suicider !
— Je n’en ai pas l'intention,
— Ça va; ça va. Vous pouvez sortir, Attendez dehors.
I me remit un petit morceau de carton sur lequel je lus :
«Block 5, House À, Room 14. »
Tous ceux du groupe furent soumis au même € interro-
gatoire», puis un soldat vint nous prendre et nous conduisit
à nos domiciles respectifs. Comme nous n'étions pas deux à
aller au même endroit, nous nous souhaitèmes BR
bonne chance. Ce que devindent les autres, je Fignores à l'excep-
tion de Bardossy. Je devais apprendre plus tard qu il avait été
livré aux Hongrois et qu'un peloton d’exécution avait mis fin
à ses jours, à Budapest. ;
(six mille et quelques
Me permit de reprendre
il encore.
“
Le logement que l’on m'avait attribué comprenait =
petites pièces et une cuisine minuscule. La nt
était des plus sommaires. On me pouvait se laver ie Ter
la petite cuvette de fonte de la cuisine, la seule qui LS ae
Veau courante, Les cabinets en étaient privés. Je me ù De
en compagnie de trois autres détenus: les RS = crue
Wüster, Hellenthal et Mihalcovicz, les deux BE à = ee
le troisième Hongrois. Ils avaient partagé entre SRE Se
avaient pu trouver dans ce pauvre D ee HE
habitants, lesquels avaient dû y RJnenRer ES Lee
sédaient, Wüster et Hellenthal s'étaient re a Sears =
des deux chambres. Ils y partageaient un lit au
Re
ues bagages, ils avaien
paille mais sans draps. Possédant qe = _— Su
x
RÉUNIE AS VSTaire réprer-vu-smh ie émes conditions que
Mihalcoviez, il avait été arrêté dans es installé un lit de
moi et n’avait rien pris avec lui. il $ de mouches le dévo-
fortune dans la cuisine où des se se trouvait un petit
PARA EN REDANs la he eut pièce que les trois
M de der pour ent Pet AU pou ve pat
guéntité ‘de branches sèches, amasstes Dieu sait comment
. D
36 LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM
qui leur servaient à faire du feu dans le poêle rudimentaire
de Se . avec eux pour nee 2 Fe
pièce. Elle était dépourvue de lit. En fouillan lans ee cave
— il y en avait une pour quatre logements — je déCOnvrI
plusieurs objets hétéroclites : un battant de porte à moitié
pourri, quelques bûches, des coussins en peluche, tous crevés
et en loques, que je réussis à assembler tant bien que mal
pour faire une couche, à vrai dire fort rudimentiaire. Le tas
de bois à brüler fut transféré dans la première chambre.
Un fois mon installation achevée au mieux de mes res-
sources, nous tinmes conseil. Encore iout ému, je racontai à
mes compagnons Ce qui m'était arrivé depuis mon départ
d'Oetz jusqu'à mon arrivée à Bärenkeller, Tous trois m'écou-
taient avec attention. Lorsque j'eus terminé, ils se regardérent
entre eux, puis, comme s'ils s'étaient donné le mot, ils éclatè-
rent tous de rire. Etonné, je les regardais,
ne sachant que
penser.
— Avoir la chance que vous avez
trouver le moyen de se plaindre. Mais c’est insensé ! Mihal-
Covicz, racontez donc au général l’histoire du Scheiss-Kübel !
Tous trois s'étaient connus
Wäüster donnait l'impression d’ê
C’est par hasard qu'il était
n’était pas diplomate de carrière. Il
eue, me dit Wüster, et
ses premiers mots, je ce
personnages occultes inistre allemand des Affaires
étrangères, l’un de ceux H
catholiques,
ricaines, Néanmoins, il f
Souciance délicieuse, et
rien à se reprocher,
Hellenthal étai
Carrière, homme
quiétude Ja plus vive
il avait été Consul gé
d’une in-
air de quelqu'un qui n’a
il avait
Pour lui servir en
amiral Horthy avait
dans un château de
maire d Hongrie
é itre de céré i ;
té en effet inté monies, I,
EE
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 39
Mihalcovicz était lui aussi diplomate de Carrière, Jusqu'à
Jentrée en guerre de son pays, il avait été conseiller à 4a
Jésation dé Hongrie à Moscou, puis ÉONSNLE Munich, bien que
ayant jamais reçu lexequatur des autorités allemandes.
n’a
Amenés une nuit à la prison d’Augsbourg avec d’autres
sonniers, ils avaient été jetés dans les cellules. La leur était
pre ES par cinq détenus, parmi lesquels Frick, ancien
LES ae VIntérieur et «Protecteur» du Reich en Bohème.
rte t se recroqueviller sur le sol, dans l’ombre, serrés les
ee ee les autres. Les cinq autres, que les ténèbres rendi-
Le ee pe jusqu'au matin, essayaient de dormir sur les
rent ee la cellule, ou par terre, tout contre eux. Ung
pos insupportable les prit à la gorge, mais il leur était
em St impossible d'en déceler Vorigine, S’adossant à
Re la tête enfouie entre les genoux pour tenter
Rene à l’odeur, ils essayèrent de s’assoupir.
: 2 PL a
Le lendemain ils purent se faire une idée assez DS de £
- i 1 tendit par
Î 1 la prison leur
situation. Le Wachtmeïister es re detente.
Î ou ur,
e de la porte, qui ne p rie tu
D ient = fer blanc contenant un liquide ee ce
> ÿ . « Tr:
Ste S et une boule de pain pour eux huit. Dès . Ds :
: i éc
rayons Ft jour, les-nouveaux ER Se
l i i it.
ui les incommoda
rce de la puanteur q Le
. au à excréments. Vieux et rouillé, les parois Rs
FE un? fois par jour,
i i tait vidé qu’une seule fois p
Vurine, il n’était vidé q . Fe
i ine et d'exc
là en permanence, rempli d’ur
veaux venus
N'ayant pas mangé depuis longtemps, = Le nant
firent de leur mieux pour oublier le ES ere
e jus Ê 5
= és i érent d’avaler ee
eux fermés ils tent : ENT So
re Is ne purent y parvenir, tant leur Pau irait
de dégoût et ils versèrent le tout dans le Lee À tbe
Re oût qui leur restait collé au go - te qui leur
ee S économiser les quelques ar ere See
er. Pour F LAS
se aient ils fumatent à Hour fe Ee en n’en aspirant
At circulait de bouche en ere $ soi
cigarette Lo :
nsuite
qu’une bouffée et la passant €
j ur les trois
rassée de paille po :
; une brassèe SERRES TT
Re ; ien ministre de !
Le Wachme ji en sa qualité Se DS les PTS
nav IL a es attributions l'adminisira
rieur avait eu dans se
du Reich, s’exclamait :
ris en
istât de telles prisons
i ’il ex
Jamais je n'aurais Cru qu il
Allemagne |
»
40 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
s it ironiquement le Wachmeïster, les gros qui
ont DE et ont eu tout le temps d’y mettre
ee Hellenthal et Mihalcoviez, restèrent six jours à Ja
prison None six jours au bout desquels ils furent sur le
point de perdre l'espoir de jamais en sortir avec toute leur
raison. £
L'ange libérateur leur apparut sous les traits d ES solide
G. L aux allures de cow-boy — du moins autant qu
puisse ressembler à un cow-boy — lequel les fit grim
leurs bagages, dans une jeep.
— Lets go 1 L
bâter.
Tandis qu’ils roulaient, leurs sentiments étaient
entre la joie d’avoir échappé à l’enfor de la prison d'Augsbourg,
et la peur de l'inconnu. Ils débarquèrent au S.A.I.C. de’ Bären-
Keller. Par Comparaison, leur nouveau domicile était un véri-
table paradis.
Le malheur, comme le bonheur d’
récit des aventures passées dé mes con
ricaine de la rééducation dé
encore m'indignait du traiteme
soumis ces derniers jours,
un ange
per, avec
ets go ! leur criait-il pour les inciter à se
partagés
ailleurs, est relatif. Au
disciples à l’école amé-
mocratique, moi qui naguère
nt inexplicable auquel j'avais été
je remerciais à
2 Subir les cons
équences,
lequel on l'avait fourré
. Devons-
À Sommaire des prin-
> au Contraire, une Conception
* l'application so
où bien
PAT
opter rene nee E
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 41
dénaturée de la démocratie? Ni Jun
jutôt l'effet de l’accaparement spirituel de ces mêmes prin-
L. es démocratiques, dont les Américains avaient fait leur apa-
Ré exclusif, et qui leur procurait le double avantage de béné-
icier entre eux et pour eux seuls d’une Position élevée et
ns exclure les autres, Cette manière de considérer Ja démo-
es explique à elle seule laberration avec laquelle Jes
ere traitèrent tout le monde en Europe, avec bien
ee des circonstances aggrayantes Pour les nazis — ou
ceux qu'ils supposaient tels.
Tel fut le cas par exemple du régent de Hongrie, Fra
Horthy. Les autorités allemandes, le considérant comme un
traître, l'avaient interné en Bavière ee sa famille, au château
de Weilheim. Il y était cependant traité selon son rang, Hellen-
thal, qui avait été détaché par les autorités allemandes ne
de fe mous racontait que Horthy avait été entouré tout 5
temps de sa captivité des soins les plus attentifs, ne es
de rien, tout étant mis en œuvre pour que son confo
le plus grand possible,
ni l'autre, mais bien
Hoïrthy, et avec lui tous les siens, furent Se =
de cette captivité, sinon agréable du moins ee
larrivée en trombe de plusieurs jeeps qui. ue —
le château. de Weilheim, et d’où descendirent les
teurs ».
- Hona Horthy, veuve de Miklos Horthy; fils du Se ee
Sur le front, était descendue sur le seuil pour SE UE
ouverts — sa fougue juvénile . bien connue
américain qui s’avançait vers elle. ==
A ne l'offre qu’elle fit aussitôt de nee AE
infirmière dans une formation de ne red <E
Pour l’heure quelque peu déplacée. Le capitai
bourru, sans même desserrer les rs : =
— Thanks ! We have our own sr Sr
On s’imagine aisément la stupeur Se ème dé Jon à
n'avait encore jamais rien dit qui ressemblà
semblable appréciation. RS RE
Horthy fut ensuite invité à LS ET stCuR
fut emmené sans qu'aucune explicati conduisait-on ?
cussent été données aux siens. Où Le té affecté, comme sil
Interné à Bärenkeller, il he = Block X, House Y,
s'était agi d'un détenu ordinaire, à
lises, puis il
e indication
Mystère.
——_———_——_—_
ins.»
(1) « Merci. Nous avons nos puta
1h77 : SA
42 LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM
Ce: tout comm
Room quelconque; et abandonne a son sort, (o] e
à Z,
n'importe lequel d’entre nous. =
1 4
A lui de se débrouiller comme il le pouvai
Un homme de son rang, et âgé de plus de 70 ans!
La direction du camp de Bärenkeller avait été confiée
à un commandant d'origine Tchèque. Pour mener à bien
« l'instruction > des causes des détenus, il avait à sa dispo-
sition tout un état-major C.I.C. qui comprenait, en dehors de
quelques sous-lieutenants, un nombre considérable de sergents,
caporaux et soldats. C’est à ce CG.I.G, qu'il appartenait de
mener les « enquêtes ». En outre, un bataillon de Portoricains
assurait la garde du camp. Certains d’entre eux, fort rares,
prenaient cette mission au sérieux, mais la plupart s’ennuyaient
à mourir. Afin de passer le temps lorsqu'ils étaient de garde
autour du camp ou entre les blocks, ils tiraient en l'air dans
le vide, pour s'amuser, où bien visaient les oiseaux qui s’aven-
turaient au-dessus du camp. Bientôt, les relations que nous
avions avec ces enfants de la nature, au demeurant for
t sym-
pathiques, all
aient devenir extrêmement cordiales, IIS $e fai-
saient forts en effet de nous approvisionner en journaux amé-
ricains — ce qui était « streng verboten >» — ou en cigarettes.
En échange, ils acceptaient les objets les plus hétéroclites que
les détenus pouvaient encore découvrir dans leurs bagages,
pourtant allégés par tant de contrôles purificateurs. Certains
de ces soldats « américains » avaient jusqu’à 3 et même
4 bagues au même doigt, acquises à la suite de laborieux mar-
Chandages à la fenêtre d’un block, ou tout simplement « libé-
rées », si l’occasion s’en était présentée. Le procédé était extré-
mement simple : sous un prétexte quelconque, pour un appel
ue Ée OCCupants d’un block recevaient l’ordre de
Sorur, €t pendant que les déte étai igné
leurs bagages ao noie ee Ce re
après plusieurs expériences du mé Se it
eme genre, chacun trouvait
un mayen ou un autre de mettre à J’ : »: ETES
Plus. précieux. abri ce qu’il possédait de
Nos sympath
iques Portoricains
Chantaient, criai
Re insouciants et délurés,
Free ent, sifflaient, dansaient, de jour comme de
à à ATEE TE 5
: person S s'inquiéter de la façon
é 3 + Parfois, certains jouaient
0$ fenêtres, Utilisant la crosse de leur
les cailloux.
nn
dirigeants les plus importants du If: Reich, civils
étaient emmenés en € promenade » un à un, par
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAm 43
Les agents du C.I.C. travaillaient, eux, d’arrache-pied. Les
Ou militaires,
un sergent ou,
parfois, un sous-lieutenant, et c’est par eux qu'ils étaient inter,
rogés. Des maréchaux, des généraux, d'anciens chefs d'armée
ou même de groupe d’armées, des ministres, des secrétaires
d'Etat, des diplomates étaient harcelés pendant des heures
durant par des agents sulbaternes irresponsables qui exigaient
d'eux les détails les plus insignifiants sur leur activité passée.
Ceux dont le tour n’était pas encore arrivé contemplaient avec
étonnement, de la fenêtre des blocks, ces groupes de prome-
peurs insolites, n’arrivant pas à comprendre comment i] $e
faisait que les Américains n'aient trouvé personne de plus qua-
lifié pour discuter des opérations de l’ancienne armée alle-
mande et de l’activité de ses chefs que de simples sergents,
quelquefois des sous-lieutenants, lesquels, pour géniaux qu'ils
auraient pu être, étaient néanmoins totalement incompétents en
la matière, ce qu’ils laissaient d’ailleurs voir à la facon dont
ils menaient les interrogatoires.
— I] ne faut pas faire attention à leur grade, disaient
certains. Ys n’en ont pas lair, continuaient-ils sur un fon
qu'ils voulaient mystérieux, mais ce sont de grands spécialistes
des services secrets américains.
Chacun de nous attendait avec impatience d’être -
en € promenade ». Nous étions assez naïfs pour croire qu'aus-
sitôt après l’interrogatoire nous serions remis en liberté. Nous
nous enCouragions réciproquement :
« Les Américains sont peut-être bizarres, mais, none
ils respectent les droits de l'individu. Hs = ne
jamais personne en prison arbitrairement. pès qUERNOES se
été interrogés, et si vraiment ils n’ont rien à nous es
is nous relâcheront et le lendemain nous serons de re
chez nous. »
Entre temps nous travaillions à rendre SR
commun un peu plus confortable. Chaque matin, nus
distribution de l'une des deux rations È | Se du sur-
touchions quotidiennement, nous recevions à rec lequel nous
veillant de notre block, € der kleine Jude », ses avait une
nous entretenions toujours fort te avec lequel il
Sympathie toute particulière pour Miha LES à Sinquiétait
pouvait parler hongrois, sa langue LS SE tel
fréquemment des possibilités d’affaires qu? né la paix serait
lement y avoir plus tard, en Hongrie, a dès que possible.
rétablie, car il avait l'intention d'y retourne
44 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
__ Evidemment, nous disait-il, l'Amérique m'est ne au
mais, là-bas, je ne suis qu'un pauvre « kleiner Ju >. Que
Re Los plus haut comique de l'entendre dire et
répéter : Ich bin ein kleiner Jude, alors que Re. en
face de nous une espèce de colosse gros et gras taillé à coups
de serpe. 2 =: à De
Nous essayâmes à plusieurs reprises, mais en vain, d’en
tirer un indice quelconque sur ce que l’on pouvait éventuelle-
ment penser de nous en haut lieu. Il se dérobait toujours et se
gardait de dire quoi que ce fût qui eût pu nous éclairer à cet
égard,
— Jl ne faut pas être si impatient, nous disait-il. Que
feriez-vous si on vous relàchait ? Rien qui vaille.. Il n’ÿ a rien
à faire d’ailleurs pour le moment, en Allemagne. Vous êtes
nos invités, vous êtes logés, nourris ; que vous faut-il de plus ?
En outre, chez nous, vous n’avez rien à craindre, Nous n’avons
ni chambre à gaz ni wagon frigorifique.
Et il ajoutait, bonhomme :
— Voyons, de quoi avez-vous besoin ? De fil, de savon ?
Vous n’avez qu’à me le dire et je vous l’apporterai avec plaisir
dès demain. Nous avons de tout.
Malheureusement € der kleine Jude » fut bientôt changé
de service et envoyé aux garages. Ses supérieurs avaient dû
probablement apprendre qu’il s’attardait à converser avec des
« nazis ».
Ce changement survint à Pimproviste et fort mal à propos,
alors qu’il n’avait pu encore remplir la promesse qu'il m'avait
faite de me procurer une autre chemise et une paire de chaus-
settes. Or je n’avais toujours pas de linge de rechange.
Notre nouveau surveillant était
précédent, Le « beau John
sant et Jaid, petit, ventru,
loin de ressembler au
Y >» était particulièrement déplai-
) la face noiraude, les cheveux bouclés
et toujours Juisants., Il n’entrait jamais dans les locaux occupés
par les détenus, Quand arrivait heure de « l’exercise ÿ ïl
donnait, du dehors,
encadrer, nous gar-
Le beau Johny veillait à
e locataires soit isolé et
e. Lorsqu'un détenu avait
ce dans un groupe voisin
Passant, le € beau Johny »
ible et il lançait alors des
ail, prêts à tirer.
ce que chacun des groupes de quatr
ne puisse communiquer avec un autr
.TECOnnu quelque ami ou Connaissan
et lui faisait signe de la tête en P
entrait dans une rage indescript
LES PETITS-FILS DE L’'ONCLE SAM
45
pordées de jurons qui, loin de nous émouvoir, nous amusai
au contraire beaucoup. ient
Un jour, cependant,
J'aporder,
— Que dois-je faire de ma chemise ? Jui dise. Elle est
toute noire maintenant, et, n’en ayant pas d'autre, je ne
peux même pas la laver.
— No ather shirt ? fit], perplexe,
— No.
— Well!
Le lendemain, après notre exercise quotidien,
par la fenêtre une chemise absolument neuve,
Quelque temps plus tard, tandis que nous nous promenions
pat groupes, je m’aperçus que le ministre plénipotentiaire bul-
gare, Belinoff, qui se trouvait dans un groupe voisin, me faisait
de la main des signes auxquels je ne comprenais rien sinon
qu'il était question de ma chemise, Ce ne fut que beaucoup
plus tard qu'il me donna la clé de l’énigme, Il me raconta en
cffet qu'un jour il avait été surpris de constater qu'une de
ses chemises avait disparu de sa valise, et encore plus surpris
de la voir sur mon dos. C’est ainsi que je compris d’où pro-
venait la belle chemise dont le «beau Johny» m'avait si gé-
néreusement fait cadeau.
je ne pus faire autrement que de
il me lança
DOS ACER En TC EN INE ET ECICENE ECS LES EUX EN
- Après avoir vécu de la sorte quelque temps ensemble, tous
les quatre, nous étions devenus d’assez bons amis. Chacun
de nous était de service trois jours d'affilée, ce qui consistait
essentiellement à balayer la cuisine qui nous servait ee
commune, à faire le feu matin, midi et soir, et à nefioyer la
cuvetie.et les cabinets. :
Aucune inspection pour nous déranger, Ou Si Et
que cela ne vaut pas la peine d’en parler, Parfois, AR se
arrivait à limproviste. Cest tout juste s'il ne nous € SAR RUE
<haut les mains». Il fouillait dans nos Ress ee
valises, à Na recherche d'objets interdits Apres LT
ciseaux, bref tout ce qui aurait pu ÈS Einstine qu’en
Nous en avions pourtant, mais nous ne re chiffons sales
cachette, les dissimulant soigneusement = Rs avait pu faire
après chaque usage. Par bonheur, MBA : alt toi
passer à travers tous les contrôles ae SRE” d'une façon
un jeu de cartes grâce auquel le temps Re ons données par
relativement agréable. Après quelques SES pas jouer au
Mihalcovicz à ceux de nous qui ne Sa
»
46 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
è ss d’en faire d'in ë:
bridge, nous eûmes chaque jour tout loisir tes
minables parties. Re
moi, le consul hongrois n'avait aucun bagage,
Se SE étaient heureusement mieux pourvus,
eee are soigneux, ÉD ERCRERENTENT à fpérgnes
le plus possible le seul costume qu il RÉEL aussi s fait-il
confectionné, avec tous les bouts de tissu qui Eee dans la
maison, des vêtements de fortune dont il n'hésitait pas à
s’affubler. Nous éclations de rire chaque fois que nous 1e
voyions enfiler d'anciens pantalons de femme, tout déchirés,
ou une espèce de robe de chambre multicolore qu'il avait
cousue de ses mains en utilisant tous les chiffons qu'il avait
pu trouver çà et là. Le soir surtout, nous faisions cercle autour
de lui lorsqu'il se préparait à se mettre au lit dans sa tenue
nocturne. Il ressemblait alors à un épouvantail à moineaux.
Nous avions lu tout ce que nous avions pu trouver dans
le pauvre logement : deux ou trois romans policiers de mauvaise
qualité, quelques bouquins de prières catholiques, un petit
livre de chansons de soldats et deux au trois brochures dé
vulgarisation technique. Aussi, lorsque nous réussissions À
nous procurer, par l'entremise d’un Portoricain, un numéro
même périmé de « S{ars and Stripes », c'était pour nous jour
de fête. Pour le lire, nous mettions à contribution ile peu
d'anglais que chacun de nous possédait. De pareilles occasions
étaient fort rares, Nous vivions à peu près complètement isolés
du monde extérieur, et nous étions une proie facile pour
toutes. les fausses nouvelles qui faisaient le tour des blocks,
malgré la surveillance des gardiens. Nous nous encouragions
mutuellement afin de conserver notre bonne humeur, et nous
nous racontions quantité de blagues et d’anecdotes plus ou
moins piquantes, plus ou moins drôles,
avions connus. La politique était bien
plan de nos préoccupations, mais lorsque
sur ce terrain, l'harmonie
sur ceux que nous
entendu au premier
nous nous engagions
qui régnait habituellement parmi
Mihalcoviez, surtout, faisait preuve
choquants. Il tonnait et fulminait
Xcepter aucun. Wüster et Hellenthal
dire ce déferlement d’invectives
t renoncé à s’indigner, Ils étaient
Poids du désastre qui
à rien ni à personne,
préférant fermer les yeux et
s'était labattu sur elle,
n’attendant rien, n’espé Î
a ———
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 47
se laisser porter par le courant, en pensant qué peut-être la
providence accorderait enfin au peuplé allemand, dans un
avenir proche, le bonheur auquel il aspirait, et qüe les efforts
surhumains ‘accomplis par lui au cours de deux terribles
suerres mondiales n'avaient pu lui procurer.
: Les tirades acrimonieuses de Mihalcovicz me faisaient
bondir. J'étais surtout révolté par leur manque total d’objectivité,
Je ne pouvais me retenir de attaquer sur son propre terrain.
— Si-vos sentiments à l'égard des Allemands ont toujours
été ceux que vous dites (il prétendait en effet les avoir toujours
détestés) pourquoi, donc lavez-vous accepté d’être envoyé en
mission en. Allemagne, surtout à une époque où votre pays était
précisément l’allié de cette même Allemagne ? Logiquement,
vous auriez dû refuser,
— J'ai été envoyé de force ! répliquait-il.
Au fond, il était le type même du diplomate qui ne voit
dans sa carrière que la possibilité de passer confortablement
et agréablement la vie, certain qu’il est par avance de bénéficier
de tous les privilèges dont peuvent se prévaloir les membres
de cette caste, privilèges auxquels on ne saurait porter atteinte
sans provoquer immédiatement leur protestation indignée.
Le sort lui jouait maintenant un tour en le mettant à la
discrétion de la «démocratie» laméricaine, Plein d’une rage
ridicule, il en libérait le cours en s’en prenant à ceux qui n’en
pouvaient mais, c’est-à-dire aux seuls Allemands, qu’il accusait
d’avoir provoqué le chaos dans lequel avait sombré le monde
où il évoluait. Non pas tant à cause du chaos lui-même mais
parce qu’il était contraint de renoncer à tout jamais, semblait-il,
à la vie agréable qu’il avait menée jusqu'alors, et qui était celle
d’un diplomate de seconde où même de troisième zone, voué
du fait de sa médiocrité, et aussi de sa volonté délibérée de
n'en faire que le moins possible, aux postes secondaires, peu
Compromettants, ceux-là mêmes qui sont le plus appréciés, la
vie sans aléa de ceux pour qui les sentiers d’Epicure sont la
Voie royale de la Carrière.
—. Les Allemands sont responsables de tout ce qui nous
est arrivé, ne cessait-il de répéter, eux et leur ridicule méga-
lomanie,
— Fort bien, mais pourquoi n’en avez-vous rien dit lorsque
la Hongrie menait, de concert avec l'Allemagne, une campagne
pour la révision des traités qui fut, si je ne m'abuse, une des
causes principales de la guerre ?
— Cela ne me regardait pas, répliquait-il. Ce n'était pas
à moi de Je faire remarquer.
8 LES PÉTITS-FILS DE L'ONCLE SAM
48 x
sait vain de prolonger de telles discussions: Leur retour
i L ee
SEA inévitable, étant donné l'incapacité pi Fe
6 ne « a n . “ : e
Pons Milhalcoviez de taire son dépit ere que facile
étai ins ridicule.
é ible, n’en était pas mo
ment compréhensible, =
Wüster était, par contre, un compagnon NE
écieux. Très adroif, d'esprit alerte, il était toujours capa e
Redon iracle, l'atmosphère saturée de
de décharger, comme par mi F
6 qu’ : Mihalcoviez, en jetant dans la conver-
l'électricité qu y mettait Mihalco » €I È AL
dation, au moment opportun, le trait Res + _ e
Hellenthal, d’un caractère plus réserve, ee C . es
sujets épineux. Quant à moi, je me reprochais oujours de me
mêler à des discussions qui, au fond, ne me regardaient en
aucune façon. Mais tout ce qui révélait un manque de caractère,
me révoltait,
Les jours s’écoulaient sans histoire et se ressemblaient à
peu près tous. Les nuits cependant étaient plus difficiles à
supporter, Ce n’était pas seulement le manque de confort qui
était la cause de mes insomnies continuelles, mais aussi les
pensées qui m'agitaient. Je ne cessais de me tourmenter en
songeant aux miens, à la santé de ma femme surtout, qui était
très fragile. Les idées les plus noires me hantaient. J'avais
quitté ma famille alors qu’elle se trouvait encore sans abri, dans
un village qui s'était révélé particulièrement inhospitalier et où
les possibilités de ravitaillement étaient extrêmement précaires,
même pour les habitants de l'endroit. Ce qui m'irritait, ce
n’était pas tellement le fait d’avoir été arrêté. J'étais le premier
à reconnaître que les Américains étaient dans Pimpossibilité
de savoir, en mettant le pied en Allemagne, à qui exactement
ils avaient affaire, si tel ou tel homme await commis ou non
des crimes de guerre, et s’il devait être considéré comme
dangereux pour la sécurité de leurs troupes où pour l’ordre
public. Ce que je ne pouvais comprendre, c'était que rien chez
eux n indiquât la moindre hâte de faire la discrimination entre
les innocents et les coupables.
L
. Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis que j'avais été
a que personne semblât s'être soucié d’instruire mon
sus = SAGUre loin de mimaginer que de longs mois passe-
ntet que j'en serais toujours au même point. Mais, déjà, le
comportement d éricai ] dt
es Américains à mon
, ; égard et à l’égard de tant
d’autres m’apparaissait comme une absurdité É
Etait-il donc si difficile de se rensei
en fant que ministre d gner sur mon activité
er e Ro i
j'avais enf umanie à Be
ï rlin, de détermi si
reint te , iner
9% non les lois internationales ou simplement
.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
49
humaines ? Comment était-il possible d
point les régles les plus élémentaires du droit et de Y'h ité
dont les Amkricains se posaient en champions ? Po ae
refusait-on, à moi comme à “Hronaieut dans
à fous ceux qui L
x se trouvaient d
mon Cas, à tous ceux que la longue liste d’accusations Me
contre les nazis he concernait en rien, le plus léger adoucisse
ment à ma détention, celui que l’on accorde ee
e méconnaître à un tel
Ine aux cri-
-minels endurcis, comme, par exemple, de me permettre de
correspondre de temps en temps avec ma famille 9 Nous
narrivions pas à comprendre comment il se faisait qu'après
tant de longues semaines passées au S. À. L C. Bärenkeller nous
n’ayons encore vu ni entendu dire que fût venu se pencher sur
notre cas un seul officier américain d’un grade supérieur à
celui de sous-lieutenant, en dehors du major qui commandait
le camp, I semblait que nous fussions abandonnés à la dis-
crétion des < enquêteurs > subalternes de cet Interrogation
Center. Etait-ce là une satisfaction d’amour-propre que lon
entendait donner à ces derniers ? J'avais peine à le croire. Où
était l'autorité américaine, la vraie ? Se dérobait-elle délibéré-
ment ? Telle était la question lancinante que je me posais sans
cesse sans trouver la réponse.
Enfin, après cinq semaines de séjour à Bärenkeller, Fun
de nous fut appelé à l’interrogatoire. Un sergent d’origine
hongroise dont les parents avaient émigré aux Etats-Unis peu
après sa naissance, mais qui parlait néanmoins assez bien le
hongrois, vint chercher Mihalcovicz.
Nous étions très agités et impatients de connaître dans le
détail les résultats de l’entrevue. Mihalcoviez revint, l'air triste
et abattu. Le sergent enquêteur lui avait demandé de lui citer
les différents gouvernements hongrois qui s'étaient succédé
entre les deux guerres, les noms de leurs dirigeants ou des
personnalités les plus marquantes, et leur activité. On lui
avait en quelque sorte demandé de faire un Cours élémentaire
sur l’histoire de la Hongrie contemporaine, Perdu dans toute
cette énumération de noms, de chiffres et de dates, le sergent
avait demandé, de guerre lasse, à Mihalcoviez, de consigner
tout cela par écrit,
— 11 ny connaît rien, s’écriait notre gÿmpagnon au comble
de l’indignation, Il est complètement ignire \
Cela ne l’empècha pas de se mettre immédiatement au
travail, Dès le lendemain matin, il attendait fébrilement Je
sergent qui devait venir prendre, ainsi qu'il l'avait ee
le travail demandé, I attendit en vain. Le sergent ne revin
4
’ONCLE SAM
s PETITS-FILS DE L'ON
LE
5 he le papier
mit danse Sas poche.” Z
: : lus tard. Il se : ue Mihalcoviez
que cinq jours Lie ’apprêtait à sortir lorsq SV nt
soigneusement plié et SA discours en hongrois, lui
Le}
; fit un long :
que. Il lui re ee pouvait être portée contre
it mê s obtenu l’exequatur officiel qui
Jui et qu'il a Een tire + Hongrie à
ce Semen Szalasi, disait-il, avait manifes ce
nr Rfeires étrangères allemandes de pas le lui
consellie L
. “sent écouta le tout de l'air le plus attentif.
nn ndit-il, votre Cas est très clair.
serai le prendre demain dans la
à l’atta
passa à ;
expliquant qu'aucune ac
__ Evidemment, lui répo
Ecrivez un mémoire et je pas
j ée, ë :
ie partit et l'on n’entendit plus ee parler de se <
Mihalcoviez l’attendit pendant quinze jours, au Re Re
il se rendit enfin à l'évidence. Il se mit alors à “Re ard Fe
commandant du camp de lettres et de mémoires d une pueri
effarante, Il s'était mis en tête de prouver aux Américains 0
lui, Mihalcovicz, était depuis toujours l'ennenti acharné
Allemands et que les démocraties occidentales. avaient été
l'objet constant de ses plus vives sympathies. À l'appui de ses
élucubrations, il allait jusqu’à citer, dans l’un de ses nombreux
mémoires, le nom et l’adresse de certaines juives de Budapest
avec lesquelles il avait entretenu des relations qu'il disait
sentimentales, :
Lettres et mémoires demeuraient sans réponse. Assurément,
il n’était même pas venu à l’idée du major d’en lire aucun.
Mihalcovicz décida alors d'employer les grands moyens: il
pria le «beau Johny» de dire à qui de droit qu’il avait à
faire des révélations importantes.
Dès le lendemain, un sous-lieutenant vint le voir. Mihal-
covicz l’agrippa par un bouton de sa veste et ne le lâcha pas
avant de lui avoir dit tout ce qu’il avait sur le cœur, Il parla
des ‘innombrables mémoires qu'il avait écrits at auxquels
personne n'avait répondu, de son interrogatoire, du sergent
qui avait promis de s'intéresser à son cas et qu’on n'avait
jamais revu depuis. Il conclut en disant qu'il n'avait jamais
rien commis de répréhensible, etc.
Le sous-lieutenafif l’écouta poliment et promit de consulter
son dossier. I revint Je lendemain et dit que le sergent en
question avait été changé de poste depuis longtemps déjà, et
qu’à la chancellerie n’existait aucun dossier relatif au cas
Mibalcoviez, Anéanti, ce dernier regardait le sous-lieutenant.
n’en croyait pas ses oreilles. Ainsi donc, c'était en pure
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 51
perte qu’il avait dépensé tant d’efforts à la fois oratoires et
épistolaires ?
Il entreprit d'exposer à mouveau son cas au sous-lieutenant,
mais celui-ci l’arrêta net, alléguant qu’il était pressé.
— Ecrivez-nous un mémoire, lui dit-il.
Ps
En dépit de la surveillance qu’exerçait sur nous le « beau
Johny», nous n’avions pas tardé à trouver plusieurs moyens
de communiquer avec nos voisins de block. ous échangsions
nos impressisons, et les nouvelles pour la plupart déformées,
sinon erronées, qui nous parvenaient. Nous savions tous à
quoi nous en tenir sur leur valeur, mais ces nouvelles n’étaient
pas moins attendues avec impatience et retransmises avec
diligence. En général, les mauvaises avaient le pas sur les
bonnes, car elles avaient plus de chances de correspondre à
la réalité,
Un jour nous apprimes que certains détenus avaient été
photographiés avec un numéro sur la poitrine, ainsi qu’on fait
pour les malfaiteurs, après quoi leur signalement avait été
minutieusement établi. Au point qu'on avait porté sur leurs
flches le nombre et l’état de leurs dents.
Cette minutie dans le détail nous donna le frisson ! Allions-
nous, par hasard, connaître un régime analogue à celui de
Sing-Sing ? On citait le nom de ceux de notre block qu’on
avait traités de la sorte. Il s’agissait de huit fonctionnaires
supérieurs allemands du ministère des Finances, parmi lesquels
Reinhard, ancien sous-secrétaire d'Etat.
Nous ne savions rien de ce qui se passait dans les autres
blocks. Nous avions bien identifié, au cours de la demi-heure
quotidienne d’exercise quelques-uns des internés des prisons
voisines, mais il nous était strictement impossible de commu-
niquer avec eux.
Un jour, le groupe des «photographiéss fut embarqué
dans un camion pour une destination que nous ignorions. Des
optimistes croyaient savoir que leur qualité de spécialistes
de l'économie allemande leur avait valu d’être détachés comme
conseillers auprès des autorités d'occupation.
€ Tant mieux pour eux », disaient ceux qui restaient, tout
en s’efforçant de ne pas laisser percer leur envie.
Deux semaines ne s’étaient pas écoulées qu'arriva læ
nouvelle : l’un des «spécialistes» était de retour. Il s'agissait
du directeur ministériel Ebersberger, lequel réintégrait som
ancien block, son départ du S. A. I. C. Bärenkeller étant dû
paraît-il, à une confusion de noms. Quelques instants après
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
52 ? =
Je détail, la relation de
le camp où il avait été
dire à peine croyable.
uement d’y ajouter foi,
j ai catégoriq où,
SC refus Late ue
fier qu'au témoignage de mes y
us connaissions dans
de son séjour dans ]
e relation était à vral
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transféré. Cett
Personnellement
HÉRENSE ee Rite
lle qu’elle It fa ‘ =
te Re avoir roulé pendant quelques CS - it
toute allure, le groupe avait été débarqué : e re
itué près de Ludwigsburg, en Wurtemberg: Is uxent Se
te dans une pièce où on les invita à ee Re
complètement. Dès que leurs vêtements et leurs LS es
été fouillés et soulagés de ce qu'ils contenaient de plus LE : ;
des soldats américains, armés de matraques en caou “ See
leur ordonnèrent de se tourner face au mur, les QE es s.
Cela fait, les soldats se jetèrent sur eux et les matraquèr ent.
Lorsqu'ils furent las de frapper, ils les-firent se rhabiller puis
les enfermèrent dans des cellules individuelles. Depuis lors,
ils étaient conduits chaque jour à l’interrogatoire.
Ebersberger était dispensé de sy rendre, l'erreur qui
l'avait conduit là ayant été reconnue ; mais il entendait néan-
moins les cris de ceux qui y étaient soumis. La nourriture du
camp était détestable. Ebersberger se félicitait pour sa part
d’en être quitte à si bon compte et de n’avoir été matraqué
qu'une seule fois, à l’arrivée. Il n’avait pas eu à attendre trop
longtemps avant d’être de nouveau transféré à Bärenkeller.
— Si, pour échapper à cet enfer, on m'avait demandé de
venir de là-bas jusqu'ici en rampant, je crois que je l'aurais fait,
disait Ebersberger.
De tels récits nous faisaient craindre le pire. Certains
juraient que si pareille aventure leur arrivait ils n’hésiteraient
pas à frapper leurs tortionnaires, au risque d’être abattus sur-
le-champ.
Dans tous les camps où j'ai été interné par la suite, se
trouvaient beaucoup de détenus qui avaient été battus, mais
je ne sache pas que l’un d’eux ait jamais riposté..
Des transferts avaient lieu à peu près chaque jour, mais
aul ne pouvait savoir le lieu de destination de ceux qui en
étaient l'objet. Les personnalités allemandes les plus représen-
tatives avaient depuis longtemps été regroupées ailleurs. Par
contre, chaque jour il en arrivait d’autres. Ce va-et-vient
continue] nous inquiétait, et à mesure que l’espoir d’une libé-
ration prochaine s’amenuisait, notre crainte d’être transférés
à Ludwigsburg, ou dans Un camp semblable, grandissait,
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
53
7
LE]
Puis ce fut au tour de Wüster d’êtr
rogatoire, L’Américain qui le questionna é
nommé Steward,
€ convoqué à l’inter-
tait un sous-lieutenant
Le premier jour, Wüster revint tout décontenancé, Il était
tombé sur un plus malin que lui! Steward lui avait demandé
des détails sur son activité en Italie.
— Quand êtes-vous allé pour la dernière fois
lui avait-il dit brusquement,
Wüster dit une date,
— Et vous n’y êtes jamais retourné depuis ?
— Jamais. =
à Naples ?
. ul
— Vous mentez, fit calmement Steward. Je sais de source
sûre que vous y êtes retourné en compagnie d’une femme qui
n’était pas la vôtre,
C'était exact. Wüster en resta bouche bée
— Diable, se dit-il, avec celui-là, inutile de jouer au plus
fin, Il va falloir lâcher tout le morceau.
C'est d’ailleurs ce qu’il fit et Steward lui en sut gré.
Le lendemain, l'Américain vint à nouveau chercher Wüster
et ils partirent en « promenade ». Au cours de la nuit, Wüster
avait préparé un plan. La tactique qu’il avait adoptée consistait
à essayer de découvrir un point faible quelconque chez Steward,
puis de l’exploiter à fond.
— Ça y est! s’écria joyeusemént Wüster à son retour.
Maintenant je sais comment m'y prendre. Il aime la chasse !
I ne nous dit mot de l’interrogatoire lui-même. Il s’enferma
avec Hellenthal et, jusque tard dans la nuit, nous les entendimes
discuter à voix basse dans leur chambre. Mihalcoviez et moi-
même ny ayant pas été admis, nous ignorions ce qui avait
été convenu avec Steward. Ce ne fut qu'après son troisième
interrogatoire que Wüster arriva triomphant.
— Cest fait, nous dit-il, je me suis arrangé ayec lui.
Pour peu qu’il tienne sa parole, je l'ai dans ma poche,
Wüster, en apprenant la passion de l'officier pour les
armes de chasse, lui avait confié qu'il avait lui aussi, en sa
qualité de chasseur, une importante collection de fusils dont
certains étaient fort rares. La pièce principale de sa collection
consistait en une arme que Hitler avait eu l'intention d'offrir
à Franco, lequel était également, selon Wüster, grand chasseur
devant l'Eternel. À la suite de circonstances sur lesquelles
il n'insistait pas, ce fusil, au lieu d’être offert à Franco, était
entré en sa possession à lui, Wüster.
L'Américain, alléché, lui demanda où se trouvait cette
À D
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
54
t alors que Wüster commença son petit mar-
en ce qui le concernait, à donner à
lement le fusil de Franco — ou
toutes les armes qu’il possédait.
qu’il désirait savoir, Tépon-
lui poserait, honnêtement et
ons qu'il à
Américain aurait la bonté de se
merveille. G’es
chandage. Il s’engagea;
zofficier américain non seu
tel — mais encore
rétendu :
# il lui révélerait tout ce
En outre,
drait à toutes les questi
: SS à
sans détour. En échang . e : £ é
convaincre du fait que lui, Wäüster, bien qu'ayant agi en de
nombreuses circonstances selon les instructions des « bonzes »
était, au demeurant, un homme
aazis, dont il avait la confiance, 1 E
parfaitement correct, qui n'avait fait qu accomplir son devoir
d'honnète fonctionnaire subalterne,
Steward, pressé d’entrer en possession de la superbe col-
Jection, déclara en retour qu'il n'avait pas le moindre doute là-
dessus. Et comme aucune affaire sérieuse ne saurait être
conclue sans confiance réciproque, Wüster donna à Steward,
en même temps que son adresse, un petit plan des lieux,
où était indiqué d’une croix l'endroit précis du jardin où
avaient été enterrés les fusils,
Steward s’y rendit sans perdre un instant. Le soir même
il était de retour.
Le lendemain matin, Wüster eut le plaisir de recevoir des
mains de Johny une valise pleine de linge et d’affaires per-
sonnelles, ainsi qu’une lettre de sa femme, le tout rapporté par
Steward. Il rayonnait de joie. Mais à mesure qu'il lisait la
lettre sa mine s’allongeait. Il se contint un moment puis il
éclata :
— Himmelsakrament ! Maudit gangster !
— Qu'y a-t-il ? Qu'avez-vous ? |
— Il m'a volé le cognac que ma femme m’envoyait.
Nous éclatâmes tous de rire.
Wüster, la persuader de garder les flacons qu’il ne pouvait
en eû ientÔ
mes bientôt la preuve : comme il ne parvenait pas à
se
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 55
remonter les fusils, il envoya chercher Wüster afin Gue ce der-
nier l’aidât dans cette tâche délicate, et, pour le remercier, lui
offrit un Verre de son propre cognac. Mais la nature Humaine
est ainsi faite que Wüster, loin de Jui savoir gré de ce geste
généreux, se répandit en propos acerbes à l’égard de V’Amé-
rique et des Américains. En petit comité bien entendu, c’est-à-
dire entre nous. L’arôme du bon vieux cognac français, loin
de l’apaiser, l’avait mis dans un état d’excitation extrême. Sa
colère était vraiment belle à voir.
Cet incident, qui nous avait amusés, avait bouleversé si
profondément Wüster qu’il en tomba malade. Pour être plus
précis, il eut la colique. Le médecin du camp, un civil israélite
allemand récemment libéré d’un camp de concentration, se fit
prier quatre ou cinq fois avant de se décider à le venir exa-
miner.
—— Vous avez la diarrhée ? Mais c’est terrible cela, fit-il,
ironique. Et il s’en fut.
Un peu plus tard, Johny, avec un petit sourire en coin,
lança par la fenêtre à Wüster, pour tout remède, un volumi-
neux rouleux de papier hygiénique.
Quant à Steward, depuis qu’il était lheureux possesseur
d’une superbe collection d'armes de chasse, il n’avait plus
donné signe de vie à son généreux donateur. Après avoir
attendu quelques jours sa visite, Wüster se décida à lui écrire
une lettre lui rappelant leurs conventions. Mais Steward se
faisait tirer l'oreille. Wüster restait des jours entiers à la
fenêtre, guettant son passage. Il l’aperçut enfin. Steward, pressé,
-certifia qu’il avait envoyé un rapport à ses supérieurs, en leur
recommandant de libérer notre compagnon. Ce dernier laissa
encore s’écouler quelques jours, puis il écrivit une nouvelle
et longue lettre qui resta sans réponse. Le temps passait, mais
non l’énervement de l’ex-consul général.
— Et puis, tant pis, dit-il un jour. Tous ces fusils étaient
devenus inutiles. Il est interdit aussi bien d’en avoir que de
s’en servir, et Dieu sait jusqu’à quand !
‘
Après qu'Hellenthal eut été lui aussi interrogé et que, son
cas ayant été déclaré sans intérêt, une prompte libération lui eut
été promise ainsi qu’à tant d’autres, je fus convoqué à mon
tour. Cela faisait huit longues semaines que j'attendais au
SA.I.C. PBärenkeller, tout en rongeant mon frein, l’occasion de
pouvoir enfin exposer mon Cas.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
Le sous-lieutenant de la VI armée, auprès de qui je fus
= : “clara dès d’abord qu'il ne faisait pas partie
Introdmbene CE Cette précision fournie, il
du SA.I.C. mais du Headquarter. UT 15 te
me demanda les détails les plus precis et-les-plus=HInutIeux
tant civile que militaire : mon nom; celui de
mes parents, lieu et date de naissance, étydes et DRE ae
d'entrée à chaque école, mes grades dans 1 armée roumaine,
dates d'avancement, détachements de services, mème ceux
remontant à trente ans, des Mémoires militaires que J'avais
publiés, leur titre, leur sujet, leur contenu, etc. Nul DSAUCHR
pu mieux que lui couper des cheveux en quatre. Il avait déjà
noirci d’innombrables feuilles de papier, sa main tremblait de
fatigue. Tout en guettant le moment où il serait pris de Ja
crampe de l’écrivain, je me demandais à quoi pourrait bien
servir ce fatras, cette accumulation de détails, pour la plupart
insignifiants. Mais il écrivait de plus belle.
Nous en étions à la période durant laquelle j'avais rempli
les fonctions d’attaché militaire en Turquis (1935-1938).
_—— Comment se fait-il que vous ayez été nommé attaché
militaire à Ankara ? :
= Vous m'en demandez beaucoup C'était probablement
une récompense. L’état-major roumain envoyait en général
comme attachés militaires les officiers les mieux notés.
— Quelle mission spéciale avez-vous eue à remplir ?
— Aucune, Mes attributions étaient celles de tous les atta-
chés militaires de n'importe quel pays.
— Pourquoi avez-vous été nommé ensuite à Berlin ?
— Probablement pour les mêmes motifs. Peut-être aussi
parce que je savais l’allemand, chose assez rare parmi les offi-
ciers roumains. J'avais fait jadis des études à Berlin.
— Tiens ! :
— Cela n’a rien d’étonnant, et j'en ai fait également en
France. Les petites nations ont toujours eu pour habitude d’en-
voyer certains de leurs officiers approfondir leurs connais-
sances militaires dans les grandes écoles étrangères, ici ou
ailleurs, selon la mode du moment.
— Vous avez été ensuite nommé ministre de Roumanie à
Berlin. Comment l’expliquez-vous ?
— Ce poste était devenu vacant, ét aux Yeux du gouver-
nement roumain jétais le plus indiqué pour l’occuper.
me Mais pourquoi justement étiez-vous considéré comme le
plus indiqué ?
sur ma carrière,
= Je ne saurais vous répondre clairement. D'abord, je me
trouvais sur place. Ensuite, toute modestie mise à part, on me
lugeait seul capable de remplir cette difficile et délicate mis-
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 57
sion qui Consistait à représenter mon pays à Berlin pendant la
guerre. Je l’ai d'ailleurs acceptée avec ficrté dans Vespoir d’agir
au mieux des intérêts de ma patrie, et d’être à la hauteur du
poste qui m'était confié, En outre, un soldat n’a pas à choisir.
Il fait ce qu’on lui dit de faire, le plus scrupuleusement possible
et en prenant garde de porter atteinte à l'honneur de son pays
et au sien propre.
Le sous-liéutenant, nez baissé, écrivait, écrivait...
— Jusqu'à quelle date avez-vous été en fonctions ?
— Jusqu'au 23 août 1944, date de l'effondrement de la
Roumanie.
— Qu’'avez-vous fait ensuite ?
— J'étais dans l'impossibilité de quitter l’Allemagne. J’y
suis resté comme simple particulier.
—— Pourquoi n’êtes-vous pas rentré en Roumanie ?
— Pour plusieurs raisons. D’abord, la question ne se posait
pas, car la Roumanie était isolée et coupée du reste du monde
par les troupes soviétiques. En outre, étant donné le nouvel
état de choses qui régnait dans mon pays, il était impossible
à quiconque de déterminer en bonne justice et en toute impar-
tialité quelle était exactement sa position personnelle au
regard de la loi. Enfin, last but not least, j’étais profondément
révolté par le comportement des nouveaux dirigeants de mon
pays, auxquels je reprochais, non d’avoir mis fin à une guerre
“absurde, mais d’avoir du jour au lendemain retourné leurs
armes contre l’allié de la veille. Peut-être ai-je tort, mais je
continue à penser qu'un tel revirement est déshonorant.
= Fin août 1944, un prétendu gouvernement national rou-
main fut constitué en Allemagne, En avez-vous fait partie ?
= Non ! Les autorités allemandes me demandèrent à
maintes reprises de prendre la tête de ce gouvernement ou
tout au moins d'y participer. Mais j'ai toujours refusé énergi-
quement,
— Pourquoi ?
= Pour des raisons bien simples. Si les exigences de Ia
conscience individuelle, et celles de lPhonneur d’une nation,
qui pour moi sont des impératifs universels et absolus, ne
me permettaient pas d'approuver l'attitude des nouveaux diri-
geants roumains, je ne pouvais pour autant accepter de colla-
borer avec ceux qui, pour une raison ou pour une autre, se
trouvaient en guerre avec mon pays. Mon opposition n'étant
pas basée sur les raisons qui étaient celles des autorités alle-
Mmandes, je tenais à ne plus rien avoir de commun avec le
58 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
gouvernement allemand. Je désirais essentiellement que mon
aititude ne puisse prêter à aucune équivoque. ll me fallait donc
ne donner aucune prise au soupçon d’avoir agi en TUE mon
intérêt personnel. Or ce soupçon aurait été justifié si j'avais
accepté de collaborer avec les Allemands.
— Qu’'avez-vous l'intention de faire lorsque vous serez
remis en liberté ?
__ Atiendre que les choses reprennent leur cours normal,
puis retourner en Roumanie,
_— Cela sera bientôt possible, selon vous ?
__ Je le souhaite, c’est tout ce que je peux faire.
__ Vous avez raison, dit le sous-lieutenant. Nous mêmes
ignorons tout de ce qui se passe là-bas ! Mais comment comptez-
vous vivre en Allemagne ?
__ Ma femme est d’origine allemande. Elle a de la famille
en Allemagne. Nous serons aidés jusqu'à ce que je trouve
une situation,
—— Auriez-vous de l'or, par hasard ?
— Non.
L’interrogatoire était terminé. Avant de me congédier, le
sous-lieutenant me prévint qu'il ne lui appartenait pas de pren-
dre une décision à mon sujet. Cétait de la compétence des
autorités supérieures auxquelles il transmettrait un rapport dé-
taillé,
— Ils ne vont pas tarder à vous relâcher, me disaient tous
ceux auquels je parlais de mon entrevue avec l'officier amé-
ricain,
Je me sentais envahi d’une tristesse sans nom. Après tant et
tant de semaines passées dans l'attente fébrile de ce fameux
interrogatoire, certain que j'étais que la fin de mon absurde
détention devait en dépendre, j'avais pris brusquement et plei-
nement conscience de son inutilité. À aucun moment je n'avais
eu limpression qu'il eût pour objet de permettre enfin à ceux
qui me retenaient en prison de statuer en connaissance de
cause sur mon cas. Il ne constituait, en réalité, qu'une simple
formalité administrative.
Petit à petit s’insinuait en moi l'idée décevante que je
n'étais qu'un numéro quelconque dans une masse immense,
constituée non pas dans le but de rassembler en un même en-
droit des cas particuliers en vue de leur instruction puis de
leur solution, mais tout simplement parce qu’elle cadrait avec
la psychose qui, depuis longtemps déjà, par voie de propa-
gande, et tout spécialement aux Etats-Unis, s'était emparée de
lopinion publique, et dont la conséquence immédiate et brutale
était de faire parquer, tels d'immenses troupeaux, des centaines
Rene. à. - 7
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 59
et des centaines de milliers de gens sur lesquels planait, vague
et confuse, l’accusation de culpabilité collective. Mis à part cer-
fains cas que les lois les plus élémentaires du droit interna-
tional, ou même de la simple humanité; suffisaient amplement
À stigmatiser, et de la façon la plus sévère, la grande masse des
détenus était constituée par les victimes de cette psychose de
la culpabilité collective, qui restera dans les annales de l’his-
toire comme la plus absurde de toutes les absurdités histo-
riques. Les uns avaient été arrêtés en tant qu’anciens fonc-
tionnaires de l'Etat, d’autres parce qu’ils avaient été militaires.
Le plus grand nombre parce que leurs idées politiques avaient
été décrétées criminelles par la « démocratie ». D’autres enfin
se trouvaient internés uniquement parce qu’ils étaient nés
Allemands, Roumains, Hongrois, etc. ÿ
%
++
Notre logis devenait de jour en jour plus habitable, Wüs-
ter était un cuisinier fort acceptable, ce dont il n’était pas peu
fier. En furetant dans la cave, il avait découvert un sac de
pommes de terre dont beaucoup avaient germé où étaient
devenues noires, Il n'empêche que cette découverte constituait
pour nous un événemnet particulièrement agréable. Nous
échappions ainsi pour un temps à la monotonie des rations
militaires, et les talents culinaires de Wüster avaient mainte-
uant l’occasion de s’exercer à loisir. Il y avait évidemment peu
de façons différentes de combiner la viande hachée ou le fro-
mage en conserve avec les pommes de terre. Nous n’en appré-
cièmes pas moins les quelques variations qu'elles permirent
d'apporter au menu, Il faut dire que nous avions tous un solide
appétit. Après d’interminables pourparlers avec les Portoricains,
nous avions réussi à obtenir de certains d’entre eux qu'ils nous
lancent Par la fenêtre quelques légumes cueillis dans le petit
jardin attenant à chaque block. Comme la demande était grande
= Nous m’étions pas les seuls à avoir recours à leurs services —
Comme d’autre part les jardins avaient été envahis par les
herbes et que toute récolte a des limites, c’est bien rarement
que nous recevions un navet, quelques radis ou un pied de
rhubarbe, N'importe, ils étaient les bienvenus et nous les dévo-
TIonS sur l’heure, sans même les faire cuire. Par malheur, des
concurrents fort sérieux firent leur apparition et notre appro-
Yisionnement en crudités s’en trouva fort compromis. Il s'agis-
sait d'un groupe de quatre détenus qui avait à sa tête un cer-
tain von F.. Ils avaient été installés dans le meilleur apparte-
ment du block voisin du nôtre, et, outre qu'ils étaient excep-
LES PETITS-F
FILS DE I/ONCLe
60 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
SAM
i isés à te la journée, ils. ; : : : ä
tionnellement autorisés see promener tou a ie 2 de aitu papier, en ee
pouvaient également cueillir à loisir ce qui poussait dans les: leur ordre, la liste des sujets que TRE moires, Voici .
ils jouissaient intriguaient fort _— Paccession au pouvoir du = Water: :
arécha] A
: ntonesco
SC, ses
jardins. Les privilèges dont
les autres détenus.
_— Misérables! canailles ! proférait-on à leur adresse, en =
nt toutefois bien garde que ces aménités ne franchissent
nfermés.
causes, ses origines,
— Ja participation de la Roumanie À ;
Russie. 2 Buerre contre Ja
— les conventions économiques rouma
nature, leurs effets, ue
— la mission militaire allemande en R
son activité.
J'avais des crampes au poignet à force d'é
: A : écri » <
mis dans ces mémoires tout ce que je savais ue J'avais
ernant ces
questions, rappelé les causes, décrit lés effets. Je pensais mo
était de mon devoir de montrer sous leur Vrai a qu'il
détails du drame vécu par la Roumanie, et de Les e certains
toutes les confusions qui en : P es égager de
- TR avaient déformé l’image, J’es érai
‘en oufre que ces mémoires me vaudraient de Foutote Fes
i A LS re Tr
de certains aspects peut-être litigieux des événements auxquels
prena
les murs derrière lesquels nous étions e e
a emandes, leur
Cette belle indignation provenait-elle seulement du fait
que lon soupçonnait chaque jour davantage le groupe F.. oùmanie, ses buts
de « travailler » avec les Américains, où bien était-elle ;
due aussi au tort que les « traîtres » faisaient aux autres pri-
sonniers en détournant à leur profit poireaux, navets, radis et
autres légumes ? Le premier de ces griefs se trouva renforcé
du fait que Sieward — connu pour être l'agent le plus habile
de tout le C.I-C. Bärenkeller — s’occupait maintenant exclu-
sivement du groupe des privilégiés. I1 était constamment chez
eux, et on l'avait vu entrer à la tombée de la nuit dans leur
block, les bras chargés de bouteilles de cognac — sans doute ï] iférai
celui de Wüster — et rester en leur compagnie jusqu’au petit RTE a
jour Ils demeurèrent sans écho.
Le sergent revint cependant à la charge :
— Vous avez bien été ayant la guerr é militai
e attach
7 g ché militaire en
— Oui, de 1935 à 1938.
— C'était l’époque de l'entente balkanique ?
| = C'est Race J'ai été en mission en Turquie pendant tout
e temps qu'a duré l’entente balkanique.
: fe Ones m'écrire ce que vous savez de l'entente
a’kanique, de ses buts, de ce qui a été fait grâce à elle, de
ses échecs aussi, et leurs causes ?
J'étais stupéfait.
— Je ne vois pas très bien pourquoi vous me demandez
ré chose pareille, répliquai-je. Tout cela est parfaitement
Sagan De plus, l'entente balkanique est un organisme poli-
Se mort depuis longtemps. Quel intérêt son historique pour-
Talt-il présenter de nos jours ?
—. Cela nous intéresse beaucoup, au contraire !
NOS raisons...
: Deux jours plus tard, je lui remis un :
ans lequel je relatais tout ce que je savais de l'entente Re
nique, de ses origines et de son existence. Ce mémore oi
Comme les autres, ne fut suivi d'aucune demande de Pret”
ons que lon
De nous quatre, c’est sans conteste Mihalcovicz qui avait
le plus de succès auprès des Portoricains. I1 s'était rendu
fort sympathique à leurs yeux en leur demandant, en un
anglais approximatif, de lui narrer leurs exploits amoureux
dans les quartiers non évacués de Bärenkeller où ils étaient
cantonnés. Mihalcoviez n’avait pas son pareil pour faire rire
les grands enfants qu'ils étaient. Les Portoricains étaient
souvent sujets au mal du pays, et ils savaient gré à notre com-
pagnon des plaisanteries grivoises et faciles dont il les régalait.
L'apport substantiel de quelques carottes compensait largement
à nos yeux les offenses faites à notre pudeur.
2 Er LOT VO 3er VD SR PS AT SON A DE BCE PONT LETTRE SO 1 TS BON EU PERD ED EE CEA}
Quinze jours environ après mon interrogatoire, un sergent
du S.A.IL.C. vint me chercher pour me faire faire une autre
« promenade 5. Il commença par m'informer qu'il était chargé
de poursuivre l’enquête relative à mon cas. Dès ses premiers
mots, je compris que le précédent interrogatoire était demeuré
lettre morte, Il ne désirait du reste que recueillir certains
renseignements concernant les relations de la Roumanie et de
l'Allemagne pendant la guerre. Il choisit pour cela la voie la
plus commode, me demandant de lui écrire plusieurs mémoires
traitant des diverses questions qui l’intéressaient. Nos rapports
L . ol +
s'en trouvèrent réduits à leur plus simple expression : il me
Nous avons
nouveau mémoire
Sions ou d’éclairci ge questi
aircissements, Quant aux €
À Jativement à mon
t de juger les
LR dû tout naturellement me poser, +
activité personnelle, ma façon d'interpréter €
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
62 £
svénements dont j'avais été le témoin lorsque j'étais en mission
Ta A et en Allemagne, personne ne me les posa jamais.
1
e ur RE É ee <
& See les autorités américaines ne se préoccupaient nulle
1
’i ‘re mon cas et de se faire une opinion quelconque
ment d’instruire ee
ité personnelle. Leur seul but a
ctiv FN
Re blèmes et de réunir à cet effet le
ter sur certains pro ;
gel nombre d'informations pe ;
— À quoi bon ? me disais-je. Ce que l’on m’a demandé a
dû l'être également à bon nombre de détenus. Les Américains
amassent de la sorte des tombereaux de MémMOIres traitant de
tous les sujets possibles et imaginables, sans même se demander
à quoi pourront bien servir toutes ces. paperasses, à supposer
qu’on trouve jamais quelqu'un pour y jeter un coup d’œil !
Un jour, Wüster nous quitta, Le « beau Johny >» était
arrivé, un papier à la main, et lui avait dit de se tenir prêt à
partir le lendemain matin à*8 heures.
Nous étions très émus. Il était en effet le premier de nous
quatre à s’en aller. Où ? Nous l’ignorions, car, je le répète, on
ne donnait jamais la moindre indication à cet égard. Tout ce
qu’il savait lui-même était que sur le papier de Johny se trouvait
toute une liste de noms, ce qui nous inclina à penser qu'il ne
s'agissait pas d’une mise en liberté, mais bien plutôt d’un
transfert collectif,
— Si c’est à Ludwigsburg qu’ils nous conduisent, je ferai
sûrement un malheur, dit Wüster à qui revenait en mémoire
le récit d’Ebersberger. E
Nous fimes de notre mieux pour le rassurer.
— Vous vous forgez des idées, lui disions-nous. Steward
est un brave type. Or il vous a promis de faire Pimpossible
pour vous sortir d'ici.
À vrai dire, depuis qu’il était entré en possession des
fameux fusils de chasse, Steward n’était jamais revenu voir
Wüster malgré les innombrables billets que lui avait envoyés
celui-ci, Nous avions cependant la naïveté de croire que Wüs-
nre Sen espérer être bientôt remis en liberté.
AE e les voies choisies par la démocratie amé-
ricaine,
es Se sen DURS avait été dirigé,
trouvait au camp de AE ie pare
Le départ de Wüst nr Re
Dans l’existence HOT ul HE MAÉSPATMEnQNs
La pour ARTE ne que nous menions à Bärenkeller, il
COMpagnon précieux, Sa bonne humeur, ses
\
—
LES PETITS-FILS DE L’'ONCLE SAM 63
reparties qui nous avaiènt si souvent déridés e:
saient parfois oublier nos Soucis, étaient
c'est en vain que nous tentions de nous ré
ment.
Bärenkeller nous était devenu insuppor
le trafic des livres de lecture intensifiai
Qui nous fai-
irremplaçables, et
conforter mutuelle-
table, Par bonher,
t de jour en jour.
- Notre bibliothèque était très pauvre, et Ja nullité de son con.
tenu aurait rendu tout échange impossible, sans Ja bonne
volonté de camarades que nous avions dans les autres blocks
Grâce à eux nous étions relativement bien approvisionnés. Les
échanges étaient devenus beaucoup plus faciles depuis que
l’ancien chargé d’affaires italien à Bratislava, le conseiller de
légation Cighi, avait eu l'idée de percer un trou dans un des
murs qui séparaient la cave de notre block, de celle du block
voisin. L'emplacement de ce trou était tenu secret. Cighi était
seul à le connaître. Tous les échanges, que ce soit de livres ou
d'objets divers, devaient se faire par son intermédiaire. Il
allait en personne et-en grand mystère déplacer et replacer les
briques qui masquaient la brèche. Aussi brun de peau que les
Portoricains, il s’entendait à merveille avec eux, ce qui faci-
litait la conclusion des nombreuses transactions qu’il menait
tant pour son compte personnel que pour celui des autres
captifs,
CRU SEE CEE CE RAC TE re I EU LE PR ET PC ee ET Me LT DEN Er mi
Le départ de Wüster fut suivi d’un incident révélateur du
désordre qui régnait au sein de l’administration du camp. Un
sergent vint dans l’intention d’avertir notre ami d’avoir à se
tenir prêt à partir le lendemain matin. Comme nous lui répon-
dions qu’il y avait déjà plusieurs jours que Wüster avait été
transféré ailleurs, ik refusa de nous croire et prétendit que
notre ancien compagnon se tenait caché quelque part. Il n’en
démordait pas, nous accusant de, mensonge et soutenant que
Son départ n'ayant pas été enregistré à la chancellerie, Wüster
ne pouvait se trouver qu’à l’intérieur du camp.
Deux jours après cet incident, nous fûmes avisés de notre
départ pour le lendemain. On imagine la surprise des détenus
et l'agitation qui s'empara de chacun lorsque la nouvelle se
répandit, surtout si l’on considère la vie monotone que nous
menions à Bärenkeller et l'ennui qui nous rongeail. RE
Personne ne savait quelle était notre nouvelle GE
Mais cela ne nous préoccupait pas, à ce moment-là. Nous SES
trop heureux de ce changement inattendu pour penser à
4 SAM
LES PpETITS-FILS DE L ONCLE
64
enkeller. Fébrilement, nous
jre nos bagages: Au cours de ma vie de
= nt l'occasion de changer de garnison
Fe en de tel qu'un déménagement pour
mblable de choses que l’on possède,
ire les mains vides. J’en
ï är
i s assez vu B
l'avenir : nous avion
entreprimes de fa
soldat, j'avais a Se n
et je savais qu il Hs Er
révéler la quantité invraise ee
JE ee sn lis d’une multitude d’objets
RSS Se SEE Fdienénsables, dans la nouvelle
ee se ce faite par l'administration américaine
ns Tanéellé il m'avait bien falhremnsalee Je pot
ainsi toute une ferblanterie que j'utilisais comme rRCIDIeNE
divers : assiettes, Verres, boîtes pour conserver différents
“articles de ménage. J'avais aussi beaucoup de chiffons, de
bouts de ficelle, de clous, de vieilles pinces à linge, et même
un petit nécessaire pour mes travaux de cordonnerie, de couture
ou de réparations diverses, dont les diverses pièces avaient
été confectionnées de ma main ou acquises grâce aux Porto-
Ricains, Enfin, je possédais quelques aliments que j'avais troqués
contre des paquets de tabac — je ne suis pas fumeur — et que
je conservais jalousement, l'expérience n'ayant appris qu'avec
les Américains on peut s'attendre à toutes les surprises.
Le lendemain matin nous fûmes rassemblés par blocks,
puis répartis en deux groupes selon un critérium qui nous
échappa. Enfin, chacun portant ses paquets sur l’épaule, valises
ou cartons entourés de fil de fer, notre colonne s’ébranla en
direction de la gare d’Augsbourg. Nous arrivâmes à la rampe
d'embarquement où nous attendait un train démesurément long,
composé de wagons de marchandises et de quelques wagons de
troisième classe sales et délabrés. L’un des deux groupes, celui
dont je faisais partie, fut dirigé vers les voitures de voyageurs ;
l'autre, le plus nombreux, n’eut droit qu'aux wagons de mar-
chandises. Dans quel but, selon quelles instructions avaient
été formés les deux groupes ? C'était et c’est encore un mystère.
Toutes les espèces, toutes les catégories de détenus se trouvaient
représentées dans chacun d’eux, de sorte que l'hypothèse d’une …
discrimination rationnelle devait en bonne logique être-écartée.
Aucun: de nous ne parvint à résoudre cette énigme. Nos cerveaux
étaient peut-être devenus déficients : qui sait ? Cela n'aurait
rien eu d'étonnant. Toujours est-il que le groupe installé dans
les Wagons de troisième semblait jouir d’un traitement de faveur
relatif. La suite des événements devait le confirmer,
Vers midi, le train se mit
tinelle à chacune des portières
l'inconnu,
en marche. Il y avait une sen-
des wagons, Nous allions vers
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 65
III
SECKENHEIM
Ce voyage par chemin de fer, de Bärenkeller à Seckenheim,
se révéla plein d’attraits. Il rompait agréablement la monotonie
de notre existence de détenus. Ce que nous trouvions sensa-
tionnel, c'était surtout de nous voir réunis à cinquante ou
soixante dans un même endroit. Nous avions l’impression de
franchir un grand pas sur le chemin de notre libération défi-
nitive. Pouvoir s’entretenir librement avec qui l’on voulait !
Parler sans être surveillé ! Rencontrer de vieilles connaissances
et causer. avec elles sans risquer’ une. punition ! C’était pour
nous une véritable fête que de renouer avec de vieux amis
que nous désespérions la veille de revoir jamais. J’eus beaucoup
de plaisir à retrouver le général croate von Dessovic et le
colonel slovaque Androvich, tous deux attachés militaires de
leur pays respectif à Berlin, et qui avaient été mes collègues
alors que je m'y trouvais moi-même en cette même qualité. Leur
présence m'avait surpris, Car je ne savais pas qu'ils étaient eux
aussi à Bärenkeller. Dans le wagon se trouvaient également une
demi-douzaine d'officiers supérieurs russes de l’armée Vlassov,
parmi lesquels le chef d'état-major de celle-ci. H y avait encore
un groupe nombreux de jeunes ingénieurs ayant appartenu à
divers établissements de l’industrie de guerre allemande. Les
conversations allaient bon train. Nous goûtions pleinement la
douceur de cette rencontre inespérée.
Sur tout le parcours régnait la désolation la plus totale.
La plupart des gares tant soit peu importantes avaient été
détruites, et les villes que traversait notre convoi étaient en
ruine, Encombrant les quais, débordant sur les rails, des
milliers de réfugiés se pressaient, des femmes surtout, avec les
bagages les plus hétéroclites. Tous étaient hâves, épuisés, trop
exténués physiquement et moralement pour manifester un sen-
timent quelconque. Ils étaient en route depuis plusieurs jours
déjà, changeant de train suivant l'inspiration du moment ou les
conseils d’un compagnon de passage, ne sachant trop ou aller,
voyageant au hasard, juchés avec leurs paquets sur le toit des
wagons où même sur le tender des locomotives, quand ce n'était
pas entre les tampons. Ils n'avaient plus de foyer depuis
longtemps. Leur seul désir était de monter dans un train, de
ne pas rester sur place, de fuir par tous les moyens, plus loin,
toujours plus loin. Ces déplacements interminables et sans but
étaient les seuls remèdes capables de soutenir leurs nerfs
surmenés et de leur redonner quelque espoir.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
66
minuit lorsque nous arrivâmes à Mannheim.
< ‘un monceau de ruines. Une multitude
ee en bordure du quai, face au train
Ee sorte que tout le convoi se trouvait
nte. Les wagons furent vidés un
sous l'œil des Portoricains qui
mécontents d’avoir été tirés
11 était plus d
La gare n’était plus
de camions étaient al
et tous phares allumés,
baigné d’une lumière aveugla
à un de leurs cecnpat rt
RE ee oh nous eut comptés, nous fûmes
e :
enfournés dans les camions, pêle-mêle avec ES ee
nous écrasions les uns contre les autres, parmi le$ paquets, les
valises, les cartons jetés en vrac et que nous retrouvions sous
nos pieds ou au-dessus de nos têtes. à
J'eus à cette occasion le rare privilège d’apercevoir enfin
l'officier commandant le S. A. I. C. C'était le premier officier
supérieur qu'il m'était donné de rencontrer en ces trois mois
d’ehospitalité» américaine, exception faite du colonel chez
lequel j'avais été me présenter à Oetz.
Le major, maïgre, élancé, une cigarette à la bouche, les
mains dans les poches, paraissait de très bonne humeur. Il
s’agitait beaucoup, courant à droite et à gauche, inspectant
chaque camion. Le convoi fut enfin prêt à partir. Les camions
démarrèrent et foncèrent dans l’ombre à toute vitesse, traversant
Mannheim et ses rues sinistres et désertes bordées de ruines.
Après Mannheim, notre convoi traversa Seckenheim. A la
sortie de cette ville, il tourna brusquement et pénétra dans la
cour d’une ancienne caserne de chasseurs. Noüs descendimes
des camions et l’on nous recompta, quatre par quatre. Le
major, aidé de ses officiers, nous divisa dé nouveau en deux
groupes, suivant des listes qu'il avait sorties toutes chiffonnées
de sa poche, Puis un sergent prit la tête du groupe où je me
trouvais. >
— Lefs go !
Sous la surveillance des sentinelles, nous fûmes conduits
à l’autre bout de la caserne, dans un des blocks. Nous ‘étions
à nOuVeau quatre par chambre.
C'était l'aube, De l’ancien groupe dé Bärenkeller ne restait,
en dehors de moi, que Mihalcoviez, Hellenthal s’était vu assigner
une autre chambre, Nous avions Pour nouveaux compagnons
mes anciens collègues Dessovic et Androvich,
= ae avoir, non sans peine, récupéré nos bagages, nous
peclämes notre nouvelle demeure. Deux carreaux man-
rrure de la porte avait été arrachée.
res sur deux mètres vingt-cinq, pos-
X seulement avaient leurs planches
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 67
au complet. Des trois matelas, aucun n’était assorti aux lits ;
ils étaient tous de dimensions différentes. Ils avaient dû sé-
journer longtemps sous la pluie, car ils étaient encore mouillés
et sentaient le moisi Dans un coin, un buffet crevé. Des
bouts de fils téléphoniques tordus et entremélés pendaient la-
mentablement aux murs et au plafond. Ni chaise ni table. Les
murs étaient couverts de dessins malhabiles, représentant des
cuisses et des seins de femmes vus sous tous les angles possi-
bles, Partout se voyaient les traces du passage des anciens
locataires, soldats d’une unité d’aviation américaine, Le désordre
—et la saleté étaient invraisemblables.
Tout en maugréant, nous entreprimes de remettre de l’ordre
dans notre nouveau logis et de le rendre le plus confortable
possible, Mus par notre exécrable instinct militaire, nous avions
poussé une reconnaissance dans la cave. Nous y avions trouvé
une table boiteuse, un bureau en assez bon état et deux chaises.
Nous ne découvrimes aucun ustensile ménager. Sans doute
arrivions-nous trop tard. Nous étions néanmoins satisfaits de
ce que nous ramenions. Nous n’avions malheureusement pas
les matériaux indispensables à la confection d’un quatrième
lit, Nous décidâmes de dormir une nuit, à tour de rôle, à même
le sol. Cela-ne dura pas longtemps, car on nous donna, trois
jours plus tard, un lit de campagne américain.
En ce qui concerne la nourriture, nous n'avions plus les
mêmes facilités qu’autrefois et nous le regrettions beaucoup.
Nous recevions toujours les mêmes boîtes en carton contenant
les rations de conserves américaines, mais nous n’avions plus
la possibilité d’en réchauffer le contenu ou de faire bouillir
un peu d'eau-pour le thé ou le café. Cela faisait trois mois
que nous n'avions pas mangé de pain, les rations standard ne
contenant que des biscuits. Les commodités que nous avions
naguère à Bärenkeller, pour rudimentaires qu’elles étaient, nous
apparaissaient, maintenant que nous en étions privés, comme le
Summum du confort. Bientôt cependant, un des ingénieurs de
notre block mit au point une sorte de lampe faite d’une vieille
boîte à conserves et d’une mèche tirée d’un chiffon de laine,
plongée dans la paraffine que nous grattions sur le dessus de
nos boîtes de conserves. Cette lampe suffisait à réchauffer nos
plats et à faire bouillir un peu d’eau. Ghaque chambre possédait
la sienne confectionnée d’après le prototype mis au point par
l'ingénieur. Après chaque utilisation, il nous fallait ouvrir
porte et fenêtre pendant au moins une demi-heure pour échapper
à l’asphyxie, Sans cette précaution, on nous eût retrouvés un
jour inanimés,
PR es
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
68
misères étaient cependant largement
S 6 vions de circuler à notre
Dre = er Re block, mais aussi au dehors,
gré-non sors = = mur de la caserne. Cette permission
ee die qu'aux seuls détenus du block n° V, le
may ES ee s'y trouvaient quatre feldmarschalls ‘von
es te Ritter von Leeb et von Weichs, plusieurs
Mer di Secrétaires d'Etat (pas ee en
des officiers supérieurs de l’armée alleman e E ee
le colonel général Guderian et PAdFAPSENCE be =
des diplomates étrangers et allemands, re s, des
juristes, des industriels importants tels le vieux Thyssen et
Mechaiat Je tout mêlé, selon les bonnes méthodes démo-
cratiques américaines, à tout un essaim de petits fonctionnaires,
de dactylos, ainsi qu'à de jeunes blancs-becs ayant appartenu
aux Hitler-Jugend, à d’anciens concentrationnaires criminels,
Toutes ces petites
faux monnayeurs, etc.
Il ne s'agissait donc pas à proprement parler d’une sélec-
tion, Le bloc n° V, comme tous les autres, abritait les per-
sonnalités les plus diverses, tant allemandes qu'étrangères, et M
rien ne l'aurait différencié des blocks voisins sans le traitement a
de faveur dont jouissaient ses occupants. Les détenus des autres
blocks ne pouvaient circuler ni à l’intérieur de leur prison ni 4 ;
à lextérieur, exception faite de la sortie quotidienne sous 4h
escorte, et qui ne dépassait jamais la demi-heure : l’exercise.
Jamais personne ne sut ce qui avait valu aux occupants du
block n° V d’être mieux traités que les-autres.… =
Notre block avait un nouveau surveillant : un soldat extrê- 4h
mement désagréable mais qui nous dérangeait somme toute 4
fort peu, car il évitait le plus possible de nous approcher.
En ce début d'automne, le temps était magnifique, ainsi
qu’il l’est toujours, d’ailleurs, dans cette partie de l'Allemagne, 3 :
et nous en profitions pour nous promener à longueur de
journée. J’eus ainsi l’occasion de revoir le baron von Dôrnberg,
Re _ PE au ministère des Affaires étrangères:
il considérablement maicri était d’
frappant qu'il était d’une die Pr de
effet 2 m..08, Il était deven
très ma] de l
peu commune : il mesurait en …
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 69
c'était Dôrnberg qui m'avait transmis ces propositions. Person-
nellement, j'avais oublié tout cela depuis longtemps.
Par contre, j'avais de longues conversations avec le Maré-
chal List qui avait résidé quelque temps en Roumanie avant le
début de Ia campagne des Balkans, et dont j'avais fait la
connaissance à Athènes, au cours d’un voyage d’études après
cette même campagne, au printemps de 1941. Les échanges
de vues avec ce grand tacticien étaient extrêmement intéres-
sants. Nous parlions plus spécialement de la campagne de
Russie de 1942 et des causes du désastre des forces germano-
roumaines. sur le Don, à Stalingrad et dans le Caucase. List
avait été en effet le commandant du groupe d’armées qui opérait
dans ces lointaines régions, au sud de la Volga.
Le général Guderian me dit un jour :
— Savez-vous qu'Antonesco est mort ?
— Je lignorais, répondis-je. Dans quelles circonstances
est-il mort ?
—- En Russie, des suites d’une maladie de cœur.
— C’est étrange. Je n’ai jamais entendu dire qu’Antonesco
fût malade du cœur. D'où tenez-vous cette nouvelle ?
-— De Dracke. Il me l’a communiquée ce matin même,
Dracke était le sous-lieutenant américain supervisor de
notre block, La nouvelle était d’ailleurs fausse, comme à peu
près toutes celles qui circulaient dans le camp. Le maréchal
Antonesco devait finir ses jours plus tard, d’une façon beaucoup
plus tragique.
L'état d'esprit qui régnait au camp laissait beaucoup à
désirer, De petites coteries s'étaient formées, hostiles les unes
aux autres, et peu à peu s’envenimaient les querelles, se cris-
tallisaient les haïnes, se multipliaient les accusations récipro-
ques dont quelques-unes étaient peut-être fondées mais dont la
plupart reflétaient uniquement le désir de certains individus
ou de certaines cliques, de se ménager des possibilités pour
l'avenir. Le groupe F.. « travaillait » étroitement avec
les Américains. Ainsi qu'il le faisait déjà à Bärenkeller,
Steward lui rendait visite plusieurs fois par jour, Les relations
de cette coterie avec Steward ne m'intéressaient pas. J'étais
cependant frappé par leur persistance et leur fréquence, Le
manque de tact de ces personnages, qui n’éprouvaient aucune
70 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
en échange de leurs bons offices, a
se voyaient privés; bien que ee
GE jgnes en raison
ces derniers Cm eUssene ie et a
ou de leur Te me s É LE protégés en voiture pour Jui
à Steward d'emmener À ile. Ils revenaient les bras chargés
pérmetire dense Re la peine de dissimuler
de colis qu'ils ne se donnaient même pas la P ]
aux yeux des autres internes: :
Les maréchaux eux-mêmes, bien qu'habitant tous les quatre
le même appartement, le meilleur apres celui des F+,
au-dessus duquel il était situé, étaient divisés. Is se battaient
froid. Blomberg ne s’entendait pas avec Weichs. List et Leeb
évitaient de lui parler, sans doute à cause de leur désaccord
d'autrefois. Certains diplomates allemands professaient, quant
à l'avenir du monde en général et de l'Allemagne en particulier,
les opinions les plus diverses — et parfois les plus biscornues
— et dès qu'un petit clan de sympathisants s'était formé autour
de lun d'eux il était immédiatement pris en grippe par les
autres, lesquels émettaient des idées exactement contraires, Von
Hemmen, ancien ministre plénipotentiaire, qui était mon com-
pagnon de captivité depuis Innsbruck, mexposa un jour ses
vues personnelles sur un statut politique possible de l'Allemagne,
honte à jouir,
dont leurs camarades
à savoir la transformation de son pays en un dominion bri-
tannique… Il n’était d’ailleurs pas seul à envisager ce projet
saugrenu, Cette idée, je le sais pertinemment, était partagée par
de nombreuses autres personnalités pourtant réputées pour
leur sens rassis.
‘
En vérité, le camp de Seckenheim présentait les symptômes
de cette sorte de désaxement collectif qui allait faire de l’Alle-. s
magne déjà éprouvée, ce qu’elle a été pendant les premières.
années qui ont suivi la guerre.
Le petit groupe dont je faisais partie ne parvint jamais
à recréer Ja Camaraderie qui existait entre nous à Bärenkeller.
Milhalcovicz avait retrouvé un vieux Hongrois, Atch, son compa-
He le type même du farceur et du bon vivant, avec lequel. *
11 passait le plus clair de son temps. Dessovic, Viennois jusqu’au - ‘4
ed I était-sujet aux sautes d'humeur inhérentes au
re Rens Il passait de l’exaltation la plus folle et
hate ssque à un état de prostration voisin du suicide.
de bridge De ie à réfugiait dans d’interminables parties
re se » dont le Vieux général Atch raffolait, de sorte qu’ils
aient à merveille, ; q
Quant au colonel sl :
l'avaient rendu pee fndrovich, ses terribles colères
Les rhumatismes, dont il souffrait
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 71
atrocement, en étaient partiellement la cause, Il ne pouvait
s'empêcher de fulminer contre le traitement absurde auquel
nous étions soumis, Chaque fois que la question revenait sur le
tapis, il jetait feu et flamme. Ne possédant pas le moindre sens
de l'humour, il entrait en fureur contre le monde entier, et
contre lui-même. Androvich avait été jusqu’en 1942 attaché
militaire de Slovaquie à Berlin, puis à Budapest, poste qu’il
avait occupé jusqu’à l’arrivée des Russes. À son retour en Slo-
vaquie, il avait été de nouveau envoyé à Berlin, quelques mois
avant la débâcle finale, en vue d’obtenir des autorités alleman-
des la mise en liberté d'officiers slovaques détenus dans divers
camps comme suspects. Il se trouvait en Allemagne lors de la
défaite et s’y était fait prendre par les Américains. Il ne
l'avait pas encore digéré ! *
Maudits soient ceux qui m'ont renvoyé en Allemagne |
disait-il, J’ai eu beau déclarer que je ne voulais pas y retourner,
on m'a menacé du conseil de guerre ! Et voilà où j'en suis!
A la merci de ces Américains dont personne, pas même le
diable, ne saurait dire ce qu’ils veulent au juste.
Androvich et Dessovic n’arrivaient à se mettre d'accord
que lorsque le Viennois, las de chercher dans ses nombreuses
valises quelque objet qu'il-avait égaré; se. mettait lui aussi à
fulminer contre les Américains, ce qui le rendait immédiate-
ment sympathique au premier, Dessovic avait été arrêté alors
qu’il se rendait de Munich à Salzbourg par lautoroute avec
toute sa famille. Une jeep avait stoppé son convoi, et les Amé-
ricains, après l'avoir séparé de sa femme, les avaient conduits
sans plus de façon, lui et son auto, à Bärenkeller. Le hasard,
qui a souvent de l'humour, avait fait que la plupart des valises
qu’il avait avec lui étaient celles de sa femme, alors que les sien-
nes étaient dans la seconde voiture. Dessovic entrait dans
une colère noire toutes les fois qu’en fouillant une valise il met-
tait la main sur une fanfreluche appartenant à sa femme...
DENT FT Me EN Te ve neige
Au camp de Seckenheim, le S.A.I.C. ne semblait déployer
aucune activité, tout au moins en ce qui concernait le block
n° V, car nous ignorions tout des autres blocks. Il arrivait
cependant qu'un détenu fût transféré chez nous, où au contraire
que l’un de nous fût « rétrogradé » et obligé de nous quitter
pour un autre block, Sans ces transferts, nous n’aurions rien Su
de nos voisins de captivité. C’est grâce à eux que nous apprimes
qu'un général du block n° III s'était suicidé. C'était le premier
.cas de ce genre et il devait être suivi de nombreux autres: Ce
général, ayant décidé de mettre fin à ses jours, avait essayé de
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
se pendre à l’aide d’un bout de câble JJEpHON SE MAIESE
tentative avait échoué, le câble s'étant rompu Dee
Une autre occasion devait bientôt s'offrir à lui. Le L
comme il sortait de sa chambre pour se rendre aux = ; >
vit dans le couloir la sentinelle qui dormait à POIngs es
I1 s’agissait d’un Américain cent pour cent, Car nos sympathi-
tté le camp pour être rapatriés.
icains avaient qui
ques Portoricain 5 )
Le général alla vers lui, s’empara de son fusil, puis; ayant mis
le canon de larme contre Son Cœur, il se courba légèrement,
ôta sa pantoufle et, s’arc-boutant contre Je mur, appuya du
bout du gros orteil sur la gâchette. On imagine la stupeur de
la sentinelle, réveillée à la fois par la détonation, dont l’écho
se répercutait à travers tout le block, et par le choc du corps
s’écroulant sur sa poitrine. Les morts, naturelles ou acciden-
telles, ont toujours été, dans tous les camps où je suis passé,
inscrits à un chapitre à part. Personne ne savait quand et
comment disparaissaient les cadavres. On prenait grand soin
de faire le moins de bruit possible autour d'eux, et ils som-
braient dans l'anonymat.
J'ignore si le suicide du général en’ fut la cause immédiate,
toujours est-il que, presque aussitôt après, la direction du camp
décida d’édifier une chapelle, Le sous-lieutenant Dracke, qui ne
donnait pas l’impression d’être un juif très orthodoxe, se mit
à recruter parmi nous des volontaires pour la réalisation de ce
projet. Plusieurs ingénieurs s’attelèrent à la besogne, et, en
quelques jours, en dépit des moyens rudimentaires dont ils
disposaient, réussirent à aménager une chapelle assez conve-
nable dans un coin du grenier. Désormais, toutes les fois qu’un
aumônier militaire américain était de passage, nous étions con-
duits sous bonne garde dans le saint lieu. Là, nous avions à
avaler un fort beau sermon où il était question de la rémission
de nos péchés et du pardon divin de nos erreurs passées, le
tout sous l'œil des sentinelles qui nous surveillaient, mitrail-
lette en main,
Nous étions toujours étonnés de nous voir escortés de la
sorte chaque fois que nous nous déplacions en groupé, même
lorsque nous allions entendre la bonne parole. Owautfonenons
pu tenter ? Le camp était gardé à l’extérieur comme à l’inté-
UE es blocks étaient abondamment pourvus de sentinelles
de : ee eue à chaque carrefour, à chaque coin de mur.
_ mere cet absurde déploiement de forces ? Les
Fe. ee ne Particulièrement ceux qui dirigeaient les
Fa Fe re utaient-ils à ce point ? Etaient-ils donc terri-
q a pensée des affreux criminels dont ils avaient
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 73
la garde ? Les occupants du block n° V étaient, à vrai dire
Fr : , , É =:
surveillés moins étroitement que les autres qui, eux, ne pou-
vaient faire un pas sans être escortés par des gardes armés
jusqu'aux dents.
Comme nous avions tous beaucoup de temps libre, les
occupations les plus curieuses se mirent à fleurir. Les Alle-
mands sont de tempérament patient et inventif. Nous tombions
en admiration devant ce qu’ils réalisaient avec les moyens
extrêmement réduits dont ils disposaient, Tout objet tant soit
peu tranchant ou pointu était en effet prohibé et confisqué.
Les seuls matériaux disponibles étaient le fer blanc et le carton
des boîtes de conserves. Toutefois, l'atelier le mieux outillé était
sans conteste celui des Russes de l’armée Vlassov dont le chef
d'état-major en personne était un cordonnier hors ligne. Resse-
melages et menues réparations étaient effectués par lui moyen-
nant un certain nombre de cigarettes, convenu à l’ayance,
selon l’importance du travail.
De nombreux détenus s'étaient mis à l’étude d’une langue
étrangère, surtout l’anglais et le russe. Tout le monde était
avide de lecture et le moindre roman policier faisait le tour
du camp tout entier. Enfin, certains don Juan incorrigibles
avaient entrepris de courtiser les éléments féminins du block
voisin : une douzaine de secrétaires et de dactylos qui avaient
été autrefois au service de dignitaires nazis. Elles étaient gar-
dées très étroitement. Leurs chambres se trouvaient dans le
bâtiment même du C.I.C. Elles ne pouvaient prendre l'air
_ qu'une seule fois par jour, sous l’œil des sentinelles, et la surveil-
lance vigilante de la « petite Olga ». Olga était une jeune
Hongroise, frèle, délicate, dont le visage portait déjà les stig-
mates d’une vie désordonnée. Elle avait été découverte on ne
sait où ni comment, par le « petit Napoléon ». C’est ainsi
qu'était surnommé le lieutenant Kahn, aide de camp du com-
mandant et factotum du S.A.Il:C. Le commandant, un major
d’origine tchèque, était pour ainsi dire invisible. Il cuvait le
jour, la tête enveloppée de compresses froides, l'alcool qu'il
ingurgitait la nuit, de sorte que le lieutenant Kahn était le
véritable maître administratif de Seckenheim. Petit de taille,
tout comme Olga — avec laquelle il formait d'ailleurs un
couple parfait, — mais fier comme un coq, toujours botté,
fouettant l'air de sa cravache, il était le type mème du militaire
accompli. Fringant, l'air martial, l’éperon agressif et sonore,
il semblait toujours prêt à enfourcher quelque fougueux cour-
sier — bien que personne ne l'eût jamais vu approcher un
74 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
n > ainsi nommé à cause de son air
r maîtresse la petite Olga. Pratique
t fait engager comme surveillante
des femmes nazies. Il n’avait, ainsi, plus besoin de se déranger
ïr. Il lui avait fait aménager un appartement des
s et des plus confortables, lequel avait été d’autant
plus facile à meubler que le lieutenant Kabn avait licence de
€ réquisitionner >» meubles et tapis, et que les jeep du camp
semblaient être là à seule fin de pourvoir aux moindres désirs
de l’objet de sa flamme, L’amour qu'il avait pour Olga était
d’ailleurs assez touchant, et nous ne nous lassions pas du spec-
tacle de cette passion débordante. Ghaque soir, dès qu’elle avait
fini ses heures de service, c’est-à-dire dès que les petites
nazies étaient sous la surveillance de la garde de nuit, Kahn
stoppait sa jeep au pied de l'escalier de sa belle et Olga appa-
raissait alors, dans un somptueux manteau de fourrure < réqui-
sitionné » par Kahn à son intention. Le lieutenant l’aidait
galamment à pénétrer dans l’auto et tous deux s’engageaient
sur la route de Heidelberg situé à quelques kilomètres du camp.
La vieille expression +< Heidelberg > semblait avoir été créée
spécialement à leur intention. Chaque jour renouvelé, ce char-
mant et tendre spectacle prenait fin brusquement au tournant
d’une allée derrière lequel la jeep disparaissait, échappant à
nos regards. Nos quelques minutes de distraction quotidienne
étaient passées. Il ne nous restait plus qu’à aller nous coucher.
cheval. Le « petit Napoléo
conquérant, avait donc pour
comme pas un, Kahn l’avai
pour la vo
plus coquet
à
Après s’être fait longtemps prier, l’administration du camp
avait enfin consenti à installer une cuisine rudimentaire dans.
laquelle, quelques soldats hongrois prisonniers nous préparaient
des repas chauds. Nous nous rendions à tour de rôle au réfec-
toire proche de notre block, car il.y avait plusieurs services,
le nombre de places n’étant que de quatre-vingts. Au préalable,
nous. devions nous rassembler dans la cour en colonne par
1
deux, chacun de nous portant la vieille boîte À conserves qui
nous tenait lieu de gamelle. Nous attendions ainsi longtemps,
parfois sous la pluie, que ceux qui nous précédaient nous
cèdent la place, 6 S
Grandeur et décadence. Des maréchaux dont le oits
es fait trembler le monde, des ministres, des ns
eur les pays, pataugeaient deux par deux dans la boue
Le Sn caserne, leur vieille boîte de fer blanc à la
_ ne de des clochards, courbant le dos sous la pluie
ee gou inait dans le cou, et attendaient affamés en com-
Pagnie de jeunes hitlériens, d’obscurs fonctionnaires, ét même
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 75
d'anciens apaches, la ration de soupe que leur octroyait géné-
reusement la libre Amérique! Brave new world ! Grandiose
application des principes démocratiques !
_À l'intérieur du réfectoire, des boys nous surveillaient,
pus en main. La plupart nous laïssaient manger en paix. Ils
s’asseyaient sur une chaise à l’entrée de la salle et fumaient
en nous regardant avec détachement, Mais pour d’autres, qui
avaient pris leur mission au sérieux et qu’avaient dû exciter les
manchettes sensationnelles et les articles de Sfars and Stripes
concernant les atrocités « nazies >, tous les prétextes étaient
bons pour nous chercher querelle. Un jour, un soldat auquel
la figure du général Guderian, le célèbre tacticien allemand,
ancien chef d'état-major de l’armée, ne revenait probablement
pas, lui ordonna brutalement d’aller relever un banc qui était
tombé à l’autre bout de la salle, ef ceci bien que Guderian
n’eût rien à voir avec la chute du banc qui aurait dû, en bonne
logique, être relevé par ceux qui l’occupaient. Comme Gude-
rian hésitait, n'ayant pas très bien compris ce qu'on lui ordon-
nait, le soldat se précipita sur lui et lui enfonça le canon de
son fusil dans le ventre, Ivre de fureur, les yeux injectés, le
doigt sur da gâchette, le soldat hurlaïit :
— Ramasse ce banc sur-le-champ ! As-tu compris, you
damned son of a bitch ! 5
Nous aftendions tous, pleins d’angoisse, la détonation
fatale, mais Guderian Se baissa soudain et alla relever le banc,
sans mot dire.
Une autre fois, un soldat aperçut dans les rangs de ceux
qui faisaient la queue pour la soupe, un général S. S. décoré
de la croix de fer avec brillants. Il se tint à ses côtés jusqu’à
ce que le cuisinier hongrois lui eût rempli sa gamelle, et lui
demanda alors son nom. Le général le lui donna.
— Cest donc bien vous ! fit le soldat, et il cracha dans
la gamelle, ajoutant : « Mange donc ça, sale cochon ! »
Le général, très calmement, jeta le contenu de la gamelle
et tourna les talons.
DRE SON EC PET ET CE DEA di ds. TA Se CE LA e
Lorsque le temps le permettait, je m'allongeais sur l’herbe
en compagnie de l’ancien ministre des finances grec, Tzironikos,
et de Belinoff, ex-ministre de Bulgarie à Bratislava. Les mé-
thodes de l’école de rééducation démocratique nous fournis-
saient un sujet de discussion intarissable.
5 ’ONCLE SAM
LES PETITS-FILS DE L ONCLE ù
76
Te : Ayait été ministre du gouvernement grec
TA Eee stait classé dans la catégorie des
Le RU te a t des attestations d'hommes
« collaborateurs >»: I] avait “pe De en re
Mere ait que se conformer aux avis de
ce Rene que l'occupation avait consisté à obtenir
. RE allemandes le maximum de facilités économiques
ne pays. Il écrivait lettre Sur lettre à toutes = Re
:nsi qu'au roi Georges, pour qu ils confirment leur î émoign ge.
RU Te mises à la poste ? Rien n’était moins sûr, bien que
De qui avait accepté de s’en charger, jurât l'avoir nee Il
ne recevait aucune réponse et désespérait de voir jamais es
Américains modifier ou améliorer tant soit peu Sa condition:
Comme tous ceux qui se trouvaient ici, il avait été séparé de
sa famille quelque part en Autriche, et était sans nouvelles des
siens.
Belinoff était dans le même cas. Il lui était matériellement
impossible de retourner en Bulgarie, car il craignait la terrible
répression à laquelle se livraient lies gouvernants de son pays.
Son seui crime était d’avoir représenté la Bulgarie auprès d’un
pays allié de l'Allemagne. Belinoff, fuyant la Slovaquie, s’était
réfugié en zone américaine où les nouveaux occupants, l'ayant
découvert, l'avaient jugé bon pour la rééducation et, en consé-
quence, envoyé dans un Camp.
Comme aucun de nous trois ne pouvait être accusé du
moindre crime de guerre, comme aucun des griefs dont s'étaient
rendus coupables les Allemands ne pouvait nous être imputé,
Nous cherchions un moyen d’attirer sur nous l'attention des
autorités américaines et de les persuader de se pencher sur
notre cas. Leur comportement à notre égard nous apparaissait
en effet dénué de sens commun. Pourquoi nous avait-on inter-
nés ? Que nous reprochait-on ? Jamais personne ne nous l'avait
dit, jamais nous n'avions pu obtenir la moindre réponse à ces
questions, Pourquoi étions-nous enfermés dans des camps alors
qu’il aurait été si facile, à supposer qu’il y eût le moindre doute
à notre égard, de nous assigner simplement un lieu de résidence
forcée où ous aurions pu vivre au milieu de nos familles res-
pectives, évitant ainsi toutes ces vexations inutiles qui n’ajou-
taient rien à la gloire de la démocratie ni à celle des Etats
Unis, bien au contraire ? La zone américaine regorgeait de
troupes, de policiers, d'agents secrets, Quel péril des hommes
ne nous constituaient-ils pour la sécurité des forces d’oc-
cRPAOn ; Cela faisait cinq mois que nous nous trouvions
is à la plus stupide des détentions, et rien ne nous per-
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 77
mettait d'espérer qu’elle finirait bientôt, ni même qu’on l’adou-
cirait en nous sccordant le droit de correspondre avec l’exté-
rieur, À quoi devions-nous attribuer tout cela ? A l'ignorance
à l’incapacité, la mauvaise volonté, l'indifférence ou la ven.
geance ? Maïs que pouvait-on bien avoir à venger sur no
personnes ? > E
Nous passions notre temps à nous poser des questions
auxquellles évidemment aucun de nous ne pouvait trouver de
réponse satisfaisante, Tzironikos avait fini par demander aux
autorités américaines d’être extradé en Grèce, car il avait plus
confiance dans la justice de ses compatriotes que dans celle
des Américains. Le colonel slovaque Androvich avait agi de
même. Ils ne leur fut pas répondu.
Ainsi, les Américains refusaient d’instruire nos causes,
refusaient de nous mettre en liberté et refusaient également de
nous extrader dans nos pays respectifs. Mais alors, que voulaient-
ils ? Peu à peu, nous en venions à croire qu’ils n’en savaient
rien eux-mêmes,
Je m'étais toujours attaché à étudier avec beaucoup d’at-
tention l’évolution des esprits chez les détenus tant allemands
qu’étrangers. Tous, ou peu s’en faut, avaient nourri au début
les plus grands espoirs quant à l’action pacificatrice et aux
larges possibilités des Etats-Unis, qu’ils jugeaient seuls capables
d'organiser enfin le monde sur les principes de justice et de
liberté. Churchill lui-même avait reconnu que jamais les Etats-
Unis ne s’étaient élevés si haut et n'avaient été si grands.
Tous croyaient non seulement au désir, mais encore à la volonté
de la libre Amérique de créer un monde nouveau, car seuls
les Américains en avaient les possibilités matérielles et morales.
Par malheur, toutes ces belles espérances s'étaient évanouics,
Pespoir de voir les Etats-Unis réformer le monde s’était trans-
formé en amertume. La réalité américaine que nous avions
chaque jour devant les yeux, était par trop décevante. Tout.
absolument tout, leur presse, leurs slogans, leur politique, n’était
qu'un leurre, Nous nous heurtions chez eux à trop de mensonges,
trop d’hypocrisie, trop de vanité, et surtout à un orgueil et à
une fatuité démesurés.
» F # y
La plupart des détenus, du moins ceux du block n° V que
Je connaissais le mieux, avaient tous occupé de très hautes
. . . .Y: : : = è
fonctions, civiles ou militaires, C’étaient des hommes ue très
Certains d'entre
lle noblesse
grande culture et d’une compétence reconnue. Ler
eux possédaient de fortes qualités morales et une rée
78 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
7
ouvait formuler contre eux, et je n'ai pas
ie Pait fait, la moindre accusation précise ni
indre grief direct et personnel. La façon dont ils étaient
Jones Ja fois indigne d’eux et de la grande nation qui
Fe Eee nvers eux. Ils n'étaient nullement enclins à se
ee ne ou même seulement malveillants à l'égard des
aire lie ne nourrissaient aucune haine sectaire ou fana-
ES Fe leurs ennemis de la veille, Ils étaient pleinement
OH de considérer les choses avec un Rs so
et en toute impartialité. C’est même ce qui Es cerons en
à penser que le peuple allemand devait à l'avenir SÉUPASES
sur une voie autre que celle qu’il venait de suivre, d’où leur
foi dans cette nouvelle force « qui avait atteint les plus Die
sommets du monde» comme disait Churchill, et qu’ils
croyaient seule capable de montrer le chemin.
Leur déception était maintenant trop grande. Leur bonne
volonté avait été méconnue, leurs meilleures dispositions dé-
couragées, leur offre loyale de s'engager dans la voie de la
démocratie rejetée avec mépris. L’espérance s'était évanouie et
personne désormais ne croyait plus à la mission de l'Amérique
en Europe. Ce que nous avions vu, subi et expérimenté, nous
avait dessillé les yeux. La grandeur morale de l'Amérique n’était
qu'un mythe.
de caractère: 0 P
entendu dire qu’on l
Nos jugements n’étaient d’ailleurs pas uniquement fondés
sur Ce que nous pouvions voir à l’intérieur du camp, mais
aussi sur ce dont nous étions les témoins à l'extérieur. Le camp
était situé en bordure de la route qui va de Mannheim à
Heidelberg, à égale distance de ces deux villes, Le peu qu’il
nous était donné d’apercevoir de ce qui se passait au dehors
suffisait à nous édifier. De jour comme de nuit, nous voyions
passer sur la route des grappes entières de soldats, souvent
ivres morts. Ils allaient, soit à pied, des femmes accrochées à
leur cou, soit le plus souvent en jeep ou en camion toujours
bondés de femmes, criant; vociférant, injuriant les passants,
quand ils ne s’écroulaient pas au creux d’un fossé, assommés
par Palcool. La carence des officiers, totalement incapables de
ras nn ns nous avait déjà frappés dans tous
grande à l’extérieur des re ee fn en ve TEE
américain intervenir pour fe tre es à offigièr
pourtant a er + RE PRBRIE Ce n était.
plus entendu dire qu’on ne nie Re ER ee
milliers de fire HP ee suite aux centaines, aux
Contre les abus, les vols, les
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 79
agressions, les meurtres même, commis par les soldats améri-
cains en bordée. Notre déception n’avait donc rien d’étonnant.
Elle fut d’autant plus grande que l'espoir avait été plus ardent.
#
**
Le camp de Seckenheim n’était le siège d’aucune activité
spéciale dans le sens des attributions dévolues au S. A. L C.
Les interrogatoires, les enquêtes, les demandes de renseigne-
ments, avaient presque totalement cessé, Les jours passaient, se
ressemblant tous, Leur monotonie n’était interrompue que par
l’annonce d'événements importants : bombe atomique, fin de
la guerre du Japon, préparatifs du procès de Nuremberg, etc.
f’ennui retombait aussitôt après.
Puis un jour, soudainement, une activité fébrile se mit à
régner dans tout le camp. Le bruit courait qu’il allait être
supprimé. Qu’allions-nous devenir ? Mystère. Les uns croyaient
à notre mise en liberté, les autres se refusaient à tout pronostic.
lis ne croyaient plus à rien depuis longtemps. Ils attendaient,
dans une morne résignation. Et les transferts commencèrent.
Des prisonniers étaient emmenés en jeep vers une destination
inconnue. D’autres partaient en camion par groupes plus ou
moins importants. Pour certains d’entre eux, fort peu nombreux
d’ailleurs, nous avions nettement l'impression que l'heure de
la libération était enfin arrivée, mais nous n’avons jamais rien
su de précis à cet égard. De notre petit groupe de quatre, le
premier à partir fut Mihalcovicz
— Eh bien! lui dit Dessovic en riant, les lettres dont
vous avez bombardé le major n’ont peut-être pas été inutiles...
Nous croyions tous en effet que Mihalcovicz allait bientôt
être libéré, ce en quoi nous nous trompions. Quant aux maré-
chaux, l’un d’eux, von Blomberg, fut transféré — toujours selon
la rumeur publique = à Nuremberg, en vue du procès qui
allait s’y dérouler. Nous devions apprendre par la suite qu’il
était mort en prison. Lorsqu'il nous quitta, il était pourtant
solide comme un roc.
Au début d’octobre, les transferts individuels où par
groupes, se multiplièrent. L’énervement grandit chez ceux
qui restaient, Les bruits les plus divers circulaient, plus alar-
Mants les uns que les autres. Qu’allait-il advenir de nous ?
Certains prétendaient que nous allions être mis dans des camps
de représailles — des Straflager — et ils ajoutaient à l'appui
de leurs dires qu'une partie de ceux qui avaient été transférés
s’y trouvaient déjà. Cette affirmation faisait passer un frisson
’ONC AM
LES PETITS-FILS DE L ONCLE S
80
je me refusais absolument à y ajouter
mblaient rivaliser d’absurdité.
éri: ’attente fébrile que j’aperçus
? nt cette période d’ai sbrile Q
Fe tent qui m'avait interrogé à Bärenkeller. Il
al pente te s'arrêter et de s’entretenir quelques instants
eut la
avec moi.
__ Saviez-vous que les mémoires que vou
Jus en haut lieu ? me dit-il,
Vraiment ! Je ne pensais pas
Et que faites-vous maintenant ? s’enquit-il.
__ Drôle de question ! Vous devez le savoir mieux que
moi, je suppose, puisque vous êtes du camp.
__ Pas du tout! J'ai été détaché ailleurs jusqu’à ces
jours-ci,
__ Pouvez-vous me dire où nous allons aller et ce que
l’on va faire de nous ?
_— Je n’en sais absolument rien. Je vous répète que je
viens d'arriver:
d'angoisse. Pour ma part,
foi. Toutes ces histoires me Se
s m’avez remis ont
été
mériter un tel honneur...
Vingt-quatre heures plus tard, le surveillant du block n° V
passa de chambre en chambre, une liste à la main, et lut les
noms de ceux qui devaient se tenir prêts à partir le lendemain,
le surlendemain et le jour suivant, c’est-à-dire les 10, 11 et 12
octobre.
— Où allons-nous ? lui demandai-je.
— Vous êtes Roumain ?
— Oui. :
— Et vous ? demanda-t-il à Dessovic et à Androvich.
— Croate, Slovaque, répondirent-ils.
— Eh bien, vous serez envoyés respectivement en Rou-
manie, en Croatie et en Slovaquie, conclut le soldat, avec le
plus grand sérieux.
e Nous ne parvinmes pas à discerner s’il disait la vérité où
1, au contraire, il se moquait de nous. Toujours est-il que nous
entreprimes de faire nos bagages.
Le lendemain Î û
matin nous fûmes ré i
irente et chaque te
groupe fut affecté à un cami À i
nous dûmes pass ion. Après quoi
Care P2SSer Un à un dans le bureau de contrôle du
Fe Fees
prés avoir fait longtemps Ja queue, je fus introduit dans
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 81
le bureau, les bras chargés de cartons plus ou moiss bien
ficelés, tel un père Noël.
— Ouvrez vos paquets, ordonna le soldat chargé du
contrôle. z
J’eus beaucoup de mal à défaire les nœuds et à étaler mes
trésors sur la table, Je vis le contrôleur faire la moue à la
vue de toutes mes pauvres bricoles. Il arrêta pourtant son
choix sur les quelques cigarettes que j'avais pu économiser,
les mit de côté puis m’ordonna de remballer le tout. Je croyais
en avoir terminé et je m’apprêtais à sortir, mais il n’en avait
pas terminé avec moi.
— Videz vos poches, me dit-il.
Je m'exécutai mais j’oubliai à dessein de sortir ma montre
que j'avais mise dans une petite poche dont j'espérais qu'on
ne-soupçonnerait pas l'existence. Il feuilleta les papiers que
j'avais déposés sur son bureau, et me demanda de quoi il y
était question. Comme je m’approchais et lui indiquais du
doigt une phrase quelconque que je m’apprêtais à lui traduire,
il fut pris d’un soudain accès de fureur et frappa violemment
son bureau du poing.
— Finger weg! Finger weg! hurla-t-il, bas les pattes!
Puis, se calmant aussi brusquement qu’il s'était déchainé :
— Et ça ? Qu'est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— Mes cartes de visite, répondis-je,
11 en confisqua quelques-unes, probablement comme sou-
venir,
— Ramassez-moi tout ça. Vous pouvez partir, hurla-t-il à
nouveau.
Je rassemblai mes cartons, sortis et me dirigeai vers le
camion. Il n’y avait déjà plus de place assise.
Le contrôle prit fin vers midi, et les camions purent alors
démarrer.
Notre véritable calvaire. allait commencer mais nous ne
le soupçonnions pas.
DEUXIÈME PARTIE
NOTRE-INTERNEMENT A KORN WESTHEIM
Comment pourrait-on se fier à la nature humaine ? En
dépit de tout ce que nous avions entendu raconter sur les
camps américains proprement dits, nous étions tout heureux de
quitter Seckenheïm. Il nous était indifférent de savoir où nous
allions, et le simple fait de changer de place suffisait à nous
rendre notre bonne humeur. Elle ne devait pas durer long-
temps. Bientôt, nous devions nous souvenir de Seckenheim
comme d’un véritable paradis,
Il n’y a pas loin de Seckenheim à Ludwigsburg, à peine
deux ou trois heures de camion. Cependant les conducteurs,
ignorant le chemin, firent tant de détours inutiles que nous
arrivâmes à la caserne Ludendorff de Kornwestheim, à quatre
kilomètres de Ludwigsburg, à la tombée de la nuit seulement.
Le convoi, recouvert d’une épaisse couche de poussière
blanche, stoppa à l’entrée de la caserne. Des soldats américains
surgirent de l’ombre et entourèrent aussitôt les camions. Mi-
traillette à l'épaule et matraque au poing, ils nous invitèrent
à descendre au plus vite, Tous ceux qui s’embarrassaient dans
leurs paquets et tardaient à s’exécuter, recevaient une volée de
coups de matraque en caoutchouc. Les cris et les jurons don-
naient à notre arrivée une allure très Wild-West.
Surpris, effarés par un tel accueil, nous nous serrions les
uns Contre les autres, courbant la tête, tels des brebis apeurées.
— Get going! Get going! ne cessaient de répéter les
soldats,
Nous groupant au hasard, perdus au milieu de nos paquets
hétéroclites, nous fûmes conduits pêle-mêle, et sous la menace
des matraques voltigeant au-dessus de nos têtes, à la salle de
gymnastique de la caserne, proche de l'entrée.
: SAM
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE
86 |
s bonne garde, au dedans comme au
y enferma sou r la cour était entiè-
: nait su : :
de la salle qui ee une charpente métallique
On nous
dchors. Le mur
rement V se multitude de pe
soutenant U nuit était froide, et le vos Le hurlait
étaient brisés. La riches Le bruit d une vitre cassée
lugubrement à RS baisser Ja tête. La salle étant plongée
nous fit MÉRRee du bris de verre nous échappait. Mais
dans l'obscurité, AGE tres carreaux volèrent en éclats et des
le bruit se répéta, d’au ers le mur vitré, Se mirent
: orce à tray
ï lancées avec Î 3 rep x
eee sur nous. Nous étions lapidés, tout comme aux temps
à pleuv e
L2 sn
arle la Bible ! Nous bousculant dans porn e, NOUS nous
ss ee refluer vers les coins de la salle où nous étions rela-
mime
pl » ‘
tivement à l’abri. 5 = à
Cela dura une demi-heure environ, PUS les pierres cessè-
rent de tomber, on ne sait trop pourquor, probablement par
suite du manque de munitions, ou de l'obscurité, maintenant
totale.
détenus allumèrent une cigarette ; des points rouges brillèrent
çà et là trouant les ténèbres. Atteints par les projectiles, des É :
blessés gisaient recroquevillés sur le sol où ils gémissaient. Les
sentinelles finirent par allumer un feu dans un coin de la salle,
à même le sol, l’alimentant avec des débris de chaises cassées
et de tables déglinguées. Les soldats firent cercle autour en se
réchauffant les mains. La pâle clarté de la flamme faisait, par
instants, reculer l'ombre, Nous nous regardions alors. Pâles, les:
yeux cernés, la marque de l’épuisement, que soulignaient les
lueurs rougeoyantes du foyer, se lisait sur nos visages. Je
. : : : , 3 à.
décelais, ici et là. des signes d’égarement. Beaucoup d’entre
nous touchaient le fond du désespoir. Les plus âgés s'étaient &
allongés sous leurs manteaux, appelant vainement un sommeil
qui ne venait pas.
— Que pensez-vous de tout ça? demandai-je à Belinoff, .
le diplomate bulgare.
Belinoff avait séjourné autrefois à Bucarest où il avait été
envoyé en mission, :
— Pauvres de nous! me dit-il en roumain, Il faut nous
attendre au pire!
L'agression dont nous avions été l’objet nous avait boule-
versés ; nous étions encore tout tremblants d'émotion et d’indi-
site Messerschmidt, le grand technicien de l’aviation, était
I parlait d'écrire je ne sais quelles lettres de menaces.
aurais jamais OR D ee £
J soupçonné d’être aussi naïf. Mirre, autre
itré. I était constitué tits carreaux dont la plupart h
Le froid était de plus en plus vif. S’enhardissant, quelques
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 87
fois président de la Haute Cour des Comptes de Berlin, n’arré-
tait pas de tousser dans un coin, et tremblait comme une
feuille, courbé sous le poids de ses soixante-dix ans bien son-
nés.
De petits groupes se formaient, chacun commentant l’évé-
nement à sa manière, se demandant avec anxiété ce qui allait
suivre. Le plus souvent nous ne voyions même pas à qui nous
parlions, car dès que nous tournions le dos aux flammes du
brasier ou que nous nous en éloignions, nos visages se noyaient
dans l’ombre,
Les heures s’écoulaient lentement. Il était minuit passé
lorsque les dernières conversations s’arrêtèrent. Notre fatigue
nous obligea à nous étendre, roulés dans nos manteaux, par le
froid humide de cette nuit d'automne, sur le carrelage glacial.
Chacun s’efforçait de surmonter l’angoisse qui lui étreignait le
cœur,
L’aube venait à peine de poindre lorsque plusieurs détenus
— au camp depuis plus longtemps que nous — entrèrent,
accompagnés de sentinelles, nous apportant un chaudron de
café et des corbeilles pleines de tranches de pain. Le simple
fait d’avaler quelque chose de chaud suffit à nous réconforter,
mais pas pour longtemps.
Aussitôt après ce déjeuner, la salle fut envahie par des
soldats. Aucun officier ne se trouvait parmi eux. S’aidant
parfois de leurs matraques, ils nous divisèrent au hasard en
plusieurs groupes d’environ quarante détenus chacun. Il y avait
autant de groupes que de soldats. Ces quarante détenus for-
maient le « job >» quotidien de chacun d’eux.
Ils commencèrent par nous remettre de grandes enveloppes,
et nous dirent d'y enfermer les objets de valeur que nous pou-
vions posséder encore, Ils ne nous fournirent aucune précision
quant aux raisons et à la destination de ces dépôts. Nous en
eussent-ils donné, et des meilleures, que nous nous serions mé-
fiés quand même, car chacun de nous avait au moins une
expérience de ce genre à son passif. Toutefois, les réactions
furent diverses. Les uns glissèrent dans Penveloppe ce qu’ils
avaient de plus précieux, argent ou montre. Les autres, au con-
traire, le dissimulèrent de leur mieux dans la doublure de
leurs vêtement, Les plus savants calculs se révélèrent inutiles :
d’une façon comme de l’autre la destination ultérieure de tous
les objets de valeur devait être la mème. Lorsque les enve-
loppes, portant chacune le nom de son propriétaire, furent
fermées, le soldat qui présidait au +contrôle» de chaque
groupe les rassembla, Ensuite, ordre nous fut donné de nous
s L'ONCLE SAM
LES PETITS-FILS DE L’ON
88
d’aligner chaque vêtement, chaque
Le « contrôleur » commença alors
ent d’un détenu à l'autre. Il
complètement et
objet sur le sol, devant PO x
& job »;, passant sucess prélevant fout ce qui
son € ] ttentivement chaque bagage,
examina à
es es des vête-
; isait, rejetant le resté. Il tâtait les tee Fe
lui plaisait, pant ce que nous aurions pu y SSI? de
ments, chere te mains. C’est ainsi que nous sou ispa-
Jui PE de nous avions pu soustraire jusqu alors aux
raitre le pe
Ô érieurs.
contrôles antérieu =
ais avoir été bien inspiré en mettant dans GER
es mon stylo, et les 500 marks-que javais
devers moi. La satisfaction que
ltérieurement se révéler parfaite-
déshabiller
loppe ma montre en Or,
été autorisé à conserver par
j'en éprouvais alors devait u
ment illusoire. =
Tous ceux qui avaient subi l'examen purificateur eurent la
permission de se rhabiller, non sans avoir été au préalable
copieusement arrosés, eux et leurs vêtements, de poire insec-
ticide, par les soins d’une équipe sanitaire vers laque le nous
nous rendions un à un. Dépouiller des prisonniers, les épouil-
ler ensuite, n’est-ce pas là une preuve évidente de civilisation ?
Tandis que je me rhabillais, mon attention fut attirée par
des éclats de rire. L'auteur en était le soldat des mains duquel
je venais d'échapper. Il « contrôlait » présentement le vieux
général croate von Dessovic. Comme ce dernier n'avait pas
d'autre costume que son uniforme, le soldat avait tout d’abord
procédé à sa dégradation, lui arrachant ses épaulettes et les
insignes de son grade, et les jetant aux pieds du général mé-
dusé. Puis il examina les bagages. Ainsi que je l'ai dit plus
haut, le général avait en sa possession des affaires appartenant
à sa femme. En découvrant ces lingeries féminines, l'Américain
s'était mis à rire aux larmes. De joie, il se tapait les cuisses,
agitant comme des drapeaux les culottes et combinaisons dont
les tendres couleurs le réjouissaient. Il fit aussitôt part de sa
découverte aux autres soldats, et tous rivalisèrent de plaisan-
teries obscènes; répugnantes par leur vulgarité. Pétrifié de
honte, Dessovic contemplait sans mot dire, mais les yeux déjà
humides, cette pénible bouffonnerie dont il était le centre.
Ceux qui avaient omis à dessein de metir
leur argent ou leur montre,
testaient véhémenteme
et réclamant des env
e sous enveloppe
et qui se les voyaient enlever, pro-
nt, alléguant qu’ils n’avaient pas compris,
eloppes, Comment auraient-ils pu savoir
ment en cela que consistait le « job » des
atraques se faisant menaçantes, ils durent
€ sen être tirés à si bon compte,
contrôleurs ? Les m
s’estimer heureux d
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 89
Lorsque la perquisition fut terminée, les soldats nous
répartirent à nouveau, en quatre groupes cette fois, dénommés
A, B, C, D, selon le block auquel chacun d’eux était affecté. Le
groupe À, dont je faisais partie, fut encadré par des senti-
nelles, et nous sortimes de la salle de gymnastique pour être
conduits à notre block. En chemin, je fus impressionné par le
nombre et l’épaisseur des lignes de barbelés à travers lesquelles
nous passions, Chacun des blocks de la caserne était entouré
d’une de ces clôtures qui avaient plusieurs mètres de haut sur
quatre ou cinq mètres de large. Il y en avait parfois plusieurs
rangées, À chaque angle, environ tous les cinquante mètres, se
dressait un échafaudage soutenant une sorte de mirador hérissé
de mitrailleuses dont on apercevait les canons tournés vers
nous.
Dans l’espace restreint ménagé autour de chaque block
s’agitaient des groupes compacts de détenus. On eût dit une
fourmilière géante. Nous dûmes nous frayer un chemin parmi
eux. Nos habits presque en loques et nos corps amaïigris n’afti-
raient qu'à peine leurs regards éteints. Puis nous pénétrâmes
dans le block À où nous fûmes reçus par les kapos. C’étaient
des détenus, ou, pour employer le terme officiel, des « inter-
nés » qui avaient été désignés par les autorités américaines en
vue de l’administration intérieure de chaque block.
Jusqu'à notre arrivée dans ce camp, personne ne nous
avait encore dit quelle était notre situation exacte. Même offi-
ciellement, nous étions tour à tour des prisonniers, des détenus,
des arrêtés, sans que l’on nous précisât jamais le sens juridique
de chaque terme, À présent, nous étions fixés. A l'entrée du
Camp nous avions pu lire : € Internement — Camp 75 ». Désor-
mais il n’y avait aucun doute possible : nous étions des « inter-
nés ».
Nous fûmes conduits dans une grande salle du rez-de-
chaussée où l’on procéda à notre appel. C’est l'interprète du
block qui avait été chargé de le faire. Je le reconnus immédia-
tement : c'était Halter, l’ancien chef de cabinet de Hencke.
sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères allemandes.
Halter avait aussi pour mission de nous conduire par
groupe de trois ou quatre chez le commandant du block, et de
nous « présenter » à lui.
Je pénétrai dans le bureau de celui-ci en compagnie
d’Albrecht, ancien chef de service juridique de l’Auswäàrtiges
Amt, et du professeur français Héritier, connu paraît-il en sa
double qualité d’historien et de journaliste, et qui avait été
Conseiller du gouvernement de Vichy.
: E SAM
ETITS-FILS DE L oNCL
si LES P
éricain d’origine
dant du block, un caporal Re An ii
Lee se de Sworobtchine, était Va
polonaise, dù 2 ur le bureau, fumant la pipe.
fauteuil, les pieds S
Notre vue parut le me
— Qu'est-ce que c'est que C
Halter déclina n0S noms et
ttre en joie. Il se tourna vers Halter :
es oiseaux-là ? lui demanda-t-il,
qualités.
ait-il que cette crapule soit en même temps
en Stone étonné en me montrant du
bout de sa pipe.
_ Il n’est pas prêt
Ministre, ou si vous préférez,
sador to Berlin, précisa-t-il.
En bon Américain qu’il était, Sworobtchine Be persuadé
qu'un € minister» ne pouvait être autre chose qu’un prêtre,
re ! répondit Halter. Il a été ministre...
ambassadeur. Roumanian Ambas-
_ Et celui-là, pourquoi n'est-il pas au garde-à-vous, ce fils
de chienne ? continua-t-il en désignant Héritier.
Sworobtchine paraissait très pointilleux sur le chapitre
des convenances. Il se sentait offensé dans sa majesté.
__ 1 vous demande de vous mettre au garde-à-vous ! dit
Halter à l'oreille d’'Héritier.
Les cheveux blancs en bataille, le vieux professeur le
regardait sans comprendre, l'air ahuri. Il avait deux excuses:
il n'avait jamais fait de service militaire, et il était sourd comme
un pot.
— Fixe ! criait Halter, désespérant de jamais se faire en-
tendre et voyant que l'Américain s’agitait de plus en plus.
— Mais comment? répondit Héritier qui avait enfin
compris. Moi, je suis un vieil homme !
T1 fit néanmoins tout son possible pour se redresser sur
ses vicilles jambes cagneuses et rapprocha gauchement les
talons, ;
— Foutez-moi le camp! dit Sworobtchine avec dégoût.
Quant à ce zèbre-là — il s'agissait de Héritier — il sera de
sue de chiottes trois jours d'affilée, puis tu me le ramèneras.
€ verrai bien si cela lui a appris à se tenir droit,
Après que le secrétaire
recherche du numér
la porte, je restai
» je ne rêvais pas ! Je
posai a terre les cartons ue AVaIs s0 S les bras car e me
q J als U » ]
LES PETITS-FILS DE L/ONCLE SAM 91
sentais vaciller, Comme je restais immobile à lPentrée, n’osant
pas avancer, quelqu'un me cria :
— Courage camarade ! nous ne sommes pas des cannibales
et personne ne va Vous manger vivant.
Je n’avais pu me rendre compte au prémier abord ni de
la grandeur de la salle, ni du nombre de ceux qui Poccupaient,
À première vue, j'avais eu l'impression d’être au milieu d’une
multitude de Singes accrochés par grappes à des arbres invi-
sibles. La chambre était occupée dans sa presque totalité par
des échafaudages de planches qui montaient jusqu’au plafond.
La seule partie libre était un étroit corridor, d’un pied de large,
à hauteur de la porte, Le bâti de planches comprenait trois
étages de lits superposés. C’est là que devaient dormir les
détenus, serrés les uns contre les autrés comme sardines en
boîte,
Pendant le jour, la plupart de ces troglodytes allaient vers
la lumière, c’est-à-dire qu’ils s’asseyaient au bord du lit,
balançant les pieds au-dessus de la tête de leurs voisins du
dessous ! C’est. ce qui m'avait donné l'impression d’avoir en
face de moi des grappes de singes. Comme ik n’y avait pas de
place pour tout le monde au bord des lits, beaucoup restaient
au fond de leur trou. L
La salle, à vrai-dire était assez grande, puisqu'elle mesurait
10- mètres sur 6 et 8 m. 50 de haut. Elle contenait 126 per-
sonnes. Notre étage en abritait 900 et le block entier 3.000 !
= Le nombre de détenus de l’internment-camp 75 — Kornwes-
theim — s'élevait à 12.000.
Les quatre blocks de la caserne étaient littéralement pleins
à craquer, Les autres bâtiments étaient occupés par les C. I C.
du camp, les corps de garde, l’infirmerie, les services, etc.
J'étais toujours figé sur place, essayant de découvrir du
regard où j'allais bien pouvoir me mettre.
— Je suis le chef de la salle, me dit avec bienveillance un
détenu qui avait été capitaine de police, Comment Pappelles-tu,
camarade ?
Dans tous les camps la «<camaraderie» et le tutoiement
étaient la règle.
Je lui dis mon nom et mon ancienne qualité.
— Ah! Ah! fit-il. Ganz grosse Kannone ! Comme vous le
voyez il n’y a pas beaucoup de place, mais en se serrant, on
vous en trouvera bien une, Hep! Camarade Wagner! dit-il à
l’un des «singess du deuxième étage. Toi qui es maigre, fais
donc un peu de place à notre nouveau camarade, le camarade...
comment as-tu dit que tu t'appelais ?
'ONCLE SAM
LES PETITS-FILS DE L'O
L=3
12
vieilli avant l’âge par
= ee EE, possédant femme,
d tsenfants, n’avait qu'un seul Re
et Thuringe dont j] était sans nouvelles
_ _ at pas fait la guerre, en ayant
ce n’est donc pas en tant que
terné. Par contre il était, ou
Le avait été, nazi, C'était même une des fortes Re
PIUO PA VAIES OESeS empli naguère les hautes fonctions
du régime ; n'avait-il Pas ee action locale du Parti 9 Ce
de caissier (Kassen Leiter) yat pas à comprendre ce que
Dire ne es Américains qui avaient arraché
HAE a journalières une multitude
HR comme lui, dont la politique était bien le dernier
des soucis, et qui ne comprenaient goutte aux SCORE
portées contre eux: Quels étaient leurs crimes ? Il Et
pour la plupart de simples Allemands, qui, comme ous es
Allemands, avaient été entraînés par la grande marée national-
socialiste et avaient cédé aux mirages de cet idéal et de cette
foi nouvelle, présentée comme la seule capable de créer un monde
nouveau, meilleur et pur. Et c’est justement à leur foi, et non
à leurs actes, que s’en prenaient les Américains, l’accusant
d'être en elle-m:me, et à elle seule, criminelle et répréhensible.
Se sentant blessés et offensés, ils se repliaient sur eux-mêmes.
De tout ce que l’on mettait à l'actif des nazis, ou plutôt du
nazisme, ils ne niaient rien, mais ils n’approuvaient rien non
plus, et ils s’abstenaient de croire ou de condamner quoi que
ce soit. En paysans qu’ils étaient, ils ne se sentaient nullement
enclins à formuler une opinion sur des choses qu’ils n'avaient
pas vues de leurs propres yeux. C’est pourquoi ils ne compre-
naient pas non plus la raison de leur internement, qu'ils attri-
buaiïent à quelque obscure vengeance personnelle. Le sentiment
de culpabilité, qu’on avait tant voulu leur inculquer, leur
faisait totalement défaut. 2
Un peu plus tard, je demandai à Wagner de me rensei-
gner sut Ceux au milieu desquels j'allais avoir à vivre désor-
mais :
était un pays
Taoner ñ
Wag Gi dureté d
Jes soucis et I
enfants et un ta
retourner à Sa ferme
depuis de longs mois: EE
depuis longtemps dépass : g
€ militariste » qu'il avait te
ce ne. AL Héne se gibier HÉROS
re ns ee ce la salle, c’est Kohler, ancien premier
qu'il est jei, None ane. o. M1. laissé pousser sa barbe depuis
général] de Berlin ee A Je docteur Lippert, ancien maire
être dehors Von F ee Yois pas pour le moment, Il doit
gémieurs, dé docteme pm sSAnee-avec. toutes) sortes. d'ine
de fncbonnatere d'avocats, d'industriels, de commerçants,
» CE Daysans, d'ouvriers, etc. À propos, j'allais
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 93
oublier le docteur Schell, I1 à été Gauleiter. C’
très comme il faut, I1 y a également des dissée I
ans. On se demande ce que peuvent bien ui
«Amy ». Il était paraît-il «Hitler Jugend »,
Il s'arrêta de parler pour ;
jeter un regard
de mes bagages. 8 sur le contenu
est un type
un à quinze
vouloir les
— Tu n’as pas de couverture, continua-t-il. Ce n’est pas
tant à cause du froid qu’il t'en faudrait une, car, avec le monde
qu’il y a ici, il ferait plutôt trop chaud. C’est pour ne pas
dormir à même sur les planches, elles sont plutôt dures. Attends!
j'ai une idée, Prends ces boîtes de carton dont tn was plus
besoin et découpe-les pour les mettre à plat, ce sera toujours
moins dur que le bois. Quant au pardessus, fais-en un rouleau
que tu mettras sous ta tête en guise d'oreiller, Ça vaut mieux
pour lui d’ailleurs,-et de toute façon tu n'as rien pour l’ac-
crocher.
Que pouvais-je faire ? J'avais la gorge trop serrée pour
parler. Sombre, abattu, jamais je ne m'étais senti aussi gauche
et maladroit, j'étais comme paralysé et tous mes membres me
semblaient être en coton.
LE Donne donc ces boîtes, me dit Wagner, tu n’y connais
rien, Et n’aie pas peur pour tes affaires, je ne suis pas un
voleur. Tiens! regarde ! Celui qui vient d’entrer à l'instant
c’est le docteur Lippert. :
— Lippért! m’écriai-je heureux de voir une vieille con-
naissance,
Lippert était sidéré. Il était à cent lieues de me savoir si
près de lui.
— Je ne suis pourtant pas fou! s’écria-til. Comment se
fait-il que vous soyez ici, Excellence ?
Le mot «Excellence» me fit sursauter. Etait-ce ironie de
sa part, ou tout simplement habitude ? De toute facon cela
sonnait étrangement à mes oreilles, comme l'écho d'un monde
disparu depuis longtemps.
Nous nous mimes à raconter nos aventures. Lippert était
tombé depuis longtemps en disgrâce auprès des autorités nazies
a cause de ses démélés avec Speer, lequel voulait transformer
de fond en comble certains quartiers de Berlin, Speer avait
dénoncé en Lippert un homme «edqui s’encadrait mal dans le
rythme dynamique du national-socialisme ». C’est pourquoi, en
1941, il avait dù renoncer à ses fonctions de maire de Berlin.
Il avait alors demandé à rejoindre une unité combattante, en
sa qualité de commandant de réserve, et il y était resté jusqu’à
la fin de la guerre.
SAM
gs PETITS-FILS DE L'ONCLE
L
94 loir, La salle était en
u
dans le Cou’ =
pert = m'entendais même pas parler.
e
lit
4 arranger ImOn :
Wagner avait entrepris d'a ee je vis venir
poire Peine. fait-quelques: P :
Nous avions
e.
figure connu
à e une autre %£ nouveau venu
ds . vous ici, général? me dit le
—— Que taltes=
Je sortis avec ÉD ï
effet trop bruyante et ]
ou î ssident de l'Office des Céréales.
était D... autrefois président CE ce, er
re tout Berlin est réuni 101 | répondis-je le
— Je
se ss je me sentis de
À la vue du bon vivant qu'était D
illeur humeur. Se
ee J'ai eu beau faire, je n’ai pas pu échapper au p
“vit-il. J'ai i éviter les nôtres,
de concentration | poursuivit-il. = Re . ce
mais pas ceux des Américains * ais, ?
ricains sont tout de même moins mauvais = ne
D... avait été également limogé par les dirigean es
bien que son rôle eût été assez important. En sa Le ee
président de l'Office des Céréales, il était +. co as
tous les pays agricoles de l'Europe, avec lesquels a. Lee
conclu des accords portant sur PIUSIQUES milliar s de m ;
Il avait été limogé brutalement sans quon ait jamais es
su pourquoi, Certains prétendaient que le joyeux D; ne
trop de cognac, d’autres le soupçonnaient dayOienERten des
relations avec certaines personnes mises à l'index AE le
régime, Le bruit courait également que des irrégularités d ordre
financier n’auraient pas été étrangères à sa chute. En 1942, il
aurait même été question de l'envoyer dans un camp de con-
sentration. D... avait réussi cependant à se faire engager .
comme recrue dans un régiment quelconque,
— Quand êtes-vous arrivé ici? me demanda-t-il. Et où
vous a-t-on fourré ?
— Au 312.
—_C’est insensé! Je vais faire l'impossible pour vous
sortir de là, vous et Lippert. Je vais dire à B.. de vous mettre
dans une salle un peu plus calme ! Laissez-moi faire |
Il nous quitta, pressé et affairé comme toujours.
— D. est le fourrier du IIT° étage, m'expliqua Lippert,
Il a su se débrouiller. Il y à comme ça des gens qui retombent
toujours sur leurs pattes.
— Préparez-vous pour aller à la soupe | cria une voix
stridente. :
= Vite ! dit Lippert, On ne badine pas avec la discipline,
par ici.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 95
Wagner m’attendait déjà avec ma gamelle,
— Il faut s’y rendre deux par deux m’expliqua-t-il, par
étage, par section, et par salle, Aujourd’hui il faut aller au 4°
chaudron au fond de la cour, à droïte, du côté des barbelés
Tu n’y arriveras pas tout seul, Suis-moi,
En effet, il avait à peine terminé que nous fûmes entraînés
par le flot des détenus qui couraient s’aligner dans la cour.
J'étais frappé par leurs régards sauvages de bêtes affamées. Ils
tenaient à la main, en guise de gamellé, les récipients les plus
invraisemblables. En un instant, leur colonne fut prête. Dans
la cour s’allongeaient sur deux rangs leurs files interminables.
Wagner me tirant par la manche, je pris place dans la
file avec les détenus de la salle 312. Nous descendions lente-
ment les escaliers, dans le cliquetis des boîtes de fer blanc.
Le vacarme était effroyable! Wagner poursuivait mon éd
cation :
— À l'aller, nous passons par cet escalier, au retour, nous
passons par celui de derrière, sinon il y aurait mort d'homme,
tellement on est serré |
Après avoir fait longtemps la queue dans la cour, notre
colonne approcha enfin de la quatrième marmite.
D... se tenait à droité de l’homme de service, veillant
attentivement à ce que personne ne reçoive une cuillerée de
plus que le voisin.
— Voilà ce qu'on nous donne à manger! me dit Wagner
à l’oreille, en regardant tristement la soupe de poudre d'œufs
qu'on nous avait servie. Un demi-litre à midi, un demi-litre le
soir. Peut-être que ce soir nous aurons du soja, pour changer.
Le pain est distribué chaque matin. On en reçoit tantôt un
quart, tantôt un sixième, ça varie suivant les jours. Il est
arrivé quelquefois qu’on nous donne un pain à partager en
Vingt, ou même pas du tout! Avec les Amy, mieux vaut ne
Par chercher à comprendre ! conclut Wagner,
Nous retournâmes dans notre chambrée pour y manger
notre soupe, Chacun grimpait avec sa gamelle sur son lit. Il
n’y avait pas de place ailleurs. En quelques gorgées tout était
liquidé.
.— On n’a pas besoin de cuiller poursuivait Wagner avec
philosophie. A ce régime nous avons diminué de moitié.
: Dès qu’on avait fini de manger, il fallait se dépècher de
dégringoler des échafaudages pour aller laver sa gamelle, sinon
il fallait faire la queue au moins une heure avant de trouver
un robinet libre,
— Dieu nous garde d’être mis en quarantaine ! s’exclama
Wagner.
’ONCLE SAM
LES pETITS-FILS DE L'O
96
siste-t-il : :
ie us attrape une maladie contagieuse
__ En quoi cel
__ gi jamais Fun de ss ee ét
ri sûr À, ;
et A au tous rester enfermés dans notre cham-
a ‘12 ‘ #
è rze jours d'affilée. I y à de quoi devenir À
e + aux cabinets que deux fois par jour, pen.
0 ferme alors à clétoutes les autres salles.
Le jours dans cette Cage Sans
us est déjà arrivé deux fois, jusqu’à
ee |
ravages — il nou
prée pendant qua
fou ! On ne peut al
dant une demi-heur
Tu te rends COmMP
pouvoir bouger ! Ça n0
présent. 10 ajouta-t-il. C’est le repos
= ] :
qui commence Entre une heure et trois heures nous de ons
U . V
Î bsolu. $
observer un silence à =
Je réussis tant bien que mal à m’insérer dans ma Couche,
RS PR
large de cinquante centimètres, dont une a a
cédée par Wagner, et l'autre moitié par le « er ee
Merkel, propriétaire d’un magasin de chaussures Jéna,
lequel j'avais fait sommairement connaissance: .:
J'étais brisé de fatigue. La nuit précédente, dans la salle de É. :
il m'avait été impossible de dormir. De plus 2
hume. Je me couchai sur le côté et
te? Quatorze
gymnastique,
j'avais attrapé un gros Tr
m’endormis aussitôt.
Ca
++
Je ne me réevillai que le soir, D. me secouait. Il était
venu avec le docteur B.., le chef d'étage. CAR
_— Prenez vos affaires, me dit-il. Nous allons vous mettre
ailleurs. Vous aurez un peu plus de place.
Je regrettais d’être séparé de ce bon paysan qu'était
Wagner, mais il m'était difficile de ne pouvoir dormir que
sur un seul côté, et cela pendant des mois et des mois peut- #
être, Je ramassai tout mon bien — en dépit de son peu de
valeur il m'était fort précieux — et je suivis B... et D... :
Ils me conduisirent dans une chambre réservée à ceux
qu'on appelait les Kapos. Ma nouvelle habitation était une
chambre de 5 mètres sur 2 m. 50, haute de 3 m. 50, ressem-
blant à celle que j’avais occupée à Seckenheim. Le chef d’étage
l'avait réservée en priorité aux Kapos, mais il y avait admis à
également quelques détenus plus «importants» dont l'état de
misère l'avait particulièrement ému. Au total, dix personnes Y
vivaient, C'était pour moi une faveur extraordinaire que de
Pouvoir y loger, étant donné les conditions dans lesquelles
étaient obligés de vivre les autres détenus. Chacun disposait
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 97
ici de 4 mètres cubes d’air tandis qu’au 312 nous n’en avions
guère que 1 m, 75. Le Kapo le plus important était le docteur
Wegener, ancien maire de Kolberg, et lieufenant-colonel de
réserve pendant la guerre. Il remplissait au camp les fonctions
de secrétaire de la chancellerie d’étage. Il nous reçut en grom-
melant, l’air mauvais, mécontent de voir l’effectif de la chambre
presque doublé par l’arrivée des nouveaux venus, Il n’arrétait
pas de jeter des regards furibonds en direction de B.. et de
D... responsables de notre intrusion.
Deux autres Kapos, King et Ahrweiler, paraissaient nous
être nettement hostiles, Le premier avait été autrefois profes-
seur dans une école militaire, et le second restaurateur. Ils
étaient tous deux chefs de section de notre étage. Chacun était
responsable des salles situées d’un côté du couloir.
Notre nouveau chef de chambrée était le docteur Müller,
procureur à Ehrfurt. Il avait perdu son bras droit lors de la
Grande Guerre. C'était un homme aux nerfs complètement dé-
traqués, parlant d’une voix de fausset qui ne s’accordait jamais
à ce qu'il disait. Wegener le terrorisait par la manie qu’il
avait de critiquer systématiquement chacun de ses mots, chacun
de ses gestes,
— Pourquoi fais-tu claquer la porte, Müller ? Tu ne peux
donc pas la fermer plus doucement ?
Müller, qui entrait à l'instant, tenant dans son unique
main le linge qu’il venait de laver tant bien que mal, s’excusait
plaintivement :
— Je vous demande pardon! Je ne peux pas faire au-
trement... J’ai dû pousser la porte avec l'épaule.
x
Ce disant, il montrait son moignon à Wegener.
— Ce n’est pas à moi de vous apprendre à fermer les
portes, continuait impitoyablement Wegener.
Un autre Kapo, Gottfried, ancien fonctionnaire de la
Gestapo, travaillait à l’approvisionnement. Il ne rentrait que
le soir,
Le dernier de ceux qui logeaient là avant notre arrivée,
était un jeune Allemand des bords de la Volga. Il s'était engagé
comme volontaire, lorsque les troupes allemandes avaient
occupé son village. IL avait alors 17 ans. Il était seul au monde,
ignorant ce qui ayait pu adyenir des siens, ne sachant même
pas s'ils étaient encore en vie. C'était un beau gars, bien
découplé, le type nettement slave — il parlait d'ailleurs fort
Mal l'allemand, Wegener l'avait pris à son service pour laver
son linge, cirer ses bottes, ete,
: L'ONCLE SAM
LES PETITS-FILS DE L’O
= étaient: le ministre plénipoten-
:
eaux occupant : et moi-même.
Les Deere Je docteur Lippert SE
tiaire. AIbrechis demandé avis de AVeBener>
Müller, après AVOIT Ceux-ci étaient Super-
< its disponibles. : *
entre nous quatre les = : en avait deux groupes de trois près
ee. a NE Dbpe de deux de l’autre côté. Le mien
te, et de
e en haut, tout près du plafond: Y grimper
ns dix fois par JOUE Lee 10e re
i relativement pénible. C'était un lit mi Re - fe
physique épaisses. Je me mis ausitôt à y étaler les
FAR DRE éparés par Wagner.
ee e ee ee isa en équipes de deux, qui seraient
Puis, Maps Re SE La chambre devait être balayée
Tee es : ne t le carrelage briller comme un
et nettoyée trois fois par Jour, et * Re CS
miroir, Fenêtres et lits devaient être astiqués q
re énergie.
re ie si jamais Sworobtchine découvre un
grain de poussière oublié dans un coin! nous dit Müller en
manière d'avertissement.
Il semblait terrifié à l'évocation d’une telle éventualité.
_— N'exagérons rien, répliqua Albrecht. Sworobtchine n’est
pas si terrible que vous voudriez nous le faire croire !
_— Comment ! vous ne me croyez pas ? Vous verrez. Vous
verrez. Tenez ! demandez à Weller..
Weller était le jeune Allemand de la Volga.
— Au fait, dis-je alors, ne seriez-vous pas d’avis qu'entre
nous au moins nous cessions de nous tutoyer ?
— Hum... ! fit Wegener à moitié d'accord, si jamais les
camarades du couloir vous entendent, vous verrez ce qui.
arrivera |
posés le ]
de la por
à on
était le troisie k
et en descendre au moi
Il fut néanmoins décidé, dorénavant, d’utiliser le « vous ve
— Avec quoi balaye-t-on la chambre ? demanda Lippert.
— Avec ça, dit Müller. Et il lui montra une vieille brosse
de laquelle ne subsistaient plus que quelques touffes de poils.
ee Hny a pas de balaï, précisa-t-il, vous n'avez à votre
disposition que cette brosse et les chiffons qui sont sous le …
lit, près de la fenêtre.
Ces chiffons provenaient d
sacrifié pour les besoins de la c
— Sworobtchine inspecte le
et le soir à 5 heures,
chambre s’alignent a]
un vieux pantalon militaire
ause. Ils étaient répugnants.
s chambres le matin à 8 heurcs
RAR Müller. Les responsables de la
rs dans le couloir, chacun sur le pas
ie eee a leur rapport ; la porte pendant ce temps
PT verte. Il est interdit de mettre des valises of
q ans la chambre, d’accrocher quoi que ce soit aux
RER EN EL A
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 99
murs, aux lits ou même de poser quelque chose sur ceux-ci.
Tous les objets personnels doivent être mis à la tête du lit,
sous la couverture.
— Je n’ai pas de couverture, dis-je à Müller,
— J’en ai déjà parlé à la chancellerie, vous en aurez une
ce soir.
Et il reprit :
— Dès qu’on entend le coup de sifflet qui annonce le début
de l’inspection, et jusqu’à l’autre coup de sifflet qui en indique
la fin, — elle dure en général une demi-heure — les détenus
doivent rester immobiles en <« position d'inspection ». Cela
signifie que l’on doit s'asseoir sur son lit, les genoux à la
hauteur du menton, les talons sur le bord du lit, les mains sur
les genoux, et regarder droit devant soi.
— Mais c’est impossible | m’écriai-je. Vous ne voyez done
pas que le’plafond est trop bas ? je n’ai même pas la place de
m'asseoir.. comment voulez-vous que je fasse le pitre là-haut ?
— Cest votre affaire! me dit-il. Tâchez de prendre la
position réglementaire, ou alors, tant pis pour vos dents ! vous
n'avez pas l’air de vous rendre compte à qui vous avez affaire,
avec Sworobtchine ! Pas plus tard que la semaine dernière, le
camarade King a dû passer deux heures au garde-à-vous, face
au mur, simplement parce qu’il avait remué le pètit doigt lors-
que Sworobtchine était entré dans la chambre. Il l’a échappé
belle. Il faut dire aussi qu’il est Kapo. Sans ça.
— Ça promet! dis-je à Belinoff. Nous sommes vraiment
bien tombés !
— Pauvres de nous! se contenta
: -t-il de me répliquer en
roumain. Et il hocha la tête, résigné. $
Après le repas du soir,
_ è — de la soupe de soja comme
agner
avait prévu — Müller recommença à nous bourrer la
tête de ses recommandations, énumérant les périls auxquels
nous allions nous trouver exposés si — ce qu’à Dieu ne plaise |
— Sworobtchine était de mauvaise humeur. Il conclut enfin
avec un soupir :
me Le lundi surtout il est terrible | C’est comme Ça chaque
fois qu’il a bu...
Nous nous endormimes en nous efforçant d’écarter notre
pensée de ces vilaines perspectives.
)0 E ù D LS É LE M
LES PETITS-FILS DE L ONCLI SA
Ï
IL
LES INSPECTIONS DE SWOROBTCHINE
du haut de mon troisième balcon,
üll ’affairant dans la chambrée, j'aurais
ee S ses conseils. Cela m'aurait évité de
; s me laver, et aussi d’avoir mal
n parti : les hommes les plus
avisés ne voient parfois guère plus 10 que le 0e de leur
ji ne m’est-il pas venu à l'esprit qu'à raison de
2e robe pour neuf cents personnes il était matérielle-
Te de nous laver tous pendant la demi-heure que
le règlement nous accordait ? Comment ne me suis-je pas avisé de
glem
l'impossibilité d'accéder aux W.-C. par le simple mécanisme
de la file indienne ?
— Pour avoir sa chance lorsqu'on va aux cabinets, m’ex-
pliqua Müller, il faut s'y rendre de ne Encore faut-il tomber
au bon moment. Bah ! il ne faut pas sen faire, dit-il pour me
consoler ; avec le temps chacun finit par savoir Comes s'y
prendre. Pour se laver, c’est évidemment plus difficile, l’eau
étant coupée pendant la nuit. Cependant, si on se lève deux
heures avant les autres, on arrive parfois à trouver un robinet
libre. Mais, la nuit, il faut se méfier des somnambules. Beau-
plutôt que de n’attarder,
au spectacle l
bien mieux fail d’écout
rester vingt-quatre heures san
au ventre. Il faut en prendre So
coup de paysans le sont, et il y en a toujours quelques-uns qui 3
errent dans les corridors.
— L'équipe de service, au travail ! s’écria-t-il tout à coup,
constatant avec effroi qu’il faisait déjà grand jour. Vite! Il
ne nous reste plus que dix minutes pour tout faire. Aussitôt
après le café, il y a l'inspection.
Les montres n'étaient plus qu’un souvenir. Elles avaient
toutes été « libérées », à moins que leurs propriétaires n’eus-
sent préféré se donner l'illusion de les mettre à l'abri en les
enfermant dans les enveloppes remises aux autorités du camp.
Albrecht et Belinoff se mirent précipitamment à la besogne.
À genoux, ils frottaient le carrelage à en perdre le souffle.
1. » s .
Le Sescrimait avec la brosse, l’autre suivait derrière avec le
chiffon,
— Pas comme ça! Pas comme ça! se Jamentait Müller:
Sworobtchine va nous tuer !
= Re par la maladresse des deux néophytes, qui, mal-
ce Re gouttes de sueur qui tombaient de leur front,
es £ pas à obtenir le brillant exigé, il leur vint en
Son unique bras, il s’empara du chiffon, le passant
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM {01
avec adresse et énergie jusque dans les plus sombres recoins
et sous les lits,
Chacun voulut l'aider de son mieux, mais le peu d’espace
dont nous disposions ne se prêtait guère à cette opération mas-
sive. Dans une bousculade invraisemblable, nous cognant les
uns aux autres, nous marchant sur les pieds et parfois sur les
mains, nous accrochant aux lits pour permettre aux préposés
de poursuivre le nettoyage, nous nous efforcions de nous con-
former aux instructions d’un Müller surexcité, glapissant. Nous
fimes tout de même les lits, non sans nous y être repris à
plusieurs fois. Pendant ce temps, nos compagnons allaient et
venaient dans le corridor, désespérant de jamais pouvoir arri-
ver à temps aux lavabos ou aux cabinets, tant les files étaient
longues à l'entrée,
Les dix minutes annoncées par Müller passèrent trop rapi-
dement pour que la chambre pût avoir, à l’inspection, l'aspect
qu’il aurait fallu.
— Tenez-vous prêts pour le café ! crièrent dans le couloir
les chefs de section.
— Vite! suivez-moi! ordonna Müller. Si nous pouvons
éviter de faire la queue, il nous restera assez de temps pour
terminer la chambre...
Il n’avait pas fini de parler que nous avions déjà dévalé
les escaliers, fonçant dans la cour, comme des bolides, en direc-
tion des marmites. Peine perdue ! l'endroit était déjà noir de
monde. Il s’écoula un long temps avant que nous revenions
avec nos gamelles débordant d’un jus noirâtre et fumant, dé-
nommé café.
— Aujourd’hui 1/8 de pain par personne ! cria un homme,
et il nous jeta en passant une miche et une tranche de pain,
le tout pour nous dix.
.. — Ne faites surtout pas de miettes ! dit Müller d'une voix
implorante, Les miettes se voient encore mieux que la pous-
sière ! Pensez à Sworobtchine !
Ce personnage satanique, hallucinant commençait à nous
taper sur les nerfs. Le pauvre Müller devait certainement en
avoir des cauchemars toutes les nuits, Les Kapos étant partis
à leur travail, nous étions un peu plus libres de nos mouve-
ments: Sous la direction de l'infortuné Müller qui, dans la
crainte de l'inspection, tremblait déjà comme une feuille, cha-
Cun de nous donna un dernier coup de main pour fignoler le
nettoyage,
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
102
coup de sifflet retentit, et dans tot les corri-
F tendit répéter : € Prêts pour l'inspection!»
sauta sur son lit et prit la position qu’on
je m’arc-boutai de mon mieux: La tête
ond, et les talons contre le bord du lit,
: genoux el immobilisai mon
Soudain,
dors du block on en
Chacun de nous
Jui avait enseignée: ;
é tre le pla
appuyée con le pl
j'étendis mes mains à plat sur mes
egard droit devant moi.
= Müller jeta encore un Coup d'œil apeuré dans la chambre,
en ordre, et alla se mettre au garde-à-
ir si tout était Se ;
pour voir Si la porte grande ouverte derrière lui.
vous dans le corridor,
s restâmes figés de la sorte pendant un long moment.
Albrecht et moi étions face à face. Nous nous contemplions int
tuellement, nous demandant lequel de nous deux avait l'air le
plus grotesque. Je revoyais Albrecht dans son bureau de la
Wilhelmstrasse, alors qu’il était chef de la section juridique de
l'Auswärtiges Amt, C’est avec lui que j'avais eu à discuter
ois les termes d’un accord relatif aux dommages de
Nou
autref:
guerre dont les troupes allemandes luttant sur le front rou-
main étaient responsables, et au remboursement des sinistrés
par l'Allemagne. J'avais alors trouvé en lui un homme ‘d’une
compréhension extraordinaire, et j'avais pu par la suite éprou-
ver à plusieurs reprises ses éminentes qualités de juriste et
sa profonde bonté. Je pensais à présent à la sinistre farce
que nous jouait le sort, farce absurde, et tellement invraisem- +
blable que sans le témoignage de mes yeux, je l’eusse crue.
impossible, Dans le block tout entier régnait un silence total.
Je regardai à nouveau Albrecht, Son visage faisait mal à voir
tant il était crispé. Il esquissa un sourire, et je vis une larme
sourdre de son œil droit et rouler le long de son visage.
— Non mais des fois! vous n'êtes pas un peu cinglé? …
fit Lippert juste au-dessous de moi.
— Chut! taisez-vous donc! nous lança à mi-voix Müller
en se tournant vers nous, Il arrive !
ie Attention l cria soudain B.…, le chef d'étage, Nous
lentendimes s’avancer vers Sworobtchine de son pas inégal (il
avait une jambe plus courte que l’autre d’au moins dix centi-
mètres) et faire son rapport,
— Sa Majesté Américaine, le Ca i
5 oral dit
Lippert, entre ses dents, À ne
— Pauvres de n
ous! murmura Beli était l'ex-
pression favorite. D
Sworobtchine traversai
é
couter les rapports déclenchés Par Son passage devant chaque
t rapidement le corridor, sans même …
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 103
porte, et qui continuaient bien qu’il fût déjà loin. Les voix des
chefs de chambrée se couvraïient les unes les autres et cela fai-
sait une cacophonie indescriptible, Sworobtchine ne daignaïit
même pas jeter un regard à l’intérieur des dortoirs,
I1 arriva à la hauteur de Müller,
— « Room three hundred four », cria celui-ci de sa voix
de fausset, que l’appréhension faisait trébucher.
On entendit la voix éraillée de Sworobichine s'adressant
à B...
—— Voilà encore ce foutu macaque qui s’embrouille !
Puis à Müller, en ricanant :
— What do you mean, brother ?
— Sir men present, sir { enchaîna Müller, haletant,
L'Américain grommela une injure à son adresse et reprit
sa marche, dans le vacarme des rapports que le bredouille-
ment de Müller avait interrompus un instant,
Il arriva aux cabinets. Tout d’abord il ne vit rien. Il
avait déjà amorcé un demi-tour quand il-se ravisa.
— Qui a nettoyé les cabinets, aujourd’hui ? demanda-t-il
ceJsie *
— L'équipe de la salle 316, répondit B...
— Amenez-la moi ici!
Quatre hommes s’avancèrent vers lui.
— Lequel de vous quatre a nettoyé l’urinoir ? poursuivit
Sworobtchine. >
Un homme d’une trentaine d'années, grand, bien découplé,
— cC’était un ancien Sturmbannführer — fit un pas en avant.
— Come on! ordonna l'Américain entre ses dents, et, le
poussant devant lui, il le conduisit jusqu'aux cabinets.
— Et ça? qu'est-ce que ça signifie ? hurla-t-il, les yeux
hors de la tête, en indiquant un filet d’excréments qui était
resté collé à la paroi.
— Nous n’avons pas de balai ! dit le détenu pour s’excuser.
— Vraiment ! fit Sworobtchine en ricanant. :
- Son visage s’illumina. Une idée diabolique, épouvantable
lui était venue. Il allait mater cet audacieux
— Vraiment, reprit-il, tu n'as pas de balai? Et ta lan-
gue ? Tu n’en as pas non plus? Ramasse-moi tout de suite
cette merde avec ta langue !
. L'interprète hésita un instant avant de traduire l’ordre,
mais voyant que Sworobtchine serrait les poings, prèt à
frapper, il s’exécuta.
En entendant ce qu’on lui demandait, l'Allemand sursauta,
Il ne put réprimer un geste d’indignation. L'Américain se
précipita sur lui et cogna tant qu'il put, surtout au visage,
,
104 LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM
nt toujours de lécher l'ordure, Sworobot-
EX a
Sa victime refus jver dont il enfonça le canon dans la
chine sortit son revo
He turmbannfübrer. :
DONSAUES lécher cette merde ? hurla-t-il, au paroxysme
GCARATICER ène révoltante, le Conseiller Dr
Les témoins de cette sce
Krause, chef du block, le docteur Berg, sous-préfet, secré-
taire du block, le docteur B.…, chef d'étage, ainsi que les
interprètes, étaient horrifiés. Ils faisaient signe à R… de
s’exécuter. :
Le long du coridor et dans les chambres, chacun retenait
son souffle. Müller se tourna vers nous et eut un geste qui
signifiait : « Vous voyez ? je vous J'avais bien dit! »
Malgré les exhortations muettes de ses compagnons, R..
hésitait encore, et le canon du revolver s’enfonçait davantage
entre ses côtes, secoué par le tremblement nerveux de Ja
main de l’Américain, Le regard froid de Sworobtchine était
devenu vitreux. Son doigt appuyait déjà sur la gâchette. R..
coûrba l’échine et, se penchant en avant, il se mit à lécher
la paroi de l’urinoir. Il garda un instant sur sa langue la saleté
humide et répugnante puis la cracha, le cœur soulevé de
dégoût. à
Sworobtchine rengaina son revolver. Mais il ne parais-
sait plus très fier de son exploit. Il avait, au contraire, air
un peu gêné, Il tourna brusquement les talons et sortit.
Ce matin-là les étages supérieurs coupèrent à l'inspection.
CES
Cette visite de Sworobtchine, qui était pour nous la pre-
miére, nous avait sérieusement secoués,
Nous nous détendimes pour dégourdir nos membres anky-
losés par cette stupide « position d'inspection » dans laquelle
nous étions restés plus de vingt minutes.
Lippert, le Premier, prit la parole
— Ce que nous venons de voi i
voir est insensé ! Il faut abso-
lument essayer de faire quelque chose !
— Si nous écrivions à Murphy ? suggéra Belinoff,
— Qui est Murphy ? demanda Lippert.
— Je le connais très bien. I
Etats-Unis à Sofia.
— À quoi bon? dit Mü
Müller -e
y'a dans Je corridor de l'entrée
à notre disposition pou
1 a été autrefois ministre des
n haussant les épaules. Il
Re une boîte qui a été mise
Y déposer nos observations ou n08
nn
M TZ
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 105
réclamations. Maïs nous avons eu beau écrire tant et plus,
le résultat a toujours été le même. Du reste, c’est bien davan-
tage à l’intention des « Angeber >» qu’on les avait installées.
I y a ici suffisamment de canaïlles qui mwhésitent pas à
dénoncer leurs camarades dans l’espoir d’obtenir une faveur
quelconque. Méfiez-vous ! Faites bien attention à tout ce que
vous dites, sinon il ne faudra pas vous étonner d’être con-
duits chez Levy, lequel vous répétera ce que vous avez dit
à quelqu'un deux jours auparavant.
— Levy ? Qui est-ce?
— Comment! Vous ne savez pas qui.est Levy ? s’étoana
Müller, C’est le chef suprême du camp ! Le bruit court qu'il
serait originaire de Hambourg et- qu’il a vécu pendant toute
la durée de la guerre en Allemagne, Tout ce qui s’est passé
chez nous depuis dix ans, il le sait encore mieux que nous.
Sur ce terrain, il est imbattable ! A présent, il est lieutenant et
chef du C.I.C. du camp. Nos vies à tous sont entre ses mains.
— Et comment ce Levy peut-il tolérer de pareïlles igno-
minies ? demandai-je à mon tour.
— ll prétend que le service intérieur du camp n’est pas
de son ressort, que tout cela regarde le commandant.
— Protestons donc auprès de ce dernier !
Müller eut un rire amer.
— Le commandant du camp ! Mais personne ne l’a jamais
vu! Cest, paraît-il, un sous-lieutenant, mais comment arri-
ver jusqu’à lui? Le seul Américain auquel nous ayons affai-
re, c’est malheureusement Sworobtchine, conclut-il avec un
soupir, =
— Sa Majesté Sworobtchine 1+, précisa Lippert,
— Ça ne fait rien. J’écrirai tout de même à Murphy !
dit Belinoff. C’est un homme de bonne compagnie. Je suis
sûr qu'il ignore totalement ce qui se passe ici !
— Mieux vaut évidemment avoir affaire au bon Dieu
qu’à ses saints! dit Albrecht. Mais je doute que la lettre lui
Parvienne jamais. Bien sûr, Murphy ne sait pas ce qui se
Passe ici, mais croyez-vous qu'il soit très pressé de l’appren-
dre? Tout comme Levy, il dira que « cela n’est pas de son
ressort »,.
— Pauvres, pauvres de nous! reprit Belinoff en gémis-
sant, Nous ne sortirons pas vivants d'ici !
— Du diable si je m'étais imaginé les Américains sous
cet aspect-là! s’écria Lippert. Je savais bien qu'ils étaient
Pour la plupart étourdis et sans cervelle, mais plutôt dans le
106 LES PETITS-FILS DE L'ONGLE SAM
Das
genre burlesque, comme de grands gosses. J'ai du mal au-
ire le témoignage de mes yeux.
jourd’hui à croi
Müller partagea le pain. Le problème de sa répartition
lui causait toujours beaucoup de soucis. Il était d'ailleurs
fort malaisé de découper un pain et quart en dix parties
égales, alors que chaque miette prenait à nos yeux une im-
portance démesurée. Pour mettre fin aux contestations, Mül-
ler avait, à l'instar de tous les chefs de chambrée, fabriqué une
petite balance avec deux morceaux de carton et quelques …
bouts de ficelle. Faute de poids, il ne pouvait procéder que.
par comparaison, et l’on imagine aisément la difficulté de
l'opération, d'autant plus que Müller tenait à l’effectuer seul,
en dépit de son infirmité. Dans les salles bondées de déte-
nus, cela durait en général plusieurs heures. Tandis qu'il
procédait au partage, Belinoff, qui ne démordait pas de son
idée, répétait :
— J'écrirai tout de même à Murphy!
Lippert l’encourageait :
— Faites-le donc. Albrecht traduira votre lettre en an-
glais.
— À quoi bon ? répliqua ce dernier, Personne, actuelle-
ment, ne saurait échapper aux effets de la maudite psychose
qui s’est emparée de tous les Américains. Ils sont devenus
la proie d’une hystérie collective qui leur fait voir un crimi-
nel non seulement dans chaque Allemand, mais dans tout
Européen, Le simple soldat américain lui-même considère cha-
cun de ceux qu’il rencontre ici, Soit Comme un nazi, soit comme
un collaborateur. Is ont été si bien travaillés par la propagande
qu'on a réussi à leur faire croire dur comme fer que chacun
d'eux est une sorte de missionnaire, spécialement désigné
par le ciel pour extirper un mal dont on a tellement gonflé les
proportions qu'il n’est même plus capable d'en discerner les
Parien nn passible de discerner qui il doit
contre les nazis. Et ta 6 oi 1 DEUDLENSEn Es
É pourrait-il en être autrement ?.
SES de nn à njon tour, c’est peut-être là une des
rt re e l'attitude absurde que les Américains
magne, mais Re opter non seulement à l'égard de l’Alle-
-de condamn 2e 5 égard de l'Europe. Car il est absurde
tution RÉ Or un peuple, ou même une insti-
nous nous Fées ponrant ce qu’ils font, et c’est pourquoi
sommes les victi $ ici. Mais, outre Ja psychose dont nous
“nesr et-donti lés responsables sont ces € mis- à
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 107
sionnaires de la démocratie américaine», il y a la carence
phénoménale des autorités américaines.
— I] est inconcevable, reprit Albrecht, devinant ma pen-
sée, qu'un camp comme celui-ci, où se trouvent internées
plus de dix mille personnes, dont beaucoup sont universel-
lement connues, et dans les domaines les plus divers, soit
placé sous l’autorité d’un simple sous-lieutenant que personne
d’ailleurs n’a jamais vu. Il est incroyable que les trois mille
hommes de notre block soient à la merci d’un caporal, type
achevé de gangster, et que ce dernier puisse avoir Sur nous
droit de vie et de mort, sans même avoir à répondre de ses
actes devant quiconque.
— Pour ma part, ajouta Lippert, j'ai fait six camps dif-
férents, Je n’y ai vu aucun officier s'intéresser tant soit peu
à ce qui s'y passait. Nous ne les apercevions même pas. Il n'y
avait que des C. I. C. et les blocks ou les baraquements qui
étaient sous la coupe d’un caporal quelconque aussi malfaisant
que Sworobtchine.
— Je ne crois pas, quant à moi, dit Belinoff, que cette
carence des autorités américaines soit intentionnelle. Elle
découle d’un système. Je ne pense pas qu’elle soit délibéré-
ment voulue. L’Américain se préoccupe en général fort peu du
bon renom de sa patrie, mais il tient, par contre, à sa réputation
personnelle.
— On peut en effet supposer que la plupart des Améri-
cains agissent de la sorte par prudence, soucieux qu'ils sont
de-ne pas voir leur nom mêlé de près ou de loin à une affaire
de camp de concentration. Seule une carence systématique peut
leur éviter d’être éclaboussés par le scandale et l’ignominie qui
règnent dans tous les camps américains. Cest à dessein et
non par négligence, qu'ils s’abstiennent de tout contrôle.
Ils ont soin de se décharger de toutes leurs responsabilités
sur des tiers, en l'occurrence des fripouilles telles que Swo-
robtchine, ou des israélites exaspérés par les souffrances
de leurs coreligionnaires, et assoiffés de vengeance, Peu leur
importe que la réputation des Etats-Unis ait à en soufirir,
pourvu que la leur reste intacte,
— Nous devrions également considérer leur manque de
scrupules, qui est un des traits essentiels du caractère amé-
ricain. En tant que journaliste, je sais fort bien que la crain-
te d’une responsabilité d'ordre national ne peut exister que
lorsque l'on se soucie du bon renom de son pays auprès
d'une opinion publique internationale. Or cette dernière
n'existe plus. Elle a été elle aussi mobilisée et intéressée, par
RON fe veiR CAD Pr ee -
4
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
108
propagande, à la réussite
a été ainsi amenée à avoir
non seulement pendant la
:
tous les moyens et artifices de =
de la campagne antifasciste, et elle
ie li vainqueurs,
liée avec les se
De des hostilités, mais encore longtemps après. Ajoutez à
cela la crainte des représailles au Cas où un Fee RE
; ifesté une quelconque hostilité ou t imp 1
ee tralité. Une telle opinion publique internatio-
so te strictement neutre, n’existant plus, il est
amer de s’en préoccuper, surtout lorsqu'on le
sentiment d’être les « maîtres du onde >; Re qe ont
les Américains. Pouvant faire ce qu'ils veulent, ils n'ont à
répondre de leurs actes devant personne. ;
__ Cela est parfaitement exact, dit Albrecht. Il ny a
pas d’autre explication possible de tous les vols, brutalités,
rapines et voies de fait auxquels se livrent les Américains
Un tel comportement ne peut avoir pour seule origine que la
conviction qu'on a inculquée à ces représentants de l'AmerE
que en Europe, à savoir que leur est échue la mission, à eux
et à nul autre, de punir les nazis coupables d’actes criminels
ou supposés tels. Il faut y ajouter lassurance qu'ils ont de
jouir, quoi qu’ils fassent, d’une impunité totale, et la certitude
qu'au-dessus d'eux rien n'existe qui puisse jamais les mettre
en cause, que jamais ne sera portée contre eux la moindre
accusation, même d’ordre purement moral.
— C'est juste, reprit Lippert. Et ce qui est le plus tra-
gique, c’est que ce sentiment d’impunité a des racines pro-
fondes, car, autour du monde anglo-saxon, de ses satellites
et de ses. clients, il n’y a plus de place pour une opinion
publique capable de juger sans passion, c’est-à-dire en toute
impartialité. Les quelques pays neutres, qui ont pu traverser
la guerre officiellement en tant que tels, n’oseront jamais sou-
lever le voile jeté sur certains agissements dont la révélation
secoucrait la conscience universelle, Et en ce qui concerne
Vautre partie du monde, le monde communiste et ses satel-
lites.. Mais ceci est une autre histoire.
— Je refuse catégoriquement à penser de la sorte, dis-je
à mon tour, car alors ce serait se résigner à voir mourir la
petite flamme qui demeure envers et contre tout dans le
Cœur de chaque homme. Nul ne réussira jamais, quoi qu'il
fasse, à étouffer la voix d
pas laisser s'instaurer dé
et de l'arbitraire, pour 1
dénoncer ne peut mom
ments funestes et crimi
brés du fascisme et du
finitivement le règne de l'impunité
e simple motif que le droit de les
entanément être exercé. Les égare-
nels de certains dirigeants déséquili-
national-socialisme n’ont pas d’autre
e la conscience, Le monde ne peut
LES PETITS-FILS DE L/ONCLE SAM 109
origine, Is sont nés du manque du sens des responsabilités
æt de la totale impunité dont jouissaient ces dirigeants. Réta-
blissez ce sens des responsabilités, supprimez l'impunité ct
vous rendez impossibles du même coup les forfaits, à l'échelle
‘que nous savons.
— À cette différence près que le vainqueur a toujours
raison et le vaincu toujours tort, ajouta Lippert sceptique. Le
succès n’a pas seulement pour effet d’excuser les moyens
employés pour l'obtenir : il les justifie.
— Pérsonne ne peut être assez cynique pour le croire,
répondis-je, et surtout pas vous, qui n’avez rien d’un cynique.
Lippert ne désarmait pas.
— Croyez-vous donc sérieusement me dit-il, que si l’un
de nous pouvaib sortir d'ici et décrire ce qui s’y passe, en par-
ticulier des scènes telles que celle dont nous avons été les té-
moins ce matin, il serait cru ? Chacun dirait en l’écoutant :
& Tiens ! encore un de ces incorrigibles nazis ! » Car le
monde sera plus ou moins convaincu, et pour longtemps en-
core, que des scènes semblables ne pouvaient avoir lieu que
dans les camps de concentration allemands d’hier, nullement
dans les camps américains d’aujourd’hui,
Ahrweiler, notre chef de section, entra et nous remit trois
lames de rasoir, usées et ébréchées.
— Ce sont les meilleures que j’aie pu trouver, nous dit-il.
Dans les chambrées, il n’y a qu'une lame pour trois. Nous, en
tant que Kapos, nous avons les nôtres, de sorte que vous pou-
vez utiliser celles-ci rien que pour vous. Mais il vous faut
faire vite! Dans une demi-heure, je les ramasserai pour les
remettre à la chancellerie, A l'inspection de 5 heures, tout
le monde doit être rasé.
- Se raser était devenu toute une affaire. Nos lames avaient
été confisquées lors du fameux «€ contrôle » effectué à notre
entrée au camp. Leur détention était en effet formellement
interdite, et toute infraction était passible des peines les plus
SÉVÊTES: Nous ne pouvions nous raser qu'une fois tous les
trois jours. Chaque salle recevait alors un certain nombre de
lames. Elles devaient être restituées une demi-heure plus tard,
et elles étaient comptées. Le chef de section était responsable
de l’opération. Cette mesure avait été prise dans le but d’en-
rayer la recrudescence des suicides déjà très nombreux, plu-
Sieurs détenus s'étant ouvert les veines du poignet,
: Nous nous mimes donc à nous racler la peau. Comme
trois jours devaient s'écouler avant que nous puissions re-
Ncre ets E< LT É
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 117
Les PETITS-FILS
110
de couper le poil au plus
e visage à vif, car, outre
— En ce qui Concerne ma. ration de tabac dis-je avéc
y
S eff muni »
orcions ficence Je aband à us S Im S P
£ £
mencer, nous nou
com taient 1
F james nous metta à RE
FE Staient ébréchées, nous n'avions sb J1 y eut un silence admiratif, mais ce qui les étonnai
q ur attendrir suffisammen . plus, c'était moins ma libéralité que mon aise =
4
l'égard de cette chose sans prix pour des détenus - le tabac
d’eau ni de savon p°
Nous nous endormimes en ré ; : :
évant à des jours meilleurs.
Ahrweiler était impi
il opéra le r :
nt rasés qu'à moitié. =
la, ne faisant qu'ajouter à notre anxiété
s allions subir au Camp, Dieu
sait pendant combien de temps encore ! Nous ee mn.
pour perspectives que les galopades CEE les couloirs à heure
des repas, les queues à faire avant d'obtenir quelques cuille
rées d’une soupe insipide, et nos discussions interminables
d’où-ne pouvait rien sortir de positif.
Sworobtchine n'eut pas envie ce jour-là d’effectuer une
seconde inspection, de sorte que la journée passa sans autre
toyable. Une demi-heure plus tard,
i amassage des lames. Tant pis
main
montre en Mal
pour ceux qui n'étale
La journée s'écou
nt au traitement que nou
*
LE]
Les jours suivants nous parurent moins longs. Les appa-
ritions de Sworobtchine se faisaient de plus en plus rares, du
moins dans les étages Supérieurs. Le temps était meilleur. et
je profitais au maximum des rayons du soleil d’octobre a
chant de long en large, le plus souvent seul, dans FF peftle
cour de notre block, tel un cheval de labour, et tant que mes
jambes me le permettaient. Pour être agréables, ces promena-
des devaient avoir lieu le matin, car il y avait peu de monde
dehors. Vers midi, elles devenaient impossibles dans le flot
compact qui se mouvait lentement dans l’espace restreint déli-
mité par les barbelés. Des écriteaux nous avertissaient qu’il
était formellement interdit, sous peine de mort, de s’ap-
procher à moins d’un mètre de ces derniers. L'odeur de cette
masse humaine était écœurante, De fous ces corps agglutinés
non lavés, ou trop peu-lavés, la chaleur du soleil faisait
monter une puanteur aigre et suffocante. Elle s’exhalait sur-
tout des vêtements que beaucoup n'avaient pas quittés depuis
des semaines, soit parce qu'ils ne savaient où les accrocher
soit tout simplement par apathie,
Lorsque Sworobtchine ou tout autre soldat*américain tra-
a Pre. détenu qu l’apercevait le premier
See ne ee € garde à vous ! » Il nous fallait
vaient le tenir à la mai us dE Se = Re =
Re le me in, jusqu’à ce que l'Américain ait quit-
Re ven s ministres, généraux, diplomates alle-
Écts. Hédecins Sn ts Se renommée ANSE profes-
Re Free, ieurs cé èbres, tous devaient immobr
or tont ÉSR à se tenir raides comme des piquets
ns e, sa uant ainsi en chacun d'eux le repré-
pas eaux « maîtres du monde ».
ie Fra net longtemps l'hommage rendu à Sa nou-
RS & me arrivait que le + maître du monde» ralentit
den F SH lentement, mains dans les poches et ci-
bons ee NE avec l'air important el niais de
FRS ait de ui-même. A dire vrai, ils n'étaient pas
1. stupides. Certains avaient même appris le com-
qua
incident notable. É
Le soir, Lippert m'emmena à la chambre 301 où il avait …
quelques amis. Des conférences y avaient lieu à peu près cha-
que soir. J’entendis avec plaisir le professeur Zeh nous parler
de l’évolution de l'art dramatique chez les Grecs. Pendant une
heure et demie mon esprit échappa aux soucis quotidiens.
Joubliais notre condition stupide et misérable. :
Petit de taille, l'œil vif, la barbe en broussaille, le pro-
fesseur Zeh illustrait son exposé en nous récitant de longues
périodes d’une merveilleuse sonorité, dans la langue d’Es-
chyle. A cette occasion, je fis Ja connaissance d’un jeune
professeur du nom de Keller, originaire d’une petite ville de
Poméranie. Il devait par la suite trouver une mort affreuse.
Son visage semblait d’ailleurs marqué par le destin qui l'at=”
tendait, c'est du moins l'impression que je ressentis. Trop.
pensif, trop sérieux pour son âge, il attirait cependant la Sym |
pathie par le côté mélancolique de sa nature. La pensée de …
sa femme et de sa fille dont il était sans nouvelles depuis des
mois, ce qui était notre lot à tous, lui était presque physique.
ment douloureuse,
= Nous nous mîmes au lit un peu plus calmes. A la grande
joie de Belinoff, qui était un fumeur invétéré mais qui n'avait -
He Le cigarette depuis « l'inspection » que nous
EE .
bution de dbee : À re ane aurait lien une see
pre, : deux paqets d’une once chacun par Per“
, pour deux semaines, ?
ça de nt dit Belinoff en soupirant
P, Mais c'est mieux que rien,
|
if
À
{
”] 3 il ï
LES pETITS-FILS DE L ONCLE SAX
112
< weiter machen 1 » c’est-à-dire : re-
énétraient dans la cour. Mais
mandement allemand
vec la discipline. Il faisait
wils criaient dès qu'ils p
pa néEe lui, ne padinait pas a
mine de traverser la cour en
s'arrêtait pile et se retournait.
nait à bouger ! Ge sie a 2
ivé 8 il se lv :
a de dont il était coutumier. J'étais sens la cour
et je me promenais avec Lippert, lorsque Sworobtchine apparut,
€ Garde à vous ! ». Cependant, l’Amé-
Malheur à celui qu'il surpre-
quelques jours après notre
Quelqu'un cria aussitôt : € : Es.
détenu, vieux paysan un peu lour-
ricain avait aperçu un
daud, qui ne s'était pas
Il alla vers lui. Par malheur
retirer son chapeau.
_— Pourquoi ne te
d’une voix sifflante.
Mais l'homme ne pensai
Et il ne comprenait pas un traître mot d'anglais.
Un violent coup de poing en pleine figure le ramena à Ja
réalité. Son chapeau roula à terre, et c’est alors qu’il com-
prit ce que lui voulait Sworoblchine. Il tenta de s’excuser,
de dire quelques mots, mais l'Américain ne lui en laissa pas
le temps. Il continua de cogner,
immobilisé assez vite à son gré,
le pauvre gars avait oublié de
découvres-tu pas? lui demanda-t-il
t toujours pas à son couvre-chef,
perdit connaissance.
Je voyais tout autour de moi se serrer les mâchoires,
se contracter les poings; nous étions tous en proie à une |
s eût
rage impuissante. Le moindre geste de notre part nou
été fatal. Déjà les canons des mitrailleuses remuaient der-
rière les créneaux; nous sentions les sentinelles prêtes à à
tirer,
Sworobtchine appela le chef du block :
— Otez-moi cet animal d'ici, lui dit-il, et qu’on le me
m'obéit pas au doigt et à l'œil.
ee fut traîné jusqu'à l’entrée du block, où 07
pas eo ein, de sang et de boue, contre le mur. Il n'avait
Ê ® repris connaissance lorsqu'il nous fallut défiler
dev i
ant lui, ce que nous fimes en silence.
CRD Er)
CAPE COS ee
CAORALEOSE EU EU PRÉSENT) SE LAIT ef
homme pressé, puis, Soudain, …
os yeux à une de ces M
lui martelant le crâne, la |
figure, les oreilles. Le paysan n'osait pas se débattre ; il essa-
yait de se protéger le visage d’où le sang commençait à Cou: s:
ler, Sworobtchine s’acharnait sur lui, ponctuant chaque coup
d'une bordée de jurons, L'homme s’affaissa en gémissant, et u
tte
par terre dans le corridor. Laissez-le tel qu'il est! et que k
tous les cochons du block défilent devant lui! Ça leur don-
nera une idée de ce qui les attend si jamais lun d’eux n£
LES PET É.
ITS-FILS DE L'ONCLE SAM 113
Ce même jour, dans le c , SP ES
reçumes la visite de D. Sa te Re nous
quelques avantages matériels, I] nous offrit 7 ui valait
qu'il avait «économisées», disait-il, Il était CHRATEHES
bonne humeur. Nous aimions l’entendre raconte Ooujours de
les petites histoires du camp. Il réussissait er à _ façon
dérider, surtout lorsqu'il parlait des voyages Paitai < RE
avait faits autrefois aux quatre coins de l'Europe qu il
de fulminer contre les nazis — doit il avait ee tb Pr
des bonzes — mais avec lesquels il avait rompu dès er un
rendu compte, disait-il, qu'ils faisaient fausse Ar BE
contre son gré, prétendaient d’autres, qui tnt =
avait été écarté parce que devenu trop compromettant ou il
pour les nazis. Quoi qu’il en soit, D. n’en avait Re
autant perdu sa bonne humeur, que rien, pas même pour
au camp, m'avait pu altérer. Il est vrai que le régime ch # 11
était soumis était moins sévère que le nôtre. ue
x
Nous en vinmes à parler d Î
, l s à u vieux pay y
chine avait roué de coups. Re Te ee
— Le diable n’est pas aussi noi 4°
: oir qu’il en a l’air, nou
2 D... Sworobtchine devient doux comme un a 5
Jon sait y faire. >
Nous dressäâmes l'oreille,
Lippert était sceptique.
Fe ed mieux que de le voir se tranfor-
it-1l, Jusqu’à rés , 28: +7
ment le cas. qu'à présent, ça n’a pas été précisé-
4
— C’est pourtant facile! L :
: ! Le « Gangster » a une petite
a quelque part à Kornwestheim, et il a besoin REP
RATES QE amie, semble-t-il, n’y va pas avec le dos de la
* A\OUS nous sommes déjà cotisés pour lui donner quel-
ques centaines d ïs à i
les... e Due et depuis il nous laisse tranquil-
Fe par exemple ! Elle est plutôt raide ! Et com-
S y prenez-vous pour lui donner l'argent ?
même, Re de plus simple ! Il vient nous en demander lui-
cellerie, et ee en temps nous Je voyons arriver à la chan-
un peu d’an Re la conversation avec nous. B.… qui sait
offre des HAS nous>sert d’interprète. Tout d'abord il nous
disant ele ne puis il nous parle de sa « girl », nous
me une tei RER CEE qu'elle est mauvaise com-
Sans igne, ce qui ne l'empêche pas d'en ètre fou, Mais
argent, rien à faire ! Elle ne le regarde même pas.
dl à
dr pe om
114 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
Et D.…., imitant Sworobtchine, mima la scène.
a
JOROBTCHINE. — Comment faire pour lui donner ce dont -
= s un peu d’argent, par hasard?
elle a envie ? Vous n'auriez pa
UN Kapo. — Il y a jongtemps que nous n’en AVOns-plus,
puisque nous favons tout donné!
SworoBronnr, incrédule. — Les nazis sont pourris de h
fric! Je ne suis pas né d'hier, vous savez... Is ont volé Je 2
monde entier.
D. s'arrêta de singer l'Américain, et il reprit de son ton
habituel
— J] n’y a qu'un seul moyen pour qu'il nous f.… la paix, à
c’est de lui donner de l'argent. Si nous parvenons à lui en.
donner, c’est tout notre étage qui en profitera, car il n'y h
mettra pas les pieds pendant un bon bout de temps. Que vou-
lez-vous ? Il est comme les fleurs. Il a besoin d’être arrosé.
de temps en temps. Qu'en dites-vous ? Pouvez-vous me don
ner quelque chose pour lui ?
— Nous ne demandons pas mieux, reprit Belinoff que «
deux cigarettes fumées Coup sur coup avaient transporté au
septième ciel, mais pour ma part, j’ai enfermé le peu que
j'avais dans l’enveloppe qui a été remise à la direction.
Kio es Gba
PR
— Aucune importance ! fit D... Nous donnerons à
- tre. Le sergent de la direction lui donnera l'argent, et met- 2
tra le reçu à sa place, De cette façon les apparences sont Æ
sauves ! 3
Il conclut en riant :
— Je vous en donne ma parole ! les camps américains *È
sont encore les meilleurs ! 4
0)
Albrecht, qui n’avait encore rien dit, éclata : 4
oi à
— Je ne donnerai pas un pfenning, dût-on me couper en
morceaux ! %
7 Tant pis! fit D. J'irai voir ailleurs. Si je ne
réussis pas, Sworobtchine nous fera à tous une vie d'enfer. à
Et il nous quitta.
Vers le soir, il passa Ja tête par notre porte entrouverte
et, clignant de l’œil, nous dit :
ee Ne vous en faites pas { tout est arrangé | Nous allons
avoir la paix pendant un bon bout de temps !
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 115
III
JOIES ET MISERES DE NOTRE VIE DE DETENUS
La semaine s’écoula et ce fut dimanche, le premier que
je passais au camp de Kornwestheim. J’eus, à cette occasion,
une agréable surprise. J’ignorais en effet que le bloc eût une
chorale, dirigée par un excellent professeur de musique,
lequel y mettait beaucoup d'intelligence et d'application, Cha-
que dimanche matin, avant l'heure du réveil, il réunissait
son petit groupe de chanteurs dans l’escalier du block, et
remplaçait par de merveilleux lieds allemands-les voix rau-
ques et les aboiïiements des Kapos.
C’est ainsi que je pus entendre quelques-unes des plus
belles chansons allemandes. Tandis que le chœur chantait
« Sonntag ist im Deutschen Lande, Sonntag ist in unseren
Herzen », je l’écoutais et j’en oubliais le tourment que me
causaient les plaies de mon dos qu'avait fini par provoquer
le contact des planches sur lesquelles je dormais, Je sentis
ma gorge se serrer, et mes yeux se remplirent de larmes.
Quelques instants plus tard, le chant fut interrompu par
des cris stridents qui venaient du couloir. Nous nous préci-
pitâmes tous en direction du bruit.
— Rien de sensationnel, nous dit Wegener qui, s'étant
élancé le premier, revenait déjà. Quelqu'un s’est pendu cette
nuit. ?
Le dimanche, pour éviter qu’on ne fasse du bruit dans les
couloirs, les lavabos n'étaient ouverts qu’à l'heure du réveil,
de sorte que personne n’avait pu encore apercevoir le pendu
qui se trouvait à l’intérieur. Le détenu qui venait de mettre
fin à ses jours s'était enfermé dans les lavabos la veille eu
Soir, et avait dû se cacher jusqu'à l'heure de la fermeture.
Il s'était pendu à une conduite d’eau, courant près du plafond.
On l'avait découvert dès l’ouverture des portes.
On le décrocha et on le porta sur un brancard, à l’infir-
merie du camp. Le cas était si fréquent que quelques heures
plus tard on n’en parlait déjà plus, sauf peut-être dans sa
chambrée, et encore...
= Chaque dimanche amenait le retour d'un phénomène
bizarre. Les détenus ne tenaient pas en place, ils erraient çà
et là dans la cour, les couloirs et les escaliers, s’agitant inlas-
sablement, Et pourtant bien peu de choses différenciaient ce
jour-là des autres. Les prières que faisaient en commun, Par
confession, les plus dévôts d’entre nous, ne parvenaient pas
116 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
à les calmer. Bien sûr, les dimanches étaient semblables aux
autres jours | Mais ce jour-là, les âmes étaient pie parti:
culièrement enclines à la nostalgie du foyer perdu. Cétaient
les paysans qui souffraient le plus. Sans doute revoyaient-ils
leurs fermes,
chaient à s’occuper le plus possible, L’un d'eux, Conrad, s'était
offert pour nous aider dans les corvées quotidiennes : ba-
layage de la chambre, lavage du linge, etc. Il ne nous deman-«
dait rien en retour, se contentant d’une bonne parole, d’un
geste amical. À chaque fois que nous le pouvions, nous lui
donnions quelques cigarettes.
Il aidait surtout Müller, lequel, étant donné son infirmité,
aurait pu difficilement se raser ou se laver seul,
Belinoff et moi lui offrimes de laver le peu de linge que
nous possédions. En échange de ce service, nous convinmes
de lui donner un peu de tabac. Il accepta. Losqu’il eut quitté
la pièce, Wegener, qui avait été témoin de notre marché, nous
demanda sur un ton qui nous déplut, si nous étions malades.
Belinoff, ne comprenant pas où il voulait en venir, lui deman-
da de s'expliquer plus clairement.
— Je vois, nous dit-il, que vous voulez éviter de vous fati-
guer à laver votre linge vous-mêmes, Cela me semble étrange.
Lippert le rabroua vertement
— En quoi cela vous regarde-t-il ? D’ailleurs, est-ce que
vous-même ne faites pas laver votre linge par un autre ?
— Ïl n’y a aucune comparaison possible, répondit We-.
gener d’un ton sec. Je travaille toute la journée au bureau,
— Mon pauvre Wegener, laissa tomber Lippert, voilà
pourquoi nous autres Allemands nous nous faisons détester
du monde entier. Nous nous mélons toujours de ce qui ne
nous regarde pas. C’est à croire que nous sommes nés avec
des âmes de policiers ! Tâchons donc de ne pas interdire
aux aulres ce que nous permettons à nous-mêmes !
Wegener, rouge de colère, sortit en claquant la porte. Il
ne devait Pas nous pardonner la leçon, Dès ce moment, il était
décidé à venger ce qu’il considérait comme un affront.
ee les avoir cherchés partout, je finis par découvrir
Yon Dessovic et Androvich dans le grenier du block, Les
leurs champs autrefois couverts de moissons, au- à
jourd’hui probablement envahis par les herbes. La plupart de «
ceux de la campagne, pour échapper à leur tristesse, cher- à
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
117
chambres étaient pleines à craquer, plusieurs centaines de dé
tenus logeaient sous les combles, Plusieurs salles, assez s &
cieuses, y avaient été aménagées, ainsi que l’infirmerie et le Le
choir à linge. Ces salles, garnies de couchettes à trois étages
avaient recueilli le trop-plein des autres locaux.
Dès que j’aperçus Dessovic, je ne pus retenir un sourire
II avait toujours ses pantalons militaires à bandes rouges et
était assis les jambes pendantes, la mine longue d’une aune
tout en haut des lits, juste sous le plafond. Depuis qu’il n’avait
plus de quoi fumer, son moral était tombé à zéro. Quant à
Androvich, il ne sortait pour ainsi dire plus de son lit, refu
sant souvent d’aller prendre ses repas. Il était d’une humeur
massacrante, et fulminait à longueur de journée contre les
Américains. Les outrances de sa fureur étaient telles que nous
n’en appercevions plus que le côté comique, si bien que nous
ne pouvions nous empêcher de rire, ce qui avait pour effet
de redoubler sa colère.
Je décidai avec Dessovic de constituer une équipe de
bridge. Les amateurs ne manquaient pas. Ce qui faisait défaut
c'était plutôt un endroit où nous installer tranquillement à
quatre autour d’un jeu de cartes, Dessovic fit un jour la con-
naissance du docteur Brandes qui dirigeait l’infirmerie du
block. Etant donné ses fonctions, il avait une petite chambre
qu’il occupait avec quatre de ses aides, et où se trouvait la
pharmacie. Le docteur Brandes nous invita à venir le soir
même faire une partie chez lui. Le quatrième partenaire était
Mirre, ancien président de la Cour des Comptes. Plus tard,
d'autres amateurs se joignirent à nous, entre autres le doc-
teur Lorenz et le prince Tugan, un Allemand de la Baltique,
de sorte que, chaque soir, il nous fallait tirer au sort les joueurs
pour le lendemain. Le vieux président Mirre était un bridgeur
chevronné, et ne manquait pas d'esprit, ce qui ne gâtait rien.
N'ayant jamais été membre du Parti, il ne voyait pas ce qui
avait pu inciter les Américains à l’interner, car le poste qu'il
avait occupé était purement administratif. Par malheur, nous
fûmes contraints d'éviter de l’'approcher : il avait beaucoup
trop de poux. Agé — il avait plus de soixante-dix ans — il
n'avait aucune chance dans la course aux lavabos, Aussi se
négligeait-il, Malgré toute notre indulgence et notre compré-
hension il nous devenait impossible de supporter son contact.
Le prince Tugan était un joueur d'échecs renommé. H jouait
éSalement fort bien au bridge, mais jusqu'à présent il n'avait
Pas réussi à se faire beaucoup d'amis tant il avait l'air funè-
bre et mystérieux. Son père avait joué un rôle important en
4
doter re th died he br Là vpn de VA
CUT NET NS PRE PONTS 0e
DE L’ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L’ONCLE SAM 119
LES PETITS-FILS
118
= us les tsars. Réfugié depuis la TévoluHOM, il avait 304 à nous quitter. Tout comme nous, il ignorait ce qu’on al-
RSS Le pesogneuse de tous les émigrés, errant à travers jait faire de lui: Les uns croyaient qu'il allait être libéré
Dance - ee origine allemande el ses convictions anticom- d’autres pensaient qu’on le conduirait à Nurembers ee
PERSRS d'ailleurs suspectes à de nombreuses personnes — « enquête », ou comme témoin, en vue du procès du air
munistes e dans des journaux nazis. Dans un s'y dérouler. À tout hasard, nous lui donnämes les adresses d
nos parents et amis afin qu'il pût leur communiquer de js
l'avaient amené. à écrir né
il avait été précédemment interné, à Ohrdruf, je
crois, ses camarades étaient arrivés à temps pour le détacher
de la corde à laquelle il s'était pendu: Depuis Jots, il allait
répétant que cetie intervention n'avait pas modifié sa déci- ;
sion ct que, n'ayant plus rien désormais à espérer de la vie &.
lui restait qu'à mettre fin à ses
et d'un monde désaxé, il ne L
jours. Il était navré de ce qu'il appelait la « carence morale »
des Américains, de leur incapacité à remettre le monde
d’aplomb. Selon lui, l'humanité deviendrait bientôt la proie
du bolchevisme, de sorte qu'il n'avait plus rien à faire ici-bas.
Ce pessimisme n'était heureusement pas contagieux et nos
soirées chez le docteur Brandes nous aidaient tout de même à
oublier les misères quotidiennes de notre vie au camp.
nouvelles au cas où il en aurait la possibilité, Plusieurs mois
plus tard, nous apprimes qu'Albrecht avait été transféré au
camp de Zuffenhausen, qui se trouvait à deux kilomètres du
nôtre. Ce que j'avais entendu dire de ce camp ne pouvait que
m'inciter à plaindre cet homme courageux et malchanceux.
camp -où
Peu après Albrecht, ce fut au tour de Belinoff de partir.
Cette fois le bruit courut qu’il s'agissait seulement de « dé-
congestionner >» notre camp surpeuplé en dirigeant deux mille
détenus environ sur d'autres camps. En effet, des transferts
un peu plus importants eurent lieu plusieurs jours de suite,
mais ils s’arrêtèrent brusquement après le départ de deux ou
trois cents internés, ce qui n'avait pas donné sensiblement
plus de confort à ceux qui restaient, En même temps que
Belinoff, devait partir le général hongrois Mackray, ancien
attaché militaire à Berlin. Ainsi que nous l’apprimes plus tard,
ils furent conduits au camp de Bruchsal, près de Karlsruhe.
Ro TT re à 2 eat ei LS LA A RE OR OS EC ST Che
Dans les premiers jours de novembre, le temps changea
brusquement, Il faisait désormais trop mauvais pour se pro-
mener dans la cour. Nous restions toute la journée enfermés 5
dans notre petite chambre. Nous discutions sans fin, dressant »
des plans aussi stupides les uns que les autres, mais qui avaient
tout de même l'avantage de nous faire paraître le temps plus
court, Nous disséquions le plus sérieusement du monde les
plus ineptes « nouvelles » qui circulaient dans le camp, ou
plutôt dans le block, car les communications entre blocks
étaient rigoureusement impossibles. Coupés du reste de PURE
manité comme nous l’étions, — lettres et journaux étaient
formellement prohibés — i] était naturel que nous fissions
crédit aux bruits les plus invraisemblables qui, nés dans le
block, on ne sait comment, se répandaient aussitôt parmi les Lippert lisait toute la journée, étendu sur son lit, < pour
À ;
trois mille détenus qui y vivaient côte à côte. Ces Parolen épargner mes forces ». disait-il, « car-avec la nourriture qu’on
concernaient le plus souvent notre situation au camp, où nos | nous donne, il serait 4 = t QU :
chances de libération. A cet égard, le baromètre de nos es° + à érait-dangéreux de trop remuer: >
poirs et de nos déceptions était particulièrement instable, Il
arrivait cependant que certains détenus fussent remis en liber-
té — du moins nous persuadions-nous qu'il en était ainsi. En
fait, les transferts de détenus d’un camp à un autre étaient
assez fréquents, sans que nous pussions jamais en découvrir
la raison.
Un jour, Albrecht vit son Î
: 12 ; nom sur la liste de ceux qui
devaient partir le lendemain, Il était le premier de la chambre
Le départ de Belinoff et d’Albrecht nous permettait tout
de même de nous mouvoir plus à l'aise, de nous installer
plus commodément. Lippert et moi-même regrettions néan-
moins beaucoup leur absence. Wegener eut à lutter furieuse-
ment contre tous ceux qui voulaient occuper les places demeu-
rées libres, mais il finit par avoir le dernier mot.
Les Kapos étant la plupart du temps absents de la cham-
bre, Lippert et moi, qui y étions confinés, jouissions d’un es-
. pace et d’une tranquillité suffisants, Personne ne venait nous
déranger.
Tout autre eut été inquiet à moins, car, bien que mesu-
rant plus de 1 m. 80, son poids était tombé à 55 kg: à peine.
Quänt à moi, j'avais maigri de 20 kg, mais étant donné
qu'avant mon entrée au camp j'étais assez corpulent, je n'avais
Pas encore trop mauvaise apparence et, à dire vrai, je ne me
sentais pas très affaibli, Par contre, la maigreur de Lippert
était alarmante. C’est pourquoi il restait pour ainsi dire ER
le temps couché. Mais cela, les kapos n'arrivaient pas à l'ad-
tn Eee 07 CVRNRREER
LENS EE
reg
RUE SECRET EN PES
120 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
ient choqués et le montraient : le moindre
éta > F
mettre. Ils en ét lui cherchoir noise : tantôt la cham-
prétexte leur était bon pour
e était mal balayée, tantôt le
se un peu plus chaque jour. Lippert affectait uae
indifférence totale à l’égard des kapos et ignorait leurs mes-
ineri ne le
ee avec une certaine hauteur, ce dont ils étaient ter-
riblement vexés. Lippert était de toute évidence uns intel-
ligence et d’une culture auxquelles aucun kapo n’aurait pu
prétendre. En outre, son tempérament quelque peu bohème
avait fait de lui un être fort différent du reste de ses come
patriotes. C'était là une raison de plus de le détester. Je con-
nais maintenant trop bien les Allemands pour ignorer leur
incapacité totale à comprendre tous ceux dont l'esprit n’est
pas fait comme le leur. L’Allemand moyen croit sincèrement
que celui qui ne pense pas comme lui n’est pas un homme mor-
mal. De là est née son insupportable manie de toujours vouloir
régenter ses voisins, manie qui le mène rapidement à l’into-
lérance et au despotisme,
Lippert ne s’énervait jamais. D’un calme imperturbable,
il se comportait comme si les kapos n’avaient pas existé, ne
prêtant aucune attention à eux, quoi qu'ils puissent dire ou
faire. Pour, tout arranger, il ne s’adressait plus à moi qu’en
français, langue qu'il parlait couramment. Il rompait ainsi le
dernier lien qui le rattachait à nos compagnons, et cela les
mortifiait profondément, Je faisais de mon mieux pour ne pas
envenimer les choses.
jour.
Les Américains ne s’occupaient pas de la façon dont leurs
prisonniers passaient leur temps. Chacun était absolument li-
bre d'agir à sa guise, sans que la direction du camp intervint
ou même manifestât la moindre intention d'intervenir. Leur
indifférence à notre égard était telle qu’on l'aurait pu croire
délibérée. À y mieux regarder, la vérité apparaissait différen-
te. En réalité leur carence était la conséquence de leur man-
que absoli du sens de l’organisation. Pour s’en convaincre, il
n’était que de les regarder agir.
L'unité qui assurait la garde du camp se mourait d’ennui
faute d’occupations. Le fait que les soldats qu’il nous était
donné d'observer n'étaient soumis à aucune sorte d’entraine-
ment militaire n’étonnera personne, l’armée américaine étant,
Par définition, « antimilitariste », Cela n’excuse pas pour
lit mal fait, etc. Bref, l'atmosphère. 4
ur accordait aucune attention et les consi «
Cela se révélait plus difficile chaque
CS
LES PETITS-FILS j)E L’ONCLE SAM 121
autant le désœuvrement total auquel étaient abandonnés tou
ces beaux gars éclatants de santé, qui, en dehors des Het
de garde, n'avaient rien de plus intéressant à faire que de
trainer leur spleen à longueur de journée, C'était À qui fume-
rait le plus de cigarettes, boiraït le plus de « schnaps », cul-
puterait le plus de filles. Les abords du camp était quotidien-
nement le théâtre de leurs débordements. Jour et nuit ils
déambulaient par. groupes le long des barrières de barbelés
chantant, criant, hurlant, souvent ivres morts et presque tou-
jours en compagnie de filles faciles.
Comment concevoir que de tels hommes fussent capables
de diriger des milliers de prisonniers de nationalité, de carac-
tère et de culture différents, alors qu’ils se révélaient inca-
pables de se diriger eux-mêmes ? Ils étaient pourtant venus en
Europe pour « rééduquer » moralement et civiquement les
« brigands nazis > que nous étions |!
Par bonheur, les Allemands ont une inclination héréditaire
pour le travail et la recherche. Grâce à ce penchant, dans cha-
que block se fondait et se développait peu à peu une sorte de
petite université, aux <« chaires » les plus diverses : sciences,
lettres, arts, langues vivantes (entraînement et débuts), latin,
grec, cours de technologie (construction, électro-technique,
fermage, jardinage, élevage dés oiseaux, des brebis, des ché-
vres, des abeïlles, etc.). D’autre part, certains ateliers étaient
particulièrement actifs : ferblanterie, menuiserie, reliure, etc.
Aucun de nous n’aurait pu se plaindre de ne savoir que faire
de son temps.
Chaque jour, des conférenciers prenaient la parole sur les
sujets les plus variés. Les conférences se tenaient dans les
chambres, ou mieux dans le grenier, où pouvaient prendre
place quatre à cinq cents personnes. Tous les domaines de
l’activité humaine se trouvaient ainsi représentés dans notre
petit univers par des spécialistes et des professeurs — certains
de renommée mondiale — qui avaient maintenant tout loisir
de faire Partager leur savoir à leurs camarades d’infortune.
… Notre vie devenait ainsi moins insupportable, et nous arri-
YIonS parfois à ne plus penser aux barbelés et aux mitrailleuses.
Te. ee
… Cela faisait six mois que je me trouvais à l’école améri-
See de rééducation démocratique. Je n'avais pas encore Je
moindre espoir de voir se terminer bientôt, d’une façon ou
d’une autre, cette situation absurde. Je ne comprenais surtout
PAS ce qui m'avait fait interner à Kornwestheim. De toute évi-
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
122
n camp de discipline. J'avais beau y réflé-
s à découvrir quelle accusation précise,
- lable, avait pu être portée contre moi. Que rapport
SROREE Der entre mon cas et celui des milliers d’Alle-. $
nt Kornwestheim sous des inculpations diverses,
n 3
a ou imaginaires ? “4
Je me décidai à demander une explication. dadressal une
lettre au commandant du C. I C. dans faqnene je m étonnais
de subir un internement prolongé sans qu on ait jamais songé 2
à examiner sérieusement mon cas: J’ajoutais que les autorités
américaines avaient à leur disposition tous les éléments DÉCES: M
saires pour s’enquérir dans les délais les plus brefs de mon
activité et de mon rôle en tant que ministre de Roumanie à
Berlin. Je m’élevais contre Îa méthode inqualifiable à mes …
qui me retenait en détention depuis six mois déjà sans
enquête me concernant eût séulement commencé. Comme
étenus contre les criminels
dence, j'étais dans u
chir, je n’arrivais Pa
yeux,
que
je n’avais commis aucun des délits r
de guerre, ma détention, ajoutais-je, ne pouvait avoir d'autre.
raison que le simple fait d’avoir représenté mon pays à Berlin.
Or comment cela pouvait-il m'être reproché ? les Etats-Unis
eux-mêmes avaient eu un représentant accrédité auprès du
gouvernement du Reich bien après l'ouverture des hostilités, et”
jusqu’en 1941, c’est-à-dire après le déclenchement de la dernière
offensive allemande en Europe : celle de Russie. À cette date
encore, les représentants diplomatiques américains à Berlin
entretenaient les meilleures relations avec les autorités national:
socialistes ! Quoi qu'il en soit, et à supposer que les autorités.
américaines fussent maintenant d’avis de jeter l’anathème sur
tous ceux qui avaient eu un contact quelconque ‘avec Île
gouvernement allemand, même en tant que représentants diplo-
matiques officiellement et légalement accrédités — exception
faite bien entendu pour les Américains — je ne comprenais
pas pourquoi ma détention devait revêtir le caractère infamant
qu’elle avait en réalité, c’est-à-dire avoir lieu dans un camp
disciplinaire, ni surtout pourquoi j'avais été interné dans un
camp destiné avant tout aux Allemands. Je priais enfin le com-
mandant américain d'intervenir auprès des autorités compéten-
tes susceptibles de se pencher sur mon cas, de dire, après exa-
die ou non coupable, et, dans l’affirmative, en quoi
J'avais maintenant trop d'expérience pour me faire beau-
EU Pete sur le résultat de ma requête. Je savais à quoi
2 enr sur Ja diligence qu’apportent les Américains à dé-
endre les « droits sacrés de la pérsonne humaine »
LES PETITS-TILS DE L'ONCLE SAM Se
j1 faut bien en prendre son parti, Depuis que le mond
æst monde, quels sont ceux qui peuvent se vanter d’avoir Se
jours été conséquents avec eux-mêmes ? J'espérais malgré tout
que ma lettre aurait un effet quelconque, én bien ou en mal
Laà-dessus aussi je me trompais. Non seulement elle AE
sans réponse, ce qui ne m’étonna pas outré mesure, maïs encore
ainsi que je devais le constater par la suite, elle ne fut Fra
pas lue ! Plusieurs mois plus tard, lors de mon transfert dans
un autre camp, je m’aperçus en effet qu’elle avait été purement
et simplement versée à mon dossier sans être ouverte. Elle
y était restée.
On ne prenait pas la peine de lire nos lettres, mais en
revanche, chaque détenu recevait un formulaire qu'il était
tenu de remplir ou de compléter avec la plus rigoureuse exac-
titude, sous menace de sanctions sévères. Ces Fragebogen
avaient apparemment pour but d'aider à déterminer la caté-
gorie délictuelle de chacun, à savoir : « criminel de guerre »,
« nazi », ou simplement « militariste ». Cette obligation
n'intérvenait qu’au bout de six mois de détention. Les Fra-
gebogen ne contenaient pas moins de 132 questions ! En ce
qui me concernait, mises à part les questions relatives à mon
identité, je ne pus que répondre en blanc à toutes les autres.
Aucune ne s’appliquait à moi. Pour donner un exemple, une
quarantaine environ de ces questions avaient trait à l'activi-
té éventuelle du détenu dans l’une ou l'autre des multiples ra-
mifcations du Parti national-socialiste, questions qui étaient
pour moi sans objet : même si je l'avais voulu, — et ce n'était
pas le cas — je n’aurais pas pu être membre du Parti natio-
pal-socialiste. Ce questionnaire suffisait à lui seul à démon-
trer l'absurdité de ma présence dans un camp où n'auraient
dû se trouver que ceux auxquels il s’adressait.
: Quelque temps après que ces Fragebogen, düment rem-
plis par les intéressés, eurent été remis à la direction, le
CIC. entreprit d'interroger chaque jour des groupes impor-
tants de détenus, parfois plusieurs centaines. Par ceux qui
l'avaient subi, nous savions qu'il ne s'agissait là que d'un sim-
ple contrôle d'identité. Je dus m'y rendre moi aussi. C'était
la première fois que jentrais en contact avee le GLC. de
Kornwestheim, J’attendis deux heures dans une salle commu-
QUE Où fous ceux qui étaient convoqués à l'interrogatoire de-
Vaient rester debout, en silence, alignés le long âu mur. C'est
alors que je crus apercevoir à l’autre bout de la salle un visa-
8e qui ne n'était pas étranger. Je regardai plus attentivement
et je reconnus à ma grande surprise le consul hongrois Mihal-
RE CR TNT APS
124 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
tez, Je n’en croyais pas MES yeux Lorsqu'il était parti dé
coyicz. JE D ais cru sincèrement qu il ne nous quittait que
Seckenheim, J av liberté. Mais la réalité était toute différente,
pour être mis en nous précéder à Kornwestheim où il avait
11 n'avait fait que nt nous. Il était au block C, voisin du
. is ava
ë terné un MOIS 4 e
GES mais l'épaisseur des barbelés nous séparait. Le pauvre
micn, £ S
Mihalcoviez était méconnaissable ! Il NES SRE
maigri. Il portait des pantalons blancs rayés De eu, comme
ceux des bagnards ou des malades dans certains pus Son
expression avait changé. Il était triste, abattu, viei li. Son Te
gard ne quittait pour ainsi dire pas le sol. Il finit lui aussi! par
me reconnaître, mais nous ne pûmes que Croiser nos regards
en nous souriant amicalement, de ce sourire triste, désabusé,
que lon ne rencontre que chez les prisonniers,
Enfin, je m’entendis appeler, Le soldat qui avait écorché
mon nom m'introduisit dans le bureau n° 4.
Derrière une table sur laquelle -était posée une machine
à écrire où se trouvait une feuille de papier déjà à moitié
remplie, se tenait un caporal, assez beau garçon, les cheveux
frisés, qui me regardait de son air le plus sévère,
— Asseyez-vous ! me dit-il en m’indiquant une chaise en
face de la table, Votre nom ?
Je déclinai mon identité.
— Vous êtes général dans l’armée roumaine ?
— Oui:
— Vous avez bien été ministre à Berlin, n’est-ce pas ?
— En effet.
— Pourriez-vous m'expliquer pourquoi vous avez été
nommé à ce poste ?
— Ma nomination n’a rien de particulier ni de sensation-
nel. Je me trouvais déjà à Berlin en tant qu’attaché militaire,
et le poste de ministre étant devenu libre par suite de la dé-
mission de mon prédécesseur, le gouvernement roumain a sans
doute estimé que j'étais capable de l’occuper.
— Ah, Ah! fit le caporal. Das ist kein schlechter Witz !
Je le regardai, étonné, Je ne voyais vraiment pas ce que
no pe dire de si drôle. Ma réponse paraissait l'avoir mis
n Joie, et son front, du cou it] i du
ses pe ; p, en avait pour un instant per
— Ne serait-ce pas pl :
plutôt à cause de vos excellentes rê-
lations avec les Russes ? me demanda-t-il 2
gt NE PS mec le
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 1
ES 25
— Les Russes ? répondis-je, Je ne vois Pas du tout où
vous voulez en venir, Je n’ai pas cu jusqu'à présent d Va
tions avec Îles Russes, ni en bien ni en mal, Poiffiquene É
parlant, si ce n’est mes relations Personnelles, à Ank n
comme à Berlin, avec mes collègues soviétiques, dE
est d'usage d’en avoir entre diplomates de toutes fé te
Cela ne me semble avoir aucun rapport. D
— Hum ! Les Russes vous diront cela mieux que moi !
— Je regrette, mais je ne vois pas du tou
voulez insinuer.
— Vous êtes encore citoyen roumain, m’est-ce pas ?
— Naturellement !
t ce que vous
— Au fond, notre discussion n’a aucun sens. Lorsque
vous aurez affaire aux Russes, vous changerez peut-être de
langage, car eux, sans doute, sauront bien vous faire parler
Ils doivent être beaucoup mieux renseignés sur votre activité
passée que nous ne saurions l'être nous-mêmes
— Je ne vois pas ce que j'aurais à craindre de fa part
des Russes.
— C'est bien! Nous verrons! Vous pouvez partir...
Mon interrogatoire avait pris fin.
En sortant du bureau, j'étais encore plus déconcerté
qu'avant d’y entrer. En définitive, que voulait-on de moi ?
Après les avoir suppliés, implorés de toutes les façons, six
mois durant, pour en avoir le cœur net, ils ne trouvaient
d'autre réponse à me faire que de proférer de vagues mena-
ces à mon adresse. Si j'avais bien compris, ils me menaçaient
de me livrer aux Russes ! D'où leur était venue cette idée, et
Surtout quelle était leur intention en s’imaginant que j'avais
quelque chose à craindre dé la part des Russes ?
Après y avoir mieux réfléchi, j'arrivai à la conclusion
Le tout cela n’était que du bluff. Il ne pouvait s'agir d’au-
Le chose ! Dans l'incapacité totale où ils se trouvaient de
fournir un motif valable, c’est-à-dire tant, soit peu justifié
Juridiquement, à notre détention, ils avaient recours à la
menace, Sans doute espéraient-ils que la crainte, prenant le
Pas Sur notre volonté de percer leur intentions, arrêteraient le
Let de nos questions, Mais leurs menaces étaient si absurdes,
dr chantage si apparent, qu’ils manquaient leur but,
Lippert, auquel je racontai les détails de mon « inter-
TOgatoire », fut de mon avis. Nous ne pouvions, en conséquen-
cé, Que juger sévèrement le comportement des autorités améri-
bips Dit À
Ar phpaninng bo
a De Éd ont data ee PER
126 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
ê ’elle dé TE
S Jesquelles, dans le meme temps que-e Cenonçaient
Re de 2 jaues employés par les soviétiques pour mettre
les procédés Secipes par eux, n’hésitaient pas à user de
TR ee Épde Jintimidation envers leurs propres prison-
la ee Pan tout cela me paraissait absurde, Sous quel
ete aurait-on livré aux Russes des hommes LS comme moi, 3
n'avaient jamais, sur le plan militaire, eu EEE à eux, quine
leur avaient donc jamais Cause le moindre PrÉIQICes et qui,en
conséquence, ne pouvaient même pas être réclamés par à
eux ? i «
__ J] ne faut rien exagérer, dis-je à Lippert. On ne peut
tout de même pas considérer un petit caporal comme le repré-
sentant qualifié des autorités américaines.
__ Vous auriez raison, me répondit Lippert, si nous avions
la possibilité d'approcher d’autres représentants de ces auto-
rités que ceux auxquels nous avons effectivement affaire.
Pour nous, ce sont malheureusement ces derniers qui comp-
tent, et eux seuls!
Lippert avait raison.
FRET TRES PR CS AN SET mt CU OL LR Liens mn een LP LL 0:
<
Le même jour, Wegener annonça à Lippert qu'il devait n
se préparer à déménager dans le block B, où allaient être
rassemblés tous les «Gandhis»>. Les cas pathologiques de
sous-alimentation, conséquence du régime auquel nous étions me
soumis, s'étaient multipliés à un tel point que les Américains . :
avaient fini par s’en alarmer. Ordre avait été donné de peser ;
tous les internés. Ceux dont le poids était inférieur à la cote |
établie, c’est-à-dire ceux dont le nombre de kilos était infé 3
rieur de 20 % au nombre de centimètres de leur taille au
dessus. du mètre, se voyaient inscrits dans la catégorie des
Gandhis. Ils étaient envoyés dans le block B où on les |
soumettait à un régime spécial de suralimentation jusqu'à Ce
que leur poids redevienne normal, après quoi ils étaient W
renvoyés dans leur ancien block, laissant la place à d’autres K
dont le poids, entre temps, avait atteint la cote d’alarme.
Les Américains avaient mis au point cet admirable SyS-
tème hautement subtil qui consistait à affamer les uns et à
Re ee soude rôle. Certains détenus avaient cal-
tout le RS fait marmite commune avec les Gandhis»
trop ne PARLE suffisamment nourri. C'eût été
Rate Re les Américains se seraient-ils montrés
Es , @@ point particulier alors que tous leurs actes
PParaissaient comme dénués totalement de bon sens?
SEM CS ANR A AUS 2x
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 127
- nous en remettions-nous à (a
Aussi n Sagesse» de lad-
ministration.…
: : ; 5
parmi les Gandhis, Sen trouvaient quelques-uns installés
en permanence: Le comte Bodo von Alvensleben, par exemple
qui, mesurant plus de 2 mètres, aurait pu passer toute fie
à manger sans pour cela atteindre le poids réglementaire
Lippert, qui, mesurant Î m, 80, ne pesait que 55 kg
entrait naturellement dans la catégorie des Gandhis. Mais avec
une obstination incompréhensible, il refusait d’être envoyé
parmi eux. Les efforts de tous ses amis pour le faire revenir
sur sa décision se révélèrent vains : il n’en démordait pas.
y y mettait un point d'honneur. Il ne voulait pas être sur-
nommé un Gandhi. Il resta donc avec nous, en dépit de
Vhostilité croissante que lui témoignaient les kapos. Sa décision
était loin d’être judicieuse. Il devait malheureusement s’en
apercevoir par la suite.
Vers la mi-novembre, deux Parolen firent le tour du camp
et mirent tous les esprits en ébullition. Il était, parait-il,
question de permettre enfin aux détenus de correspondre
avec deurs familles. Certains prétendaient même que, dans
d’autres camps, le service postal fonctionnait déjà et qu’il
allait être bientôt inauguré à Kornswestheim. On imagine
- notre émotion. Les pessimistes hochaient la tête et refusaient
d'ajouter le moindre crédit à ce bruit. Nous avions eu tel-
lement de déceptions de ce genre ! Pour une fois, les opti-
mistes avaient raison. En effet, le mois suivant, chacun écri-
vait sa première lettre, après sept mois de détention.
Le deuxième bruit concernait Sworobtchine. Il devait,
paraît-il, s’embarquer prochainement pour les Etats-Unis. Nous
dissimulions à grand-peine la joie que nous éprouvions à
nous voir enfin délivrés d’un tel individu. Cette nouvelle devait
Lune se révéler exacte. Tous ceux qui ont vécu dans
ee A, alors que Sworobtchine en était le satrape, n'ou-
ront pas de longtemps ce type achevé de gangster qui,
Par malheur, portait l'uniforme américain.
mai See que nous en ayons été autrement avertis, le lende-
du Ses lors de l'appel du matin, le nouveau commandant
ock À entra en fonctions : c'était le caporal Lissanelz-
& Un nouveau règne commençait, non moins funesle que
M de Sworobtchine, mais d'aspect différent.
VIT 0
VA sv dde 298
?
128 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
IV
LE REGNE DE LISSANETZ
Le nouveau commandant du block A, Lissanetz, avait dû
hériter de ses ancêtres son mépris absolu de la légalité et
de l'humanité pure et simple, tant il était ADCrEraU tréfonds de
son être. Un mince vernis de modernisme à l’américaine réus-
sissait mal à dissimuler sa véritable nature, Il nous Apparaissait
tantôt sous des dehors bon garçon, tantôt sous l'aspect d'un
démon déchainé, sans jamais pourtant atteindre à la cruauté
de son prédécesseur. Il était toujours tiré à quatre épingles,
brossé, astiqué sur toutes les coutures, et faisait un large
usage de toute la gamme des cosmétiques que l’armée améri-
caine pouvait mettre à sa disposition. Sa propreté morale
seule laissait à désirer. Il était dénué de toute espèce de scru-
pule. Il aurait été le type parfait de Pescroc international
pour peu qu'il eût eu son sens de l’élégance. Or il en était.
totalement dépourvu. C’est en effet une qualité qui requiert
un minimum de bon goût, et Lissanetz n'en avait aucun, Il
donnait l'impression de n’avoir jamais eu qu'un seul but dans
la vie : s'approprier tout ce qui n’était pas solidement ancré
au sol. Il trouvait naturel de faire main basse sur tout ce
qui présentait à ses yeux un intérêt quelconque. Il se gênait
d’autant moins que ses victimes n'avaient aucun moyen de
défendre leur bien, aucune chance de faire entendre leurs
protestations.
Lors de sa première inspection, il aperçut au mur une
horloge construite par un détenu particulièrement adroit, avec
de vieilles boîtes à conserves, quelques bouts de bois et du
carton. Lissanetz en trouva le mécanisme tellement ingénieux
qu’il la prit aussitôt sous son bras et l’emporta. « Celui qui la
fabriquée, dit-il, pourra tout aussi bien en fabriquer une
seconde. »
Il nous fit dire par le docteur B.…, notre chef d'étage
que tous ceux qui seraient désireux de lui offrir des présents.
pourraient le faire en toute liberté et sans fausse honte. Il.
considérait probablement que nous estimerions à sa juste
valeur honneur qu’il nous faisait en daignant accepter n0$
offrandes. Si Lissanetz n’avait pas été d’origine tchèque, nouS
l'aurions Pris pour le descendant de quelque grand vizir OÙ
d’un Satrape persan,
Lissanetz avait aussi des qualités. Il était, par exemples
“9 antimilitariste convaincu, ce en quoi il ne faisait que S®
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE sAm 129
conformer à la grande tradition démocratique américai
Mais la contradiction entre ses convictions Personnelles 4
ses obligations en tant que chef supréme de 3.000 « nazis
si elle lui apparaissait, ne le troublait nullement. À l'instar
de ses pareils, balancés entre le vieux Puritanisme gnglo- de
xon et la morale flottante propre à toutes les rte
étrangères en Amérique, Lissanetz avait le militarisme =
horreur lorsqu'il en subissait les plus minimes conséquen-
ces, mais en appliquait lui-même les méthodes avec une cer-
taine rigueur lorsque c'était aux autres d’en souffrir. C’est
ainsi que la fameuse tradition de la « position d'inspection »
que Sworobtchine avait mise eh honneur, fut intégralement
maintenue, parfois même aggravée, Cela n’empêchait pas
Lissanetz de déclarer au moins dix fois par jour à Plange, qui,
en tant qu’interprète, était admis dans son intimité, que le jour
même de sa démobilisation, il « flanquerait une trempe au
premier général américain qu’il rencontrerait dans la rue. »
Le cas de Georg Plange était assez curieux. Fils d’un gros
industriel allemand, propriétaire de toute une chaîne de mi-
noteries à Hambourg et à Düsseldorf, ils avaient été arrêtés,
lui et sa femme, dans des circonstances qui méritent d’être
relatées. Comme il n'avait jamais été membre du parti, qu’il
n'avait donc jamais eu aucun rapport avec le « nazisme »,
et,comme en sa qualité de capitaine de réserve il avait été
démobilisé longtemps avant la fin des hostilités parce que
nécessaire à l’industrie alimentaire, Plange n'avait pas été
inquiété lors de l'entrée des Américains à Düsseldorf. Par mal-
beur pour lui, un major américain fut logé dans la maison qu’il
partageait avec ses enfants, Cet officier éprouvait continuel-
lement le besoin impérieux d’extérioser sa joie de la vic-
one en faisant la noce. Un Soir, ayant vidé jusqu'à la der-
ere goutte toutes les bouteilles qu'il possédait, il convia
. . = petite fête qu’il avait organisée avec quel-
re Fee à a pris son mari étant absent, d'apporter à
sion HS Be > exécuta et donna aux RE Ses
= re les Moss bouteilles qu'elle possédait: Mais ais
Aaltcolus LS d’autres. Mme Plange répondit qu elle <=
desde pe e major se mit alors en fureur et lui intima ee
ditée RS à la cave, Craignant des ss 2
si_ fort + ne Plange refusa d'obéir. HAE Re
rent et ve + ee É ee St es = eurs
SE TAERS ve S accrocher aux jupes de leur RES ai
FRS Spirèrent alors au major une idée qui CR
Snifique : il ordonna à son hôtesse de descendre à
]
130 LES PETITS-FILS-DE L'ONCLE SAM
elle et ses enfants, en $e traînant à genoux. Il les suivit
\ ,
a. ne put, et pour cause, découvrir d’autres flacons.
mai À
Le lendemain,
d'aller se plaindre au
ui présentèrent leurs
près des autorités américaines, 1e
quelles excuses tout en d’assurant que Je
major serait sév
cile des Plange
y. découvrit un passepo
un voyage en Suisse,
virent qualifiés sur-le-champ de «suspects > sous prétexte que
l'autorisatioh de faire ce voyage était une marque de « favori-
tisme de la part des autorités nazies >», Les Plange ne pou-
vaient donc être que d’affreux suppôts du régime. Entre
temps, Plange, qui était parti en voyage, était revenu à Ja
maison. Ils furent arrêtés, lui et sa femme, bien que l’enquête
dont tous deux furent l’objet n’eût apporté aucune charge
nouvelle. On’alla jusqu’à interroger leurs enfants dont l’aînée
était une petite fille de huit ans!
C'est ainsi que Plange était devenu notre compagnon
à Kornwestheim. Sa femme se trouvait internée dans un au:
tre camp, près de Ludwigsburg. Avant la guerre, Plange avait
étudié certaines spécialités aux Etats-Unis. Il parlait très bien %
l'anglais et c’est ce qui avait incité Lissanetz à le prendre 22
près de lui, à la fois comme interprète et comme confident
de ses infortunes sentimentales. Après avoir longtemps épar:
pillé son cœur à Ludwigsburg, il avait fini par l'offrir tout
entier à une belle jeunesse de Kornwestheim. Il s’en voulait
d’ailleurs de s'être laissé prendre à ce point et déversait Sa
mauvaise humeur sur tous les « guys » du block A, qu’il abreu-
vait d’injures. Tout le répertoire propre aux gangsters de bas.
étage y passait, Il me faut toutefois reconnaître que ses vio-
lences restaient toutes verbales, alors que Sworobtchine, lui,
n’hésitait pas à cogner. Par contre, les cadeaux qu’il faisait .
à sa belle nous coûtaient de jour en jour davantage, et le rythme
en devenait inquiétant. Les « quittances >» que nous étions bien
forcés de lui remettre, en échange des sommes qu’il prélevail
qAns nos enveloppes, défilaient à une allure accélérée. De.
plus, il fallut bien nous rendre à l'évidence : nos enveloppes
étaient Join de contenir ce que nous y avions déposé. Des cen:
taines de milliers de marks y avaient été directement prélevés
sans que nous en ayons été informés. Les montres en Of
étaient parties les premières.
Bientôt, la € boite aux lettres » fut pleine des réclamations
Tue nous adressions au CIC. jusqu'au jour où il nous fut
Mme Plange eut la malencontreuse idée -
ërement puni. Deux jours plus tard, le domi: M
fut perquisitionné de fond en comble, et 5n
rt indiquant que Mme Plange avait fait M
deux ans auparavant. Les Plange 6e Re :
SE A mn ET RENE
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 131
répondu que € les enveloppes contenant nos objets de val
ne se trouvaient pas placées sous la garde du C.LC. La
Fe conséquent, la disparition de ces objets ne le See
en rien. Aucune réclamation relative à ces enveloppe =
devait donc plus être désormais adressée au CIC. a re
Cela laissait supposer que cette affaire était de la com.
étence exclusive du commandant du camp, maïs comme no :
ne l’avions jamais vu et que nous jignorions jusqu’à ee
nom, notre horizon étant limité aux barbelés du block noûE
navions d'autre ressource que de répéter après Dante - = Las-
ciate ogni speranza… » Lissaretz était, et restait, notre szul
maître. -
Une fois promu au rang d’interprète, Plange vint s’ins-
faller chez nous, Ses rapports avec Lissanetz n'étaient pas
toujours drôles, surtout lorsque ce dernier n’était pas encore
remis des excès de la veille. Il avait non seulement la charge
de rédiger la correspondance courante, ce dont Lissanetz a
suite de son ignorance, était incapable, mais encore il devait
écrire toutes les lettres d'amour de son chef et traduire celles
que lui valait la distribution généreuse de chocolat et de
cigarettes. E
Mais c’est à Preis, un peintre, que revenait sans conteste
la palme du martyre. Son talent artistique était, de la part
de Lissanetz, l’objet d’une exploitation en règle. îl ne se pas-
Sait pas de jour qu’il ne lui donnât à reproduire, à l’huile ou
À l'aquarelle, selon- lintérêt du sujet, les photographies de
ses petites amies, même les plus éphémères! Evidemment
C'était la maîtresse en titre qui avait le pas sur tout le mer
- : È .
fretin, c’est pourquoi Preis n'arrêtait pas de faire son por-
. Le Le les angles et dans toutes les attitudes. Peu à
fins ns Ses une véritable usine à portraits et avait le
A tonte ee à faire face aux .commandes qui affluaient
SE EE s. Lissanetz, les amis de Lissanetz, les supé-
€ LiSsanetz, tous les Américains qui remplissaient une
fonction
quelconque dan LR
dress q S lé camp avaient recours à ses bons
Dai ee débaiait dans un océan de photos de parents,
duisait Jes tr ee d’enfants, de fiancés, etc. dont il repro-
ensuite à ne S en quelques coups de crayon et qu'il coloriait
qu'approxim Le allure. La ressemblance n'avait beau être
sommaire sEYanes portraits exécutés de façon tout à fait
Couvercle ÿe Peu dans le style carte postale en couleurs ou
faire la q e boîte à bonbons, Preis n’arrivait pas à satis-
emande, Il se trouva même un colonel qui passa
2 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
132
dix portraits : le sien, celui de sa femme, qe
acun dans plusieurs poses: Preis, il est vrai,
ofit de son travail et vivait un peu mieux
aux aliments et cigarettes qu’il recevait
commande de
ses enfants, ch
retirait quelque pr
que nous, grâce aux
pour prix de celui-ci.
se trouvait installé sur le trône
depuis peu lorsqu'on annonça l'ins-
pection d'un général américain. On prétendit, et il est forte.
ment probable que cela était vrai, que ceus inspection eut
effectivement lieu, bien qu'aucun de nous n eût aperçu le géné.
ral. Certains affirmaient pourtant qu'il avait passé la tête
Le caporal Lissanelz
démocratique du block A
par la porte entrouverte de l’une des chambres du parterre, -
mais l’avait retirée aussitôt à cause de l’odeur insupportable
qui lui avait désagréablement chatouillé les narines, Mais la
preuve la plus sérieuse de sa visite était l'ordre qui fut donné
peu après de transformer les vestibules de chaque étage en
dortoirs, afin de « décongestionner » les chambrées, Seul un
officier supérieur était capable de donner un tel ordre. Etant
donné le nombre des détenus, le résultat en fut à peine sensi:
ble, Cette mesure devait même avoir, comme on le verra plus
tard, des conséquences funestes,
Il y avait une autre preuve, qui celle-là nous réjouit, de
la vistte du général. Lissanetz avait été assez rudement étrillé
par celui-ci Nous ignorions les motifs de la semonce et tous
les efforts de Plange pour les connaître demeurèrent vains. Tou-
jours est-il que la haine que Lissanetz portait aux généraux re
doubla.
— Le premier que je rencontrerai après ma démobili:
sation, disait-il avec rage à Plange, je lui ferai valser les
molaires !
Les associations d’idées peuvent jouer parfois de mauvais
tours à ceux qui s’y attendent le moins, et qui doivent nonobs-
tant en subir les conséquences les plus imprévues. Comme
pour le moment Lissanetz était dans l'impossibilité de mettre
ses menaces à exécution sur la personne des généraux améri
cains, et comme la date de sa démobilisation reculait de jour
en jour davantage par suite des lenteurs de la « démilitarisa
tion » et de la « dénazification » de l'Allemagne, l'idée lu
vint soudain qu’il pourrait tout aussi bien satisfaire son be
soin de vengeance sur la personne d’un général quelconque
en l’occurrence sur l’un de ceux qu'il avait sous la main:
— Plange ! cria-t-il, fais-moi venir tout de suite un géné
ral! Je veux lui faire cirer mes souliers !
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 133
plange, ne comprenant ps très bien ce que voulait
au juste son illustre seigneur, s’attira sur-le-champ une bordée
d'injures ordurières :
__ pt surtout, ne fais pas semblant de ne pas me com-
rendre, fils de p... ! conclut Lissanetz. Fais-moi venir ici un
e ces dirty généraux | JEReUx en Voir un cirer mes souliers !
Plange, ne sachant où s’adresser, vint me trouver.
_— Lissanetz, me dit-il, veut absolument que vous alliez
cirer ses chaussures !
Je crus tout d’abord qu'il plaisantait et je lui assurai que
je ne le trouvais pas drôle. Mais il insista. :
__ Je ne plaisante pas. J’ignore quelle mouche la piqué.
__ Si Lissanetz a effectivement manifesté ce désir, répon-
dis-je, vous pouvez toujours lui dire que je refuse, quant à moi,
de le satisfaire.
plange s’en retourna vers Lissanetz et lui communiqua
ma réponse. Celui-ci dut probablement se sentir moins sûr de
Jui, car il n’insista pas, tout au moins en ce qui me concer-
nait, et demanda à Plange de s’adresser à un autre général.
En désespoir de cause, Plange alla trouver Gerlof, ancien
professeur à l’école polytechnique de Charlottenburg, lequel
devait aux bizarreries du régime national-socialiste d’être as-
similé au grade de Général de Police. Gerlof, lui aussi, refusa.
Plange rapporta, en tremblant, la chose à Lissanetz. Il
fut accueilli par une nouvelle bordée de jurons.
— Amène-moi tout de suite ces deux cochons de nazis !
Pour qui se prennent-ils donc ?
Gerlof et moi dûmes nous rendre chez Lissanetz. Comme
Gerlof lui semblait probablement plus € arrogant » que moi,
c’est à lui qu'il s’en prit en premier.
— Prends cette brosse et frotte immédiatement ces chaus-
sures, espèce de sale cochon !
— Que dit-il ? me demanda Gerlof en se tournant vers
moi,
P
d
. Cette demande était en elle-même un manquement grave
| Ë Position de garde-à-vous dans laquelle nous devions nous
lenir lorsque nous étions devant Lissaneiz. Les injures jailli-
à deDlus belle, Bégayant de rage, il nous ordonna de sortir
du bureau et de rester immobiles pendant deux heures dans
e corridor, face au mur. Mais cela ne l'avait pas calmé. Il
S cu bureau au bout de quelques minutes pour voir ce que
Aous faisions, Par malheur, Gerlof était en train de raconter
pa enfure à ün autre détenu. Lissanetz le fit Rene
touj ans le bureau et j'ignore ce qu'il s'y passa, car j'étais
Jours dans le couloir, face au mur. Gerlof me dit par Ia
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
134
i Lissanetz s'était contenté de l’injurier Copieusement
suite que I intimé l’ordre de cirer ses Chaussures,
et lui avait à nouveau
mais que, devant SON re
ï est-il qu'aprè :
b in Lissanetz eut l’idée de nous. pur d’une autre
ou L
facon. Il nous pria de le suivre jusqu'aux cabinets et nous or
Re de les nettoyer, nous menaçant des pires sanctions si
un quart d'heure plus tard ils n’étaient pas aussi propres
w'un sou neuf, ce : x >
A pas encore digéré son échec, il nous quitta en jurant
et ne reparut plus de la journée.
fus, il l'avait renvoyé dans le couloir,
Vers [a fin du mois de novembre, notre nourriture devint
sensiblement, et incontestablement, plus mauvaise. Le bruit
courait que des détournements auraient eu lieu à l’administra-
tion du camp ; une bonne partie des aliments destinés aux
détenus prenaient le chemin du marché noir. Lissanetz était M
le premier visé, mais il ne pouvait être qu'un des anneaux »
d’une chaîne assez longue.
Le plus étonnant était qu’au bloc des Gandhis tout
continuait comme par le passé : les rations des détenus n’y.
avaient pas été diminuées, bien que ceux-ci y fussent mainte- …
nant beaucoup plus nombreux par suite de l’aggravation du.
régime dans le reste du camp. Cela provoqua une véritable
campagne d'opinion contre les Gandhis: on les aceusait
de faire exprès de ne manger que juste assez pour éviter d’af-
teindre le poids limite qui les aurait fait réintégrer leur précé-
dent domicile, ce qui leur permettait de profiter en permanen-
ce de leur régime de faveur. Le surplus d’aliments qui ré
sultait de l'application de ce système était, affirmait-on encore,
iroqué, contre d’autres objets, surtout du tabac, Re
Un des traits essentiels du caractère allemand est l’extra-
ordinaire appétit dont fait preuve la majeure partie de ce
peuple, en toute circonstance, Certains étrangers malveillants
vont jusqu'à prétendre que les Allemands ne s’arrêtent jamais
de ä É è
manger, même lorsqu'ils sont à la messe. C’est certaine
De ne _ Si pas moins vrai que, pour les Allemands,
re même un de ses b É ee CHE Me ES RATES
en se S, Certes, la nourriture que nous rece-
tuer un de nos so en trop insuffisante pour ne pas consti-
il prénait, chez la SE “ajeurs. Mais, pour naturel qu'il ft,
gérée qui se tradtéaf ace d'entre nous, une importance ex#
animale, J'ai vu . Souvent par des scènes de gloutonnerie
ains de mes compagnons, autrefois des
s nous avoir laissés ainsi un bon.
dont il viendrait s'assurer en personne,
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 135
personnages assez importants, ramasser les miettes de pain
tombées sur le sol ou lécher leur gamelle non seulement à l’in-
térieur mais aussi à l'extérieur, afin de ne pas laisser perdre
ne füût-ce qu'une goutte de soupe. Lorsqu'un détenu était
trop malade pour finir sa gamelle il versait ce qui lui restait
de soupe dans les boîtes que lui tendaient avidement ceux qui
se trouvaient auprès de lui et qui l’avalaient goulûment, bien
que n’ignorant pas quel risque de contagion ils couraient. À vrai
dire, pareille occasion était fort rare, car ce n’est pas facile-
ment que l'un de nous renonçait à tout ou partie de sa ration
de soupe, aussi mauvaise fût-elle.
L'arrivée des marmites donnait lieu à un spectacle chaque
jour renouvelé. Dès qu’on les avait apportées dans la cour, une
dizaine de détenus, nommés les « appréciateurs », faisaient
cercle autour et donnaient leur avis sur la qualité de la soupe,
gravement, avec des mines d’experts. Après de laborieux dé-
bats, ils laissaient enfin tomber leur verdict : «claire, épaisse,
trop liquide, 3, 5, 8 ou 10 grammes de viande par personne,
grasse OU maigre ». Aussitôt prononcé, ce verdict se répandaït
à travers le block, de sorte que les visages de tous ceux qui
attendaient leur tour dans la cour, en files interminables, re-
flétaient déjà la déception ou la joie, si grande était leur con-
fiance dans la valeur du jugement des « appréciateurs ».
La distribution de la soupe se faisait selon un système
savant de répartition des restes par roulement, et la précision
en était mathématique. Si jamais un détenu avait reçu une
cuillerée de plus que ses camarades, je suis sùr qu'il y aurait
eu mort d'homme. Lorsqu'il s’agit de nourriture, il est pru-
dent de ne pas plaisanter avec un Allemand. Aussi est-il fa-
cile d'imaginer quelle était l’indignation générale lorsque nous
parvenait l’écho des détournements alimentaires opérés à lin-
tendance du camp à notre détriment. Mais qu'aurions-nous pu
y faire ?
En ce qui me concerne, je commençais à ressentir les ef-
fets d’un affaiblissement généralisé. Le manque de vitamines
Provoquait en moi des troubles de circulation. Le matin sur-
tout, lorsque je me lavais, par suite du contact de l'eau froide
mes mains se vidaient de leur sang et devenaient d’un blanc
cireux, presque cadavérique.
Je ne pouvais m'empêcher de penser à l'hiver qui appro-
Chait et que j'aurais à affronter avec un organisme affaibli.
Fin novembre, j'avais déjà maigri de 25 kg.
C’est à cette époque que nous apercûmes lès premières
lueurs d'espérance, tout au fond des ténèbres dans lesquelles
Nous étions plongés.
EUX PA Ce € | AA
—
136 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
PREMIÈRES NOUVELLES DES MIENS
Je n'avais pas pris au tragique le caprice de Lisanetz
voulant à tout prix faire, cirer ses chaussures par un général,
Je m'étais efforcé de n’en voir que le côté comique/ ferme-
ment décidé que j'étais à garder ma bonne humeur, nvers et
contre tous. J'avais même trouvé là un excellent sujêt de dis-
traction qui venait à point pour rompre l’ennui quotidien
résultant de la monotonie de notre existence à l’{nternment
Camp 75. Cet incident me donna néanmoins l’occasion de
protester contre l'attitude des autorités supérieures américai-
nes dont la carence dans l’accomplissement de leur mission
permettait à un Sworobtchine et à un Lissanetz d’étaler, l’un
son ignominie, l'autre ses prétentions ridicules, Je décidai
donc d'envoyer une lettre de protestation au chef du C.I.C. du
camp, et jy joignis une lettre pour l'ambassadeur Murphy,
conseiller politique près du commandement suprême des for-
ces américaines en Europe.
Je m’y plaignais notamment d’être enfermé depuis plus
de six mois, sans que m'eût jamais été communiqué le motif
de ma détention. Je reprenais les arguments déjà maintes fois
exposés,
Je relatais enfin, à titre d'exemple, l'incident qui m'avait
mis aux prises avec un caporal américain, lequel avait mani-
festé le désir de voir un général cirer ses chausures, et je
demandais en conséquence si cette prétention était, aux yeux
des autorités américaines, parfaitement compatible avec les
stipulations du droit international, et si c'était là la façon dont
ces mêmes autorités entendaient traiter un général et un di-
plomate roumain.
à Je Savais pertinemment qu’il ne fallait pas me faire trop
d'illusions sur les résultats d’une telle lettre, comme d’ailleurs
de toute plainte concernant les abus manifestes des représen-
tants des autorités
ri m'avait Progressivement amené à penser que la
: Re ont Le Américains considéraient l’Europe procédait,
Hate ao tds d'une mentalité de conquérants colo-
ricaine rtu de laquelle un représentant de l'autorité amé-
2e ne pouvait en aucun cas être blâmé pour un délit qu'il
au préjudice d’un Européen. Ou bien
jugé malgré tout nécessaire, on évitait
F celui-ci à Ja connaissance du détenu
a
re 2e
v /
américaines, Tout ce que j'avais vu et subi.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 137
européen. Mais, tout compte fait, ne fût-ce que pour le prin-
cipe j'estimais que ma lettre de protestation devait être écrite.
?
On comprend donc quel fut mon étonnement lorsque quel-
ques jours plus tard un soldat vint me chercher pour me
conduire au C.I.C.
Le lieutenant Levy, qui en était le chef, compulsait mon
dossier. J'étais curieux de connaître les effets de ma lettre.
Mais je me trompais : ce n'était pas de ma plainte qu'il s’agis-
sait, mais de tout autre chose.
— En quelle langue voulez-vous parler ? me dit Levy
après m'avoir invité à m’asseoir devant lui.
— Je parle aussi bien l’allemand que le français, répondis-
je, et moins bien l’anglais. Mais je préfère le français.
Notre conversation commença donc en français.
_— Vous êtes bien l’ami d’Antonesco ? me demanda-t-il.
— Il y a plusieurs Antonesco, répondis-je. J’ignore au-
quel vous pensez, mais de toute façon je n'ai jamais été l’ami
d'aucun d’eux.
— C'est de l’ancien <-Führer » de la Roumanie qu’il
s’agit Comment pouvez-vous prétendre n'avoir jamais été
son ami alors qu’il vous a envoyé comme ministre à Berlin ?
— Je crois que vous faites erreur, En Amérique, il est
d'usage que le président envoie ses amis personnels le repré-
senter à l’étranger. Cela ne se fait cependant pas en Europe.
D'ailleurs, officiellement, je n'ai jamais été le représentant
du maréchal Antonesco, mais celui du roi Michel. .
— Je veux dire ami au sens politique.
— Pas même, Le maréchal Antonesco, en tant que chef de
l'Etat roumain, était mon supérieur direct, à la fois militaire et
politique, mais surtout militaire. Je n’ai jamais eu l'honneur
d’être son ami,
— Vous le connaissiez cependant fort bien ?
— Evidemment ! Comment aurais-je pu ne pas le con-
Maitre puisque j'étais sous ses ordres !
— Alors, pourquoi dites-vous qu'il n'était pas votre
ami ?
= Je vous comprends mal, D'habitude c'est tout autre
chose qu’on entend par le mot amitié.
= C’est pourtant grâce À Antonesco que vous avez el
tous les postes auxquels vous avez étè nommé !
138 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
__ Absolument pas ! J'ai été attaché IMIHEAER en Turqu
sous le roi Carol, et je me suis vu désigné pour certain £.
missions, nofamment en France et en Pologne, par d’autres
chefs que le maréchal Antonesco !
Tandis que je parlais, Levy consultait mon dossier.
__ Vous avez bien rédigé un mémoire, lorsque vous étiez
Fe.
à Seckenheiïm ? ES SR
__ À Seckenheim? Non, Je n’ai jamais été interrogé.
Seckenheim.
_— Mais pourtant vous avez rédigé un mémoire relatif à.
l’'Entente Balkanique ! z
__ En effet, il m'avait été demandé, mais c’est à Bärenkel
ler, et non à Seckenheim. 5
manda-t-il brusquement.
— Je n’en sais absolument rien. Lorsque je l’ai quittée
elle était sur le bord de la route, à Oefz, sans abri et dépourvue
de tout. Je suppose qu’elle y est-encore, ?
— Où se trouve Oetz ?
— En plein Tyrol, à 60 km. à l’ouest d’Innsbruck.
Levy leva les yeux pour me regarder fixement en fron
çant les sourcils. Je fis de même et le regardai droit dans
les yeux, tout en me demandant pourquoi il me posait toutes
ces questions baroques, à
—.Savez-vous à qui cela appartient ? me demanda-t-il en
> H æ A r . CR: F
m'indiquant des vêtements posés sur une chaise, derrière lui.
Je regardai le paquet et mon cœur s’arrêta de battre :
ces vêtements m’appartenaient ! 3
— Tout cela est à moi, dis-je la gorge serrée. J'avais
reconnu surtout une de mes cravates posée en travers du
paquet. J’ajoutai d’une voix éteinte : de
— Comment mes affaires sont-elles arrivées ici ?
Levy ne me quittait pas des yeux.
— Cest votre fils qui les a apportées, me répondit-il
que j'étais à ne pas profaner
re fois, depuis plus de six mois
miens, J'étais incapable d’arti:
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 139
culer un seul mot. Nous restâmes un moment, Levy et moi, à
nous observer. ?
_— Où est-il? finis-je par demander. Puis-je le voir ne
serait-ce qu’un instant ?
— C'est interdit, répondit Levy. D’ailleurs, il est parti
depuis longtemps.
Je serrai les dents pour ne pas crier. Une cruauté aussi
gratuite me révoltait,
— Quand avez-vous vu votre famille pour la dernière
fois? me demanda Levy. :
— Cela fait plus de six mois maintenant. Où sont-ils à
présent ?
— Je n’ai pas le droit de vous le dire. Prenez vos affai-
res ; vous pouvez partir. ;
= Où diable avez-vous pris tout cela? Un costume
neuf, ma parole ! Et des chemises, et une cravate!
Lippert n’en croyait pas ses yeux. Je m'assis sur le lit,
car j'avais les jambes coupées.
— Imaginez-vous, dis-je à Lippert, que mon fils est venu
m'apporter un paquet,
- Cela paraissait aussi fantastique aux autres qu'à moi-
même. Personne encore n'avait reçu de nouvelles de sa famille
ni n'avait entendu dire que quelqu'un en eût reçu.
Is s’exclamèrent tous d’une seule voix :
— Vous l’avez vu ? Vous lui avez parlé ?
— Non, Il paraît que ce n’est pas possible. Levy ne m'a
appelé que longtemps après lui avoir fait quitter le camp.
Mes compagnons étaient indignés. Ils avaient eu un ins-
fant l’espoir d’avoir par ma bouche des nouvelles du de-
hors, Leur décepton était presque aussi grande que l'avait été
la mienne, Ils continuaient de me poser des questions.
— Où est votre fils ? Quand est-il venu ?
— Je n’en sais rien. Levy n’a rien voulu me dire !
— Cest inconcevable ! s'écria Lippert en levant les b
au ciel.
: Je Youlus ranger mes affaires, mais je me rappelai que
Ïe n'avais pas d'endroit où les mettre. Müller, avee Sa gentil
ras
nat ter datiec titres diam à
VAN Lise
LOVE ne
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 141
140 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
Ji me semblait également incompréhensible de me voir
associer à certains événements de la politique intérieure rou-
auxquels, de toute évidence, je n'avais pu prendre
Jesse coutumière, se baissa et sortit de son lit une boîte en
carton qu'il y tenait cachée
__ Tenez, me dit-il, je vous la prête jusqu’à ce que vous en
ayez une autre. Demandez-en donc une à D.…, il n'en mañque
maine,
part.
Ce qu'il y avait d’inquiétant, c'était de constater comment
ceux-là mêmes qui s'étaient engagés à bâtir un monde plus
juste, suspectaient et serres à tort et à travers une infinité
de personnes, Sans même se donner la peine de vérifier tout
pas. ee ; : à
Après m'être quelque peu calmé, je m'efforçai de décou-
vrir le fil qui pouvait relier les questions que Levy m'avait
posées. Sans aucun doute — et tous mes compagnons aux- d'abord si ces accusations étaient tant soit peu fondées, et les
quels. j'avais relaté mon IN ETTOBRIOIrE NACRE prétendus délits suffisamment établis. Jamais encore, AJICUN
mon avis — le chef du C.I.C, avait dû s’imaginer que j'avais des spécialistes du CIC. qui m’avaient « interrogé » n'avait
réussi à me mettre en contact avec l'extérieur. Comment ? |].
l'ignorait, mais, de toute façon, je n'avais pu employer que
des moyens prohibés, Que mon fils fût parvenu à apprendre où
je me trouvais, cela avait dû beaucoup intriguer Levy. Je
n'étais pas prêt d'oublier son regard lorsqu'il m'avait deman-
dé où se trouvait ma famille, Mais pourquoi donc alors m'avoir
posé toutes les autres questions : ma prétendue « amitié »
avec le maréchal Antonesco, le mémoire écrit par moi sur
lJ'Entente Balkanique, ete ? Quel lien y avait-il entre toutes
ces questions ? Et pourquoi tant de mystère ? Je ne voyais .
surtout pas ce que tous ces gens-là voulaient de moi, et je me
faisais d’autant plus de souci que j'en venais à croire que
leur comportement à mon égard ne pouvait avoir d’autre ori-.
gine qu'un malentendu absurde sur ce qu'avaient été en réalité
mes fonctions et mon activité passées. Ce qu’il y avait de par-
ticulièrement pénible, c’était leur ignorance des événements
les plus récents de l’histoire européenne comme de ceux qui
y avaient joué un rôle. Je m'en étais une fois de plus rendu
compte lorsque Levy avait parlé d’Antonesco comme d’un
Ogre « nazi >», qui avait, à l’en croire, passé son temps à man-
ger du juif. Certes, Antonesco, sous lPinfluence des idées qui
étaient à l’époque répandues dans toute l'Europe, avait ordon-
né des mesures coercitives à l'égard des israélites, particuliè-
rement dans le domaine économique. Mais le régime du ma-
réchal Antonesco, loin d’avoir été pour les juifs un régime
de terreur, ainsi qu'on en était persuadé en Amérique, avait
été au contraire pour eux l’instrument de leur salut, car si le
maréchal Antonesco n'avait pas réussi à se maintenir au pou-
voir, la Roumanie aurait été automatiquement livrée pieds et
AUS sn HE extrémistes de la Garde de Fer. :
Antonesco Peel … er SE Re Re
ritable féie que les juifs auraient eu à subir un vé-
rreur, régime qui leur fut épargné juste-
ment grâce à la présen
grû ce d’Antonesco qu'on avait maintenant
beau jeu d’accuser: É ne
utilisé une méthode autre que celle de l’accusation directe,
non fondée, jamais motivée, ni même expliquée par des faits.
A l'origine de chacune des questions posées se trouvait une
idée préconçue de laquelle l’enquêteur ne démordait pas :
__ Vous êtes nazi, bien entendu ! Vous êtes un crimiael,
bien entendu ! Vous êtes un bourreau de juifs, bien entendu!
— Mais non, voyons ! C'est faux !
— Mais si, c’est vrai, vous êtes nazi. Il est impossible
que vous ne l’ayez pas été ! Tous ceux qui Font été disent
maintenant que c’est faux !.
Telle était la méthode du C.I.C. américain. Elle était le
résultat de la psychose qui s'était emparée du peuple améri-
cain tout entier. Il s’y ajoutait le ressentiment qu'on nourris-
sait à l’égard des Européens, tenus pour responsables soit
directement soit indirectement de tout ce qui avait pu se
passer au cours de cette deuxième guerre mondiale. Tout Eu-
ropéen non juif était soupçonné d'antisémitisme. Et cela ré-
Pondait parfaitement à l'image que l’Amérique se faisait de
l'Europe,
La façon d’agir de Levy était d'autant plus absurde que
trois jours plus tard on nous avisa qu'il nous était désormais
Permis d'envoyer des lettres et de recevoir des lettres et des
Colis. Cet événement si longtemps attendu marqua le début
d’une ère nouvelle dans la vie des détenus. L'atmosphère géné-
rale S'en trouva profondément influencée. La preuve en est
que le Pourcentage des suicides diminua brusquement. Ce-
Pendant, la joie de pouvoir envoyer à ceux qu'on aimait quel-
ques mots pour les rassurer, leur redonner de l'espoir, et de
Pouvoir recevoir de leurs nouvelles, ne devait pas être donnée
à tous, La possibilité que nous avions de communiquer avec
les nôtres entrainait la révélation de tragédies, de souffrances
ét de privations demeurées trop longtemps enfermées en nous
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 143
142
âmes par suite de l'interdiction que nous avions d'écrire, à à perdre tout espoir. Je me disais que ma famill
RE t, éclatait au grand jour. Beaucoup q Que CO et et] > $ re
Tout cela, maintenant, 2 È devait être restée à Oetz et qu’il me serait impossible de com-
familles d’internés allaient recevoir pour ne nouvelle une
lettre que leur enverrait un = camarade de P anche », et qui
leur apprendrait que leur père, leur mari, leur ami, était de
puis longtemps déjà passé au royaume Le ombres, soit qu'il -
fût mort de fièvre à linfirmerie, soit qu’il eût mis fin is
jours au bout d’une corde, ou bien EneGre=qu il eût reçu par
mégarde une rafale de mitraillette tirée « pour rire.» par. À
quelque boy ivre. Et parmi les détenus, combien y en aurait-il
qui apprendraient la destruction de leur foyer brûlé ou réduit te
à néant par la furie aveugle d’une guerre qui continuait à
exercer ses ravages bien après la date qui, théoriquement, en
marquait la fin, ou la mort d’un être cher sur l’une quelconque
des routes de la débâcle ou de l'exode, ou quelque drame plus.
sombre encore ?
On imagine l'émotion de tous ceux qui avaient enfin le
droit d’écrire pour la première fois à leur famille, en utilisaat
le formulaire spécial où chacun disposait de dix-huit lignes,
Dix-huit lignes une fois par mois, ce n’était pas beaucoup, alors
que nous aurions pu remplir des pages et des pages avec ce
que nous avions sur le cœur. Nous étions cependant bien
contents de les avoir, ces dix-huit lignes mensuelles.
muniquer avec elle. Tous mes Compagnons de chambre étaient
maintenant entrés en contact avec les leurs et en avaient des
nouvelles, bonnes ou mauvaises. Tous, sauf Wegener et moi.
La famille de Wegener ayant fui Kolberg devait probablement
se trouver dans le Mecklembourg. Il pensait que les siens
s'étaient réfugiés chez des parents éloignés, près de Neu-Stre-
jitz, mais ce n’était qu’une supposition. Le pauvre Wegener
ne se doutait pas de la tragédie qui s'était abattue sur sa fa-
mille. Il ne devait l’apprendre que beaucoup plus tard, Il était
le seul de nous tous à posséder une photo de sa femme et de
ses deux filles. Il avait confectionné de ses mains un cadre de
bois et l’avait accroché à la tête de son lit. Tout comme moi,
Wegener se rendait plusieurs fois par jour à la cave du block,
où avait été installé le bureau de poste, voir « s’il était arrivé
quelque chose pour lui ». Mais c'était foujours en vain.
Noël n’était pas loïn. Beaucoup de détenus, surtout les
paysans, avaient reçu de volumineux colis contenant de gros
pains de campagne, des saucisses, du lard, du tabac et des
pommes. Oh ! ces pommes ! Rien qu’à les voir, si rouges et
si nacrées, j’en avais les larmes aux yeux. Des pommes et des
noix de Noël ! C'était toute mon enfance que je sentais remon-
ter en moi. Je me revoyais la veille de Noël allant de porte en
porte avec mes petits camarades, chantant et recevant des
pommes, des noix et des craquelins. Des craquelins ! Je con-
templais avec envie mes compagnons paysans qui croquaient
à pleines dents ceux qu'ils venaient de recevoir.
Nombreux étaient ceux qui ignoraient où adresser leurs
lettres. Avec certaines régions de l'Est de l’Allemagne, où
avec l’Autriche détachée du Reich et devenue non seulement
étrangère mais encore ennemie de sa voisine, toute corrés- -
pondance était impossible. D
En ce qui me concernait, je craignais fort que ma famille
se trouvât encore dans le Tyrol, auquel cas ma lettre n'avait
aucune chance de lui parvenir. Le lieutenant Levy ayant Ca
tégoriquement refusé de me dire où se trouvaient ma femme
et mon fils, que pouvais-je faire ? J’écrivis donc tout d’abord
à une amie de ma femme, Mme Knauer, doctoresse à Kissins …
gen, dans l'espoir qu’elle aurait peut-être des nouvelles de ma +
famille. J’estimais que si ma femme avait eu la possibilité
d'écrire à quelqu'un, certainement sa meilleure amie devait
avoir reçu une Jettre d’elle, Je priai donc Mme Knauer de dire
éventuellement à ma femme que j'étais en parfaite santé et
quelle pouvait désormais m'écrire. Dès que j'eus expédié cette
lettre, la fièvre de l'attente commença,
Notre block se préparait à fêter Noël. Les chœurs étaient
au point depuis longtemps. Quelqu'un avait réussi à dénicher
un Sapin, Dieu sait comment ! Il avait été installé sur le pa-
lier de notre étage, décoré du mieux que nous avions pu, à
l’aide de bouts de carton, de papiers de couleur découpés et
de morceaux de fer blanc.
Nous célébrâmes la nuit de Noël devant l'arbre, entassés
dans les escaliers et lé corridor de notre étage. On entendit
Plusieurs discours, ainsi que des poésies. Puis, les chants de
Noël allemands firent couler pas mal de larmes. Beaucoup de
détenus, surtout parmi les paysans, avaient espéré être
Temis en liberté avant la fin de l'année. Ils ne s'expliquaient
Pas leur internement. Certains d’entre eux n'avaient jamais été
"Mlerrogés, D’autres avaient été arrêtés à la suite d'une confu-
= ee pont de très peu de temps, les réponses affluérent pa
rpRpe J enviais fous ceux qui recevaient déjà des lettres:
attendis en vain pendant longtemps et je commençai
rù
LES
Aa
PS 193 Co LEE fr COCA RAT po0i arlipinnnte brom) d à N
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Mat
LE
4,
144 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SA 145
:: reçus enfin Ja lettre tant attendue ! Je reconnus avec émo
HS l'écriture de ma femme sur enveloppe. La lettre avait été
à Kissingen. J’hésitai longtemps avant £
sion de noms, et, bien que l'erreur eût été reconnue depuis
longtemps, on ne les avait pas pour autant relâchés, Lun
d'eux avait même été arrêté alors qu'il travaillait dans 5ôn
champ, à la place d’un autre qui s'était évadé d’un convoi,
Les gardes l'avaient fait grimper de force dans un camion ef
l'avaient emmené : «un de perdu, un de retrouvé », le compte y
était. Et c’était l'essentiel. Cela faisait déjà plus de sept mois
que l’homme se trouvait interné, sans que personne se fft
soucié de lui le moins du monde, et sans qu’il eût trouvé à qui
se plaindre. Incroyable, mais pourtant vrai, Son cas était Join
d’être unique.
Ces gens simples ne comprenaient rien à ce qui leur était
arrivé. Comme ils ne voyaient aucune raison de les mainte-
nir en détention, ils s'étaient imaginé naïvement qu’ils fête-
raient Noël dans leur famille. Leur déception était immense
et leur tristesse faisait peine à voir. De grosses larmes cou-
laent sur leurs visages ridés et hâlés. La fin de la guerre, loin
de mettre un terme à une longue suite de souffrances, ne fai-
sait au Contraire qu'y ajouter. Ils devaient payer pour la folie
des autres.
postée de l'ouvrir,
Ma femme et mon fils s'étaient réfugiés fous deux chez
Mme Knauer qui leur avait procuré un gîte, ls Y étaient arri-
és en juillet, après de multiples péripéties qui avaient éprou-
Vé la santé de ma femme déjà malade, Elle allait heureusement
un peu mieux. Dans celte première lettre, elle évitait de me
raconter en détail ce qui leur était arrivé, sans doute par
crainte d’une censure éventuelle, Ce ne fut que dans la äeu-
xième lettre que je fus mis au courant, par mon fils, de leurs
=mésaventures à tous deux,
Ma disparition soudaine, à Oetz, les avait affolés. Quatre
ou cinq jours après mon arrestation, ils reçurent la visite
du major américain qui commandait la place, lequel entre-
prit de perquisitionner les bagages, Tout d’abord il confisqua
mes deux autos sans donner de reçu, et éparpilla les bagages
au milieu de Ja route. Puis il fit vider les valises et s’appro-
pria ce qui lui plaisait. Après quoi, il fit savoir à ma femme
que dès le lendemain elle serait dirigée sur un camp, en
Soudain, ceux qui se trouvaient près des fenêtres alertè- compagnie de toutes les personnes qui l'accompagnaient.
rent les autres Le lendemain en effet, un camion vint les chercher,
eux et ce qui restait des bagages, et ils partirent. Durant
deux jours et deux nuits, le chauffeur erra à travers le Ty-
rol, à la recherche d’un camp. Il finit par en trouver un près
de Telfs, stoppa devant la porte, fit descendre les occu-
pantes du camion et repartit aussitôt.
— Regardez donc ! Un arbre de Noël sur la route, là-bas,
au tournant !
Tous se bousculèrent pour voir. En effet, sur le bord de la
route de Kornwestheim, au-delà des barbelés extérieurs situés
eux-mêmes à une centaine de mètres de la limite proprement
dite du camp, des femmes de Kornwestheim avaient eu l’idée
de planter un sapin dans la neige, et elles en allumaient les
bougies à notre intention. La nuit était tombée, et nous COn-
templions toutes ces lumières tremblotantes qui brillaient
sur la neige, message d'espoir de la part de ceux qui étaient
dehors avec ceux qui étaient enfermés dans les barbelés.
Toutes les fenêtres étaient maintenant ouvertes, et des cen:
taines de voix entonnèrent le célèbre chant de Noël : « Stille
Nacht, Heilige Nacht. »
Ma femme et ceux qui l’accompagnaient se virent d’abord
confisquer par le corps de garde à peu près tout ce qui avait
échappé à la perquisition du major, en particulier les pro-
visions alimentaires. Puis, à leur grand étonnement, ils s’aper-
Surent qu’ils se trouvaient dans un camp réservé aux Ukrai-
miens, Il y en avait plusieurs milliers, hommes et femmes, qui
étaient venus en Allemagne pendant la guerre, recrutés par le
Service de la main-d'œuvre, et qu'on avait parqués dans
ce Camp avant de les rapatrier. Pourquoi ma famille se trou-
Yaït-elle avec eux ? Le diable lui-mème n'aurait pu le dire.
= Ils y étaient depuis deux jours, dans une promiscuité
pa nrante, lorsque mon fils aperçut un major américain ee
raVersait le camp. Il réussit à arriver jusqu'à lui et U
: : a sté inter-
demanda si ce n'était pas par erreur qu'ils avaient été int
sw
nés dans un camp d'Ukrainiens. Le major reconnu sus
que ma fa-
a ÿ A
S agissait bien d’une erreur et ordonna aussitôt nn
Mille soit conduite près d'Innsbruck, où se trouvait un ©
10
Mais un soldat arriva du corps de garde en criant et nous
ordonna de fermer toutes les fenêtres. Un autre alla droit a
Sapin et l’arracha. Nous le regardâmes s’acharner sur l'arbre
Coups de crosse. une à une les bougies s’éteignirent, et =
ntt retomba sur la route et dans nos cœurs.
Ce triste Noël était passé depuis quelques jours lorsqu®
146 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
de « personnes déplacées >. Internés une seconde fois, Gi.
furent cependant bien contents de ne pas être séparés.
Le camp se trouvait dans une école, et ils durent s'installer
dans une classe déjà bondée de réfugiés. En dépit des condi.
tions matérielles très dures, ils y restèrent jusqu'au début
de juillet, époque à laquelle le Tyrol fut inclus dans la zone
d'occupation française. Mon fils l'ayant appris obtint qu'un
officier américain leur donnât, à lui et à ma femme, un
laissez-passer pour Kissingen où ils étaient assurés de trou. -
ver un abri.
Ils mirent six jours pour aller d’Innsbruck à Kissingen
avec ce qu’il leur restait de bagages. Le voyage fut très pénible,
Il leur arriva de voyager dans un Wagon de marchandises
découvert, alors qu’il pleuvait à verse.
Tout cela n’était pas pour me réjouir. J'étais cependant
content de les voir sains et saufs, et relativement à l'abri.
Je fus très touché d’apprendre la peine que, s'était donnée
mon fils pour me retrouver. Des mois durant il avait frappé
à toutes les portes, passé des journées entières dans des bu-
reaux. Il se heurtait partout aux mêmes refus, à la même
hostilité. Un jour, alors qu'il se trouvait dans’ le bureau d’un
officier américain, celui-ci, après l’avoir écouté, demanda par
téléphone des renseignements sur mon compte, Mon fils -
entendit de loin, dans le récepteur, le mot « Kornwestheim ».
L’officier refusa de lui dire le nom du camp où je me trou-
vais, mais mon fils était persuadé que le mot Kornwestheim
devait avoir quelque rapport avec mon lieu d’internement.
C'est ainsi que je pus recevoir le paquet qu'il m'avait appor-
té fin novembre.
VI
LA MORT POUR UN MEGOT
Peu après Noël, je rencontrai dans la cour du block
e le professeur Keller. C’était un jeune homme que j’appréciais
| beaucoup, à la fois pour le sérieux de son caractère et la
finesse de ses pensées, J'avais eu avec lui nombre de conver-
SE animées. I reflétait assez exactement l'état d’esprit
de la jeunesse allemande, désemparée par l'effondrement
LES PFTITS-FILS DE L'ONCLE SAM 147
d’une idéologie dans laquelle elle avait mis toute sa foi et qui
cherchait maintenant, dans son désarroi, un guide spirituel
sûr et éprouvé. La jeunesse allemande avait souffert au-delà de
toute expression, et elle pétait sacrifiée sans compter. Elle
se voyait maintenant bafouée non seulement pour les fautes
d'un régime qui avait complètement dénaturé son idéal, mais
encore pour le fait même d avoir cru en cet idéal. C’est la
raison pour laquelle peut-être cette Jeunesse était, sinon ré-
fractaire, du moins extrêmement réservée à l’égard de tout ce
qu'on tentait de lui faire accepter à présent comme étant la
vérité. C’est qu’aussi, il faut bien le dire, ce qu’on lui proposait
ne s'accordait guère avec la réalité qu'elle avait sous les
yeux.
Les Allemands plus âgés étaient infiniment moins affectés.
js parlaient avec désinvolture de leurs opinions politiques,
sans doute parce qu'ils s'étaient laissés porter par le courant
national-socialiste, sans avoir jamais eu la foi, comme ils
étaient prêts à épouser n'importe quelle doctrine nouvelle
qui leur paraîtrait susceptible de les sortir de la nuit où leur
patrie avait sombré. Je ne crois pas me tromper en affirmant
que le national-socialisme considéré comme idéologie en soi,
c’est-à-dire débarrassé de toutes les aberrations, exagérations
et autres excès commis par des exaltés qui en avaient totale-
ment dénaturé le caractère, était loin d’être extirpé du cœur
de la jeunesse allemande, en dépit de la propagande intense
à laquelle on la soumettait.
RAR EE, OS SR TT 0 nee SUR En Era Cire en au ee CR Se
Le professeur Keller venait de recevoir une lettre de sa
femme, la première qu’elle lui écrivait. Il paraissait boule-
versé,
— Auriez-vous de mauvaises nouvelles ? lui demandai-je.
._— Mauvaises en effet, me répondit-il. Et pourtant cela ne
fait que commencer.
— Mais encore ? Qu'y a-til ? Est-ce donc si grave ?
. = Î m'est difficile de vous le dire. Le fait est que je
SUS à bout. Je préfère cependant vous faire lire la lettre,
Car je voudrais avoir votre avis, Mais je voudrais pour cela vous
Tir Un moment seul. Je ne veux pas que les autres le sachent.
Cest trop triste pour moi,
— Venez donc me voir entre 2 et 3 heures. C'est une
sus où mes camarades ne sont jamais là, Ils vont à leurs
urs,
y S LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SA
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM J SAM 149
148
__ Je viendrai sûrement mais pourriez-Vous, je vous prie, _ Si vous me Dee DA VE RE tout ce que
me donner une cigarette ? Vous ne pouvez vous imaginer ces je peux vous De k De ë ns ait- preuve d’une
ignifie d’être privé de tabac... ; âme vraiment droite et noble. i vous aimez autant qu’elle
que cela signi Vous aime, je pense que vous réussirez à Jui faire oublier
T : : :
— J'en ai encore quelques-unes. Venez me voir, je vous … ces heures terribles et que vous les oublierez yous-même.
en donnerai volontiers, à __ La pauvre, fif Keller. C’est en effet ce que je pensais.
Au début de l’après-midi Keller vint me voir. Comme ne ubai écrit dans ce sens.
prévu, jétais seul. Sans mot dire il me tendit la lettre de
sa femme. Je m'arrêtai après en avoir lu les premières j.
gnes, et je regardai Keller. Son visage était pâle et figé, et
son regard avait quelque chose d’inquiétant, De quel drame,
Deux jours plus-tard, Keller vint me voir de nouveau.
aussi, était-il la victime!
__ Ne vous fâchez pas, me dit-il, mais n’auriez-vous pas
une cigarette ?
— Ge serait avec plaisir, lui répondis-je la mort dans l'âme,
mais je n’en ai plus. Je vous ai donné les dernières qui me
restaient.
— Tant pis ! Enfin, cela ne fait rien J'ai aperçu hier,
près des barbelés, deux mégots de cigarettes américaines.
Je n’en ai pas dormi de Ia nuit tellement la tentation de les
ramasser avait été forte. Mais je ne peux pas. Je crois que
- j'aurais honte...
Sa pauvre femme relatait très sobrement et très simple.
ment comment elle avait été violée par des Russes qui avaient
envahi leur maison aussitôt après l'occupation de la ville,
« C'était au-dessus de mes forces, écrivait-elle, Chaque
soir il en venait cinq, six. Je ne pouvais rien faire contre
eux. J’éssayais bien de me défendre, mais en vain, Ils me
battaient puis me violaient alors que j'étais sans connais.
sance. J’en suis devenue malade et j'ai dû m'aliter, Mais
cela ne les apitoyait pas. L'enfant n’arrétait pas de crier
dans la chambre voisine. Alors j'ai cécidé de n'enfuir,
« J'ai mis quelques affaires dans un sac, et, une nuit, après
« leur départ, j'ai pris notre fille par la main et nous avons
« gagné la forêt proche de notre maison. Nous sommes enfin
< parvenues à X.. (une petite ville du Hanovre) où j'ai trou-
€ vé du travail dans une fabrique de carton, » =:
— Patientez un peu. D... va arriver bientôt. J'essayerai
de lui emprunter un peu de tabac,
Il attendit en vain. La dernière distribution avait eu lieu
longtemps auparavant et D... n'avait plus aucune réserve.
Keller partit, l’air pensif,
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis qu'il avait
quitté la chambre que j’entendis, venant de la cour, plusieurs
Coups de feu. En un instant, tous les occupants du block fu-
rent dehors. Je réussis à me faufiler moi aussi près des bar-
belés où la foule était plus dense. Keller gisait sur le sol,
recroquevillé, les deux mains crispées sur son ventre cri-
blé de balles. Un mince filet de sang lui coulait sur le men-
ton. De sa main droite, pressant son ventre comme pour en
boucher les trous d'où s'était écoulée la vie, s'était échappé
VA mégot à moitié écrasé. Le visage, déjà vidé de son sang,
était cireux, Tout indiquait que da mort avait fait son œuvre.
Quelques soldats américains arrivèrent au pas de course
ét nous dispersèrent à coups de crosse, Nous nous écartimes
Un peu, mais nous ne pouvions nous résoudre à regagner notre
block, Nous nous tenions à courte distance, formant un large
cercle autour du cadavre. L'auteur de cet exploit héroïque
“PParut, IL était descendu de sa tour de guet et un autre
— Quelle horreur! dis-je à Keller.
— Ce n’est pas fini. Continuez...
«J'ai entendu dire que tu serais: bientôt relâché.
Avant de nous revoir, j'ai tenu à ce que tu saches ce qui
s'était passé. J’ignore si fu consentiras à me garder pour
femme. 11 ne faut pas m'en vouloir si je ne tai pas tout
dit dès le début, Notre petite fille a été elle aussi long-
< temps malade mais elle va beaucoup mieux et est presque
« remise, »
À ARR
-= Comment Votre femme a-t-elle eu votre adresse? de:
mandai-je à Keller en évitant d'insister sur le problème de
Conscience qui se posait à lui,
— Je ne sais
mère qui n’habite
s'était réfugiée et
Pas exactement. J'ai écrit à la maison. Ma
pas très loin devait connaître l'endroit où elle
lui aura fait parvenir la lettre.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 151
150 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
: , ites- ? demandai-je à Li :
soldat l'avait aussitôt remplacé. Il venait contempler de prés __ Qu'en dites-vous Je à Lippert
sa victime, Ses camarades l’entourèrent et il leur expliqua en ”
balbutiant dans quelles circonstances il avait tiré : Keller avait
allongé la main pour saisir le mégot qui se trouvait à lintg- +
rieur de la zone interdite, large d’un mètre, qui entourait Ja
cour en avant des barbelés. Son corps avait suivi juste Pour A | gr = le premier, dit Ahrweiler, notre chef de
un instant. Cet instant lui avait été fatal : ARS bra- à ee See un Autre Te a été abattu de la même
£ ur avait craché la mort : Es fion. e , £ 2
td ones ne . à 3 éon au block G, et un autre au block D, la semaine précé-
Que voulez-vous que j'en dise ? C’est peut-être ainsi
que nous finirons nous aussi.
__ N'exagérons rien ! C’est un meurtre, mais ils sont mal-
é tout assez Lares.
éricains qui entouraient le « héros » riaient et plai. | dente. ; - :
Re Ca e es Le « héros », lui, ne riait ; _ Ce doit être la loi des séries, fit Lippert sarcastique,
était blème et tremblait sur ses jambes, Un de ses camarades
lui mit de force une cigarette entre les lèvres et la lui
alluma. Un autre lui tapait sur l’épaule, essayant de le ré.
conforter. :
— Au fait ! intervint Wegener, il se pourrait qu'ils
aient l'intention de mettre un certain nombre d’entre nous
en liberté.
S'il n'avait dit cela que pour faire dévier la conversation,
il y réussit pleinement. Des questions fusèrent de tous côtés,
Nous voulions des détails Wegener, en sa qualité de kapo
était censé être mieux informé que nous.
Le cadavre de Keller fut roulé dans une couverture et
transporté à l’infirmerie. Un nazi de moins, quelle importance
cela avait-il ?
— Il y avait déjà un moment qu’il tournait autour du
mégot sans oser le ramasser, dit l’un des nôtres. Il s’est approché
puis s’est éloigné trois ou quatre fois avant de se décider,
— Aujourd’hui même nous avons reçu l’ordre de dresser
la liste de tous ceux qui sont âgés de plus de 50 ans.
£ L — Mais pourquoi ? Que vient faire l’âge là-dedans ?
Nous ne répondimes pas. Nous restions là, comme cloués - |
è i i it court que
sur place. == Nous ne savons pas très bien, maïs le brui qu
Tout à coup, un cri jaillit : les plus vieux d’entre nous seront bientôt relâchés.
— Assassins ! En plein jour, tirer sur un homme qui s'est
baissé pour ramasser un mégot! Assassins | pe
FE]
Plusieurs voix lui firent écho.
— Get away! Get away! hurla la sentinelle de la tour
de guet. Et elle braqua sa mitrailleuse dans notre direction.
Nous nous dispersâmes. En réintégrant notre block, quelques-
uns parlaient encore du drame. La plupart l'avaient déjà où
blié..
VII
N
LA RANDONNEE D'HEILBRONN
Pauvre Keller | Ainsi, le cas de conscience que lui avait
posé sa femme avait été résolu plus vite qu’il n’aurait pu le 5
Supposer lui-même, De là où il se trouvait à présent, il lui
était donné de considérer enfin la bassesse et l’ignominie des
humains avec un détachement et une sérénité dont ceux-i
étaient dépourvus, Quant à sa femme, elle pouvait désormais.
tenir enfermée en son cœur la honte qu’elle avait subie, et Ce
jusqu’au jour. du Jugement dernier qui seul pourrait lui appor”
ter la délivrance,
Le soir même les listes étaient prètes. Nous en avions D
jà vu dresser d’autres. Nous avions rempli toutes _ =
formulaires et de questionnaires plus baroques les st
les autres. Mais c'était la première fois quon ee à ait
en deux catégories bien distinctes : les moins de Se er
ans d’une part, les plus de cinquante ans d autre Rai
malgré les déceptions passées, un faible espoir s
€ nous, que nous dissimulions de notre mieux:
à
FE age
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 153
152 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
pour les animaux, à plus forte raison pour les hommes.
naire tente, des dispositions avaient été prises en vue de
En Mécongestionner >. L’allégement dont il s'agissait touchait
le € les moins de cinquante ans, à l'exception de ceux em-
ae aux services (ateliers, cuisine, etc.) des infirmes et des
dE I1 y en avait environ 3.000. Le même jour, ces 3.000
es furent entassés avec leurs bagages dans des camions,
à raison de soixante — je dis bien ute — par véhicule.
Puis cet interminable convoi motorisé, gardé en tête, en queue
t entre chaque groupe de dix camions par des jeeps héris-
2 de fusils et de fusils mitrailleurs, s’ébranla et disparut
dans le brouillard glacé de cet après-midi de janvier,
— À quoi bon se faire des illusions, disions-nous, affec-
tant le plus noir pessimisme. Comme les autres fois, il ne Sorti.
ra rien de cela. Cest du vent, et rien que du vent !
De nous tous, j'étais le seul, avec Müller, à avoir dépassé
la cinquantaine,
Wegener se tourna vers Lippert.
— Et vous ? lui demanda-t-il. Sur quelle liste dois-je vous
inscrire ?
— Pour le moment sur aucune, répondit-il, Il faut étre
prudent. Evidemment, j'ai cinquante ans passés, mais je n’en
ai pas encore 51, de sorte que je peux prétendre ne pas
avoir « plus » de cinquante ans. Laissez-moi en suspens, Je
préfère voir d’abord de quoi il retourne.
A quelques jours de là, Georg Plange nous apprit que 105
anciens compagnons se trouvaient à Heïlbronn et qu'ils y
vivaient sous la tente, La plupart d’entre nous se montraient
— Mais ce n’est pas possible, répondit Wegener de son incrédules.
ton le plus bureaucratique, le compte n’y serait pas ! —_ Impossible, voyons ! lui répondait-on. Forcer des
gens à vivre sous la tente en plein hiver, jamais vous ne nous
ferez croire Ça.
— Et pourquoi donc ? On vous a demandé seulement la
liste de ceux qui ont plus de cinquante ans. Momentanément
ne m'y inscrivez pas, Plus tard, lorsque j'aurai vu de quoi il
s'agit, il sera toujours temps de m'y mettre. Vous pourrez dire
que vous ignoriez qu’il fallait inscrire sur la liste ceux qui
sont encore dans leur cinquantième année.
Nos anciens camarades furent bientôt oubliés. Personne
men parlait plus. Lippert parti, je me sentis très seul, Il avait
cette rare qualité d'être à la fois intelligent et distrayant. Son
esprit, Son passé — il avait connu les personnages les plus
célèbres — donnaient à sa conversation un charme inégalable.
En outre, il avait -été trop longtemps journaliste pour que cela
ne Jeût pas marqué : il était resté incorrigiblement bohème,
Ce qui he s'accorde guère avec le caractère allemand. Aussi
navait-il pas du tout l'air d’un Allemand. Ses compatriotes, in-
tolérants de nature, ne lui pardonnaient pas de ne pas leur res-
sembler.
Wegener hésita longtemps, mais finit par y consentir,
Un proverbe oriental dit qu'on ne doit jamais aller contre
son destin. Lippert ne l’ignorait pas, et il devait, plus tard,
regretter amérement l'argument subtil qu'il avait employé.
Wegener, qui depuis longtemps déjà avait une dent contre lui,
fit exprès de ne pas l’inclure dans notre liste lorsqu'il sut quel
€n était l’objet, A ce moment-là, Lippert l’aurait bien voulu,
mais il était trop tard. Des anciens occupants de la chambre 304, il ne restait
done plus que Müller et moi. Le jeune Germano-Russe nous
_Avait quittés depuis longtemps. Comme il n’avait pas 21 ans,
il avait été envoyé à « l’engrais » chez les Gandhis. te
avions de nouveaux compagnons venus des dortoirs les De
<combrés. N'ayant pas 50 ans, Wegener, King et Ahrwei £
étaient tous trois partis à Heilbronn, Des anciens ee
Notre étage, il ne restait plus que le docteur B.…, notre che
era ; de
d'étage, lequel, étant infirme, avait bénéficié d'une mesure
faveur.
Le lendemain, tous ceux qui avaient moins de cinquante
HS, les « jeunes >, reçurent l'ordre de se préparer à partir à
Vheure du déjeuner. Quelque chose nous disait que ceux qui
Nous quittaient n’avaient rien de bon à attendre de ce trans
ie bien que per$onne ne sût encore ce qui allait advenir
d'eux. Quelques jours plus tard, nous apprimes que tout ce
remue-ménage n’était que l'écho lointain de l'inspection du
général, le mois précédent, I] avait pu alors constater de visu
que Je nombre des détenus de lInternment Camp 75 était tel
AU'il dépassait de loin les limites de sécurité prévues d'ordi-
FE : , le nombre
Ù Maintenant que nous étions moins RE à note
Tinfirmes ressortait avec plus d'évidence. es ie sie
en découvrir une telle quantité. La plupart éta :
de ee nb eg on 2 2 her me 1
Ÿ
154 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
vus d'appareils de prothèse ; lorsqu'on les avait arrêtés, au
saut du lit, ils n’avaient même pas eu le temps de les prendre
— Come on !/ Come on ! leur avait-on crié, et certains
avaient du partir à cloche-pied..
Depuis, avec l’aide de leurs camarades, ils avaient réussi
à confectionner cannes et béquilles de fortune avec lesquelles
ils sautillaient dans les couloirs. À notre étage, se trouvait un
invalide auquel il manquait une jambe et un bras. Il n'aurait 2
pu vivre sans l'assistance de l’un d’entre nous, On se deman:
de quel danger un homme comme lui pouvait représenter pour
la sécurité des forces américaines en Allemagne...
La présence des invalides s'expliquait d’une façon très
simple. Dans l'incapacité où ils étaient de servir dans les for-
ces armées — beaucoup avaient été amputés d’un membre à
la suite de blessures de guerre — ils avaient été employés par
l'administration, c’est-à-dire par le « Partei », dans les petites
localités que la guerre avait vidées de tous leurs habitants
mâles capables-de porter les armes. Ils avaient été amenés à
remplir des fonctions bien souvent subalternes dans les multi-
ples organisations et filiales du parti, Dans les villages, en parti-
culier, la population mâle s’éfait trouvée constituée presque uni-
quement d’invalides et de paysans plus âgés. Les Américains Fa
les avaient arrêtés, au nom de la « démocratie ». Ils étaient
classés parmi les « individus dangereux » et « politische
Nazi-Führer » !
La redistribution des détenus nous permit de prendre
contact avec nos Compagnons des autres parties du camp. Je
revis beaucoup de ceux que j'avais connus à Bärenkeller et à
Seckenheim, et dont je n'avais plus eu de nouvelles depuis.
Un cinquième block, le block E, avait été installé dans les
garages, au fond de la caserne.
On i s
centaines d’internés. RARE ne
1
ER D CN nettement plus à l'aise qu'au
d’abri € 000 de refois le troisième étage du block A servait
tres, il n’en STE qui ÿ étaient entassés les uns sur les au:
était ie UE ait maintenant guère plus de 500, I nous
ménager ne à 1s de respirer un peu. Nous reçûmes l’ordre de
. DRAP dans les portes afin que l'air püût être
nous OÉlÉgeRtE Pants moe Mais «Comme un ordre précédent
ouvertes, de jo SEL à tenir les fenêtres constamment
» ©é Jour comme de nuit, nous étions exposés continuel-
f :
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
155
jement aux courants d'air glacé, Nous gelions littéralement,
tout au moins durant les longues inspections de Lissanetr, car
dès qu'il avait tUNERE dE talons, nous fermions portes et fené-
TR LA DUR sévère et la quasi-certi-
tude de contracter une pneumonie, nous AE CL
risque. Pour le réduire le plus possible, nous avions organisé un
service de guet. Les guetteurs se relayaient à l'entrée du block
Américain apparaissait à d'horizon, ils criaient : € Quinze ! »
Portes et fenêtres s’ouvraient aussitôt, et le règlement parais-
sait sauf. Cette comédie se répétait une dizaine de fois par
jour. C'était à devenir fou.
Deux semaines environ après le départ de nos anciens
compagnons, pénétra dans la cour du camp un camion conte-
nant une dizaine de personnes. Nous étions impatients de les
voir de près. Quelques heures plus tard, c’est-à-dire dès que la
« visite » réglementaire des bagages dans la salle de gymnas-
tique eut pris fin, les nouveaux venus, allégés comme il se doit
de tout ce qui représentait une valeur quelconque, furent con-
duits dans la cour centrale en vue de leur répartition par
block. Leur aspect était tel que le parallèle avec les images
d'Epinal représentant l’armée de Napoléon pendant la retraite
de Russie s’imposait. Sales, hâves, déguenillés, la barbe hir-
sute, à bout de forces, ils trainaient lamentablement leurs pau-
vres bagages à travers la cour.
— Mais, fis-je après les avoir regardés attentivement, je
_les reconnais !-Ils étaient du groupe des « jeunes » transférés
à Heïlbronn.….
Parmi eux je reconnus D. Il était dans un état pitoyable.
— D... ! criai-je, D... | que vous est-il donc arrivé ?
D. se contenta de sourire faiblement en hochant la tête.
Ceux qui, parmi les nouveaux arrivants, furent affectés
à notre block se virent immédiatement entourés par les an-
tiens et durent répondre, malgré leur fatigue, à un interroga-
toire en règle.
— Nous arrivons tout droit de l'enfer ! nous dirent-ils <e
Substance, Cela nous semble merveilleux d’être à nouveau Ici
À Heiïlbronn, ils avaient vécu comme des sauvages, °®
Plutôt comme des bêtes. Le camp était composé de tentes CO
tenant chacune vingt hommes, C’étaient des tentes de rebut,
Pour la plupart percées et déchirées, sans porte, Sans poêle,
Sans lits. Elles étaient dressées sur un lac de boue tent
&luante que tous ceux qui s'aventuraient dehors y laissaient
ee ne se
Fr
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE $AM 157
156
__ Lippert est dans de bien mauvais draps, me répondit-
J. Deux jours après notre arrivée à Heïlbronn, il est tombé
a boue, lors d’une corvée de bois, sous le poids des
s qu'on lui avait entassées sur le dos. Quand on l’a
té à l’'infirmerie il était encore sans connaissance.
jeurs souliers. Les latrines se Fonvaiont à 200 mètres. A cha-
que fois qu'ils étaient contraints de s y rendre, ils maudissaient
Jeur sort, La nuit surtout, Car alors il y allait parfois de leur
vie. Les sentinelles qui les surveillaient du haut des tours de
guet hérissées de mitrailleuses, avaient la gâchette plutôt fa.
cile et tiraient au jugé dès qu'elles croyaient apercevoir une
ombre rôdant autour des tentes. De nombreux détenus avaient
été blessés par les balles alors qu'ils essayaient de dormir, re-
croquevillés par le froid, sur les planches qui leur servaient
de lit, Ils n’avaient pas d’eau pour se laver, chacun n’en rece-
vait que la contenance de la boîte à conserves lui tenant lieu
de gamelle. Il leur était également impossible de se raser, les
James de rasoir ayant été confisquées le jour même de leur ar-
rivée, afin d’écarter d'eux la tentation de s'ouvrir les veines
du poignet, Le jour, ils transportaient du bois et des planches
d’un bout à l’autre du camp, s’enlisant dans la boue, La nuit,
le froid les tenait éveillés. A l’intérieur des tentes il pleuvait
presque autant qu'au dehors. Ils ne prirent leur premier re-
pas chaud que trois jours après leur arrivée, car rien n'avait
été prévu pour les recevoir. Le matin, ils n'avaient ni café ni
thé. Au début ils vécurent uniquement de sardines : deux
boîtes par jour et par homme, avec une tranche de pain.
Beaucoup contractèrent la dysenterie.
dans |
planche
franspor
__ Et depuis, comment est-il ?
— Vous en avez de bonnes ! Croyez-vous par hasard qu’on
pouvait aller à l'infirmerie rendre visite à ses amis 9 Elle se
trouvait d’ailleurs à J’autre bout du camp, qu’il eût fallu fran-
chir d’un bout à l’autre. Ce n'était pas possible.
— Infortuné Lippert ! Lorsqu'il nous à quittés il était
déjà presque à bout de forces. Il pesait déjà moins de 55 kg...
Et les autres ?
— King, la dernière-fois que je lai vu, était sur le point
de mourir. Il avait une infection du sang et ses jours étaient
comptés. Quant à Wegener et à Ahrweïler, je ne les ai pas mé-
me aperçus. Ils devaient se trouver dans une autre section.
Quelques jours s’écoulèrent et le bruit courut que tous
ceux qui étaient partis à Heïlbronn allaient bientôt revenir.
Plus de la moitié d’entre eux étaient, paraïit-il, malades. Les
pluies du début de janvier avaient été suivies d’une vague de
froid, en sorte que la boue était maintenant gelée. En dépit
de la température très basse qui rendait le sommeil presque
impossible, la situation s'était, somme toute, améliorée. Entre
temps, une inspection avait eu lieu, et les autorités supérieu-
res américaines s'étaient émues de la situation faite à ces
malheureux. On attendait done d’un jour à l’autre le retour
de nos anciens compagnons. Ils revinrent en effet.
Le campement d'Heilbronn « abritait » plus de dix mille
hommes. Ceux qui s'y trouvaient depuis longtemps avaient fini
par rendre leurs tentes plus habitables, mais les milliers-de
détenus qui y avaient débarqué en plein mois de janvier, ve-.
nant de Kornwestheim ou d’ailleurs, n'avaient eu aucune pos-
sibilité de réparer les leurs, qui étaient en lambeaux,
Quelques jours plus tard, les locaux sanitaires et les ten-
tes-infirmeries du camp d’Heilbronn durent refuser du moude.
Us ne pouvaient suffire à la tâche. Aussi décida#-on de ren-
voyer les malades en surnombre à leurs camps d’origine. C’est
ce qui expliquait le retour à Kornwestheim de ce premier
groupe. D, veinard comme toujours, avait eu la chance
d'attraper la diarrhée au bon moment. Jajouterai, par res-
pect pour la vérité, qu’il avait bénéficié en outre de la com-
plaisance du médecin de service.
Une partie des échafaudages où étaient installés les lits,
avait été abattue, de sorte que le nombre de ceux-ci avait été
amené au nombre de détenus restés sur place, Lorsque nous
AVIONs reçu l’ordre d’abattre ces échafaudages devenus sans
objet, nous nous en étions félicités pour deux raisons : d’abord
ES que cela élargissait l’espace dans lequel nous nous mou-
ÿ enSuite parce que nous avions eu l'autorisation d'utili-
Ser le bois ainsi récupéré à la confection de tables et de bancs,
Seuls éléments de confort des dortoirs. Et voilà que surgissait
“A Problème qui nous paraissait insoluble. Où done caser les
milliers de détenus qui allaient réintégrer les blocks ? Où dor-
D CHE ? Il nous était matériellement impossible de re-
Slituer les couchettes.
Dès qu’il se retrouva dans son ancienne chambre, il Ou:
D la boue et la misère d’Heïilbronn, et sa bonne humeur re:
prit le dessus,
— Que sont devenus nos anciens compagnons, les anciens
occupants du 304 ? lui demandai-je. Comment va Lippert ?
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 159
158
camarades commencèrent à arriver. Les
t à quelques jours d'intervalle. Beaucoup
manquaient à l'appel. Personne ne savait ce qu'ils étaient qe
venus depuis qu'ils étaient entrés à l’infirmerie d’Heilbronn.
Onavait complètement perdu leur trace. Je ne devais jamais
plus entendre parler de Lippert et de King.
Par contre j'eus la joie de voir débarquer le colonel
Androvich, ancien attaché militaire de Slovaquie à Berlin, ]]
n'était plus que l’ombre de lui-même. J'avais l'impression de
parler à son fantôme. J1 n'avait que la peau sur les os et te-
nait debout à grand-peine, Ses yeux étaient profondément en-
foncés dans leurs orbites, au milieu d’un visage cireux. Je lui
demandai comment il en était arrivé là. Il parlait difficilement .
tant il. était exténué. La dysenterie l’avait mis en cet état. Il
avait passé quelque temps à l’infirmerie du camp de Heïlbronn,
mais, quand il apprit. que tous ceux qui étaient venus de:
Kornwestheim allaient y retourner, il parvint à obtenir du mé-
decin qu’il le laissât partir, tout comme s’il était guéri. En
réalité, il était loin de l'être, mais il voulait échapper coûte
que coûte à l’enfer glacé de Heïlbronn.
— Regardez donc mon épaule, me dit-il en ouvrant sa
chemise.
dans les bureaux de l'administration supérieure américaine.
Nous étions effarés par la désinvolture avec laquelle les Amé-
ricains jouaient avec la vie humaine, et par limpunité dont ils
jouissaient- Il est vrai qu ils n'avaient affaire qu’à des cochons
de nazis qui ne méritaient pas un traitement meilleur. A
certains signes, nous OS tout de même que lesdites
qutorités n'avaient pas l'esprit tranquille. Sans doute se ren-
qaient-elles compte de leur totale incapacité et redoutaient-elles
Je moment où elles ne pourraient plus le dissimuler aux yeux
du monde entier. C'est ainsi qu'après le retour de ceux Fes
avaient été en « randonnée » à Heïlbronn il nous fut interdit
den faire mention dans nos lettres soüs peine de nous voir
privés du droit d'écrire. 5
Nos anciens
convois se succédaien
VIII ‘
AUTRES EVENEMENTS, HEUREUX ET MOINS HEUREUX
Elle était d’une vilaine teinte violacée.
— Pendant des jours et des jours nous avons dû trans
porter sur notre dos de grosses pièces de bois, dans la pluie
et dans la boue, dit-il simplement.
Le retour à Kornwestheim de ceux qui en étaient partis
. eut, entre autres conséquences, celle de faire lever le rideau
de silence qui isolait farouchement jusqu'alors chaque block
de ses voisins. Les transferts de détenus d’un block à l’autre,
See de par suite de la confusion qui avait pré-
Res —. ra lon dite de « décongestion », avaient particuliè-
SRE Sr le prier de sens commun des au-
Re aines qui tenait à ce que chaque block fût une
mystérieux, cadenassé, isolé par ses barhelès
5 > £ et , x F = : à =
les dortoirs qu'ils avaient quittés, soit dans d’autres moins des se l'accès était rigoureusement interdit aux détenus
res blocks. Les portes entre les cours furent laissées
surpeuplés, soit encore dans le nouveau block E installé Ouvertes i i
dans les garages, où il y avait, disait-on, plus de place. ne > Ce qui nous permit de communiquer avec nos Voi-
Je me sentais pris d’une immense pitié. Je demandai
au docteur Brandes, mon partenaire au bridge, qui dirigeait
l’infirmerie, de bien vouloir s'occuper d’Androvich. Il accepta
aussitôt et Androvich fut hospitalisé. J'étais heureux d’avoir
pu lui rendre ce léger service.
Tous ceux qui étaient de retour furent entassés soit dans
Les blocks reprirent leur aspect de naguère. Les détenus È
Y étaient: aussi à l’aise que des sardines dans une boite. adre S premiers jours, nous avions l'impression de aous
Pme aux habitants d’une autre planète. Nous ne savions
RE PAS RES SObseetent lonare er a étions Ses Ke SE
Pi ê , : 5 ent e resque craintivement Ava
ee ho par toutes les victimes de la RP | RS partager leurs ee Date étions génés au point dæ
Re mé par dérision € la randonnée de fé se Voir quoi nous dire. Je crois bien que le régime que nous
+ ait un exemple typique de la confusion qui régnali ISSIions depuis de si longs mois avait fini par ñous rap-
ner per tee para
Lei
:œm,
ES SE ET | ++ 7 7e
160 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
procher des animaux sauvages, toujours inquiets, toujours es
leurs gardes.
J'eus l’occasion de revoir, dans Ja-cour de lun des blocks,
es membres du groupe F.… Is étaient méconnaissables,
La démocratie concentrationnaire ne les avait pas épar.
gnés. On s’en rendait compte al premier Coup d'œil,
Ils étaient tous rudement marqués par la vie des camps qui,
finalement, ne leur avait pas été plus douce qu'à nous, malgré
les promesses de Steward, lequel, après avoir obtenu d'eux
tout ce qu’il désirait, les avait abandonnés au sort qui était
le nôtre, Les faveurs spéciales dont ils jouissaient à Bären-
keller comme à Seckenheim nous avaient donné à penser que
leur servilité envers les nouveaux maitres leur serait comptée.
Nous nous trompions. Dès que Steward n’avait plus eu besoin
d’eux ils avaient été rejetés dans le tas avec les autres. J’enten-
dais dire : « Ils n’ont que ce qu’ils méritent ». Il faut avoir été
emprisonné pour savoir ce que cela signifie, pour comprendre
et excuser certaines attitudes révoltantes, mais non inexcusa-
bles. L'état lamentable dans lequel je retrouvais le groupe
« Falkenhayn >» me portait à blâmer davantage ceux qui
avaient abusé de la soumission, pour ne pas dire plus, de
ses membres, que ces derniers mêmes.
La licence que nous avions maintenant d'aller d’un
block à l’autre nous procurait une délicieuse sensation de
semi-liberté, El y avait cependant une ombre au tableau :
la fréquence accrue du témoignage des marques extérieures
de respect. A chaque instant un soldat américain traversait
la cour centrale de la caserne, ce qui nous obligeait à nous
figer au garde-à-vous et à nous découvrir jusqu'à ce que le
soldat voulût bien nous crier Weiter machen! Les uns,
soit par timidité, soit délibérément, nous laissaient au garde-
à-vous jusqu'à ce qu'ils eussent traversé la cour d'un bout
à l'autre, ce qui prenait parfois plusieurs minutes. D’autres
oubliaient de nous ordonner la position de repos. D’autres enfin,
ignorant l’allemand, ne savaient comment nous y inviter. La
fréquence de ces garde-à-vous était telle, ils gâtaient telle:
ment nos promenades que nous en venions à renoncer au
plaisir de nous y livrer, Nombreux étaient ceux d’entre nous
qui restaient farouchement dans les dortoirs.
Au début de février je reçus une lettre de mon fils.
I m'annonçait l'envoi d'un colis d'aliments. Mon premier
colis! En regardant l'enveloppe de plus près, je map”
joi
LFS PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 161
welle ne portait ni timbre ni cachet. La lettre elle-mé-
e donnait aucune indication sur le lieu d'expédition
çus 4
me ne M : Fe Ge
Elle était datée du 2 février, et c'était tout, Cela m'intri-
guait.
Comme je réfléchissais, regardant par l’une des fenêtres qui
gonnait sur Kornwestheim, j’aperçus au loin, à l’embranche-
ment du chemin qui menait de notre camp à là sortie du
village, une silhouette que je reconnus immédiatement, mal-
gré le brouillard du matin : c'était mon fils. J’oubliai tout : le
Camp, les gardes, les barbelés, les sentinelles. Une joie im-
mense me soulevait.
— Jonel! criai-je à tue-tête en ouvrant la fenétre, Jonel |!
J'eus le bonheur indicible de le voir tourner son visage
vers moi. Son: regard fouillait foute la façade du block,
cherchant à découvrir la fenêtre où je me trouvais, Je lui fis
signe en agitant les bras, mais j'étais tellement ému que
je ne pouvais plus articuler le moindre mot. Instinctivement,
comme font toutes les bêtes perpétuellement traquées, je sur-
veillais cependant la sentinelle de la cabine de guet la plus
proche. L’Américain avait entendu mon cri. Il m'avait vu agiter
le bras. Soit qu’il eût ressenti tout ce qu’il y avait de poignant
dans mon appel, soit par indifférence, il se détourna.
Mon fils éleva les mains. Elles dessinèrent la forme d’un
paquet. Puis il eut un geste de la tête. Il me demandait si
j'avais reçu le colis. Je compris aussitôt par quelle voie la lettre
m'était parvenue, Elle avait été remise directement à l’admi-
-nistration du camp, au C.I.C.
Tout comme en novembre dernier, mon fils avait essayé
de fléchir les cerbères du C.I.C. et leur avait demandé l’auto-
sus de me voir. De toute évidence, cela ne lui avait pas
no e Il avait passé la nuit à Kornwestheim, et, dès ile
bac Rs il avait erré au abords du camp, scrutant
€ des centaines de fenêtres dans l'espoir de m'aperce-
Voir ê = ù S S
£ ou d’être vu par moi. Cet espoir, au moins, n'avait pas
té déçu.
un de répondre à ses signaux concernant le colis,
lettre à nent d’hésitation. Je n'avais encore reçu que Îa
à Re l’annonçant. Il ne devait probablement pas tarder
Préal F remis et je pensais que ce retard était dû au contrôle
ess le auquel il devait être soumis. Quand je me fus con-
ett u de cela, je me décidai à lui faire un signe affirmatif.
, © Entorse à la vérité pure fut aussitôt récompensée par la
€ QW'il manifesta, Dieu seul sait comment, par quels prodiges
11
TE D TL RE, PELLE, A
cr PC er Ce “me -
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L’ONCLE SAM 163
162
ma femme et lui avaient réussi à économiser ce qui
m’avaient envoyé, En outre, mon fils avait dû faire 300 kilo.
mètres pour venir au camp, et il allait en faire autant pour
s'en retourner, voyageant, en plein hiver, dans des wagons
non chauffés, aux portières démunies de vitres, continuelle.
ment balayées par un courant d’air. A cet époque, tout dépla.
cement un peu long constituait un véritable tour de force.
Comment, dans ces conditions, aurais-je eu le cœur de frustrer
mon fils de la seule récompense qu’il espérait : lassurance
que son dévouement n'avait pas été vain, que les aliments:
m’étaient bien parvenus ?
Le conseil me parut bon et je courus vers Plange. Il me
romit d'intervenir, mais le soir, à son retour du bureau, il
me dit que Lissanetz, pour toute réponse, l'avait accablé d’in-
jures:
__ J1 ne vous reste rien d’autre à faire que de vous plain-
dre au C-I.C. Ecrivez donc une lettre. Vous la mettrez dans la
poite demain matin et l’on verra bien...
Les jours passaient et rien ne venait : ni réponse, ni pa-
quel:
J'étais tellement affamé que ma fin viendrait bientôt, pen-
sais-je si lon ne me remettait pas mon paquet. Les mois de
janvier et de février furent très durs. Jamaïs nous n’avions été
aussi peu alimentés. Nous devions nous contenter d’une sorte
de bouillon de poudre d’œufs ou de soja, Ce brouet était si
clair que sa valeur nulritive se trouvait pour ainsi dire rédui-
te à zéro. Le bon sens me disait que je devais bel et bien faire
mon deuil du colis. Du reste, il était facile de prévoir que de-
puis qu’il avait été remis, les aliments avaient eu tout le temps
de se gâter. Mais j’espérais encore et malgré tout le recevoir un
jour. J'en aurais avalé le contenu, malgré la moisissure, tant
mon estomac criait famine. Le pain surtout ! Manger du
pain jusqu’à n’en plus pouvoir ! Quelle perspective déli-
cieuse !
Nous échangeâmes des signes d'amitié pendant quelque
temps encore. Puis mon fils partit. Je le savais heureux d'avoir
pu au moins m'apercevoir. J'avais l'impression qu'il avait
concentré son regard pour mieux distinguer mes traits, mais
pour lui comme pour, moi l’imagination avait dû suppléer ce
qu'il nous était donné de voir l’un de l'autre.
f
J'étais moi-même heureux, au-delà de toute ‘expression. Je
de revoyais, alors qu’il était déjà loin, son sac sur le dos, fris-
sonnant sous la morsure du froid. Mes compagnons de cham-
bre, qui avaient assisté à la scène, s’abstinrent de me poser
des questions, sans doute pour ne pas ajouter à mon émotion.
Je leur sus gré de cette réserve.
Je passai toute cette journée dans l'attente fébrile du
colis. Le lendemain matin, n'ayant toujours rien vu venir, je
me rendis au bureau de poste du block. Le préposé me ré-
pondit qu’il avait bien recu une lettre à mon adresse — celle
quil m'avait remise aussitôt — mais rien d’autre.
: Le paquet n’arriva jamais. Je ne reçus aucune sorte d’ex-
Plication. La lettre que javais écrite au C.I.C. pour me plain-
dre resta sans réponse. À la pensée qu’on pût être inhumain
point SE voler les aliments de malheureux sur le point de
omber dinanition, je grinçais des dents de fureur.
Je commençai à m'inquiéter.
— Ne vous en faites donc pas, me dit l'employé. Il arri-. . — Comment cela peut-il être possible ? me disais-je. Un
ve parfois que les colis ne soient délivrés que quatre ou cinq enfant fait des centaines de kilomètres en plein hiver pour que
Jours après leur arrivée. se père ne meure pas de faim ; on accepte son colis, on lui
— Moi-même, ajouta un autre, jai reçu une fois un pa ie ue Sera bientôt remis à son destinataire, et on en
quel -que-ma-tmme ab rene CC Ro ie € 1e malheureux ! N'est-ce pas criminel ?
veille de Noël. Il ne m’a été donné que le 1er janvier, d A la rigueur, je comprenais bien qu’on volât autre chose
Que des
doigts de
Pan !1Dp
aliments, par exemple qu’on retirât les alliances des
—— Cela n'aurait pas trop d'importance, dis-je, s’il M Dee 3
PriSonniers comme je l’avais vu faire, Mais voler du
contenait des aliments, comme c’est le cas. Tout va être Ava
rié, surtout le pain ! de beu A pain, deux boîtes de conserves de viande, u2 peu
“te et quelques pommes 1 Et que les voleurs ce soient
ee donc à Plange, l'interprète du prb Le ! Eux qui Sets tout en He Eux qui bien
sv a le Premier. Peut-être pourra-t-il demander à Liss ouvent jetaient la moitié de leurs rations à la poubelle ! Cela
netz d'aller voir au C.I.C. ce qu'est devenu votre colis. Épassait l'imagination °
154 LES PETITS-FILS DE L'ONGLE SAM
LE
__ Votre colis n’a pas été perdu pour tout le monde. e
dit un jour Plange. Celle qui l’a reçu de son-petit ami améri.
cain a même dû le trouver fort agréable.
Je le regardai de travers. J'étais tellement à bout que re
n'avais plus aucun désir de plaisanter.
Jécrivis une nouvelle lettre de protestation au C.I.C, et
je n'y ménageai pas mes termes,
C'était faire preuve, une fois de plus, d'une incurable na.
veté. Pas plus que les précédentes, ma lettre ne reçut de r.
ponse,
Un jour, je fus abordé dans la cour par un de mes com:
patriotes. J'avais vaguement entendu dire qu'il y avait un au-
tre Roumain à Kornwestheim, Je l’avais maintenant devant
moi. Il s'agissait de l'écrivain Virgil Gheorghiu, notre ancien à
attaché culturel à Zagreb. Long et maigre comme un échalas,
le dos voûté, minable, il avait gardé cependant le regard vif
derrière d'immenses lunettes sous lesquelles s’agitaient deux
grands yeux noirs et inquiets. Lorsque je sus à qui j'avais af-
faire, ma bonne humeur reprit le dessus. Comment n’aurais-je
pas éprouvé grand plaisir à rencontrer inopinément cet exem-
Ar
plaire de Bucarestois désinvolte, à la fois écrivain, journa-
liste, speaker à la radio, politicien idéaliste d'occasion et À
chantre des lettres roumaines à l’étranger ? De caractère fan. |
tasque, cet original ne pouvait être, au premier abord, que à
fort sympathique. Evidemment, il avait un penchant très net
pour J’extravagance, mais je le soupçonnais fort de n’agir de |
da sorte que pour mieux étonner les gens qui auraient été ten:
tés, sans cela, de se fier À sa mine d'homme modeste et volon-
tairement effacé. Ce calcul était bien inutile, car, intéressanl,
il l’était en tout, plus même qu’il ne s’efforçait de le paraître,
et sans qu’il s’en rendit peut-être bien compte.
Nous causâmes. Nous passions d’un- sujet à l’autre, Il me |
narra dans le détail son odyssée. avant d’échouer à Kornwest:
heim, Son cas était assez compliqué. Sa femme avait été ar”
rêtée en même temps que lui, d’abord par les Allemands qui
les avaient internés à Weimar, si je ne me trompe, puis Pal
les Américains qui, eux, les avaient internés à Ohrdruf. Là,
des soldats américains les avaiént dépouillés de tout ce qu'ils
possédaient. Is leur avaient volé jusqu’à leurs chemises ] Un
Jour, il avait fait un gesté de la main à sa femme dont il était
séparé par deux barrièresede barbelés. Il fut pour cela battu
4
/|
à
| à
LES PETITS-TFILS DE L'ONCLE SAM 165
ement sous les yeux mêmes dé sa femme. Plus. tard, ils
fer oce séparés ; lui fut dirigé sur l’internment Camp 75, elle
Le camp de femmes près de Ludwigsburg. Avec l'astuce
sur était naturelle, il avait trouvé le moyen de communi-
ee avec elle, par l'entremise d’un dentiste allemand qui était
ht appelé dans les deux camps. Celui-ci, cependant, soit
re souci exagéré de correction, soit par crainte, avait
toujours refusé de transmettre des -lettres de l’un à autre, En
che: il acceptait volontiers de transmettre des livres.
- Gheorghiu dissimulait ses messages sous la couverture du li-
vre ou bien encore écrivait au crayon entre les lignes, Il
avait réussi de la sorte à échanger avec sa femme une corres-
ondance assez suivie. Ce qu’il avait eu à endurer, je le sayaïs,
car c'était les souffrances communes à fous ceux qui vivaient
comme nous. Mais j’ignorais encore ce qui se passait dans les
camps de femmes. Ce quil m'en dit me révolta. La vie gros-
sière qu'elles y menaient, la promiscuité qui régnait dans les
chambres où elles se trouvaïent entassées à plusieurs dizaines
soulevait mon indignation. Il me dit les « inspections 5 et les
« perquisitions » effectuées par des soldats ivres, qui pre-
paient un plaisir sadique à rechercher les objets prohibés
jusque dans les parties les plus intimes du corps des détenues
dont ils avaient la garde. Il me parla des assauts dont ces
- malheureuses étaient les victimes lorsqu'un groupe de soldats
en bordée montait leur rendre visite au beau milieu de la
nuit. Tout cela était à peine croyable,
Les femmes qui se trouvaient internées appartenaient aux
milieux les plus divers. C’étaient soit des membres du Parti ou
7 N:S.V., soit d’anciennes secrétaires, dactylos ou autres fonc-
tionnaires Subalternes, soit encore les femmes de hautes person-
nalités nazies, de diplomates allemands, et même de diplomates
étrangers, Entassées dans les chambres, elles vivaient dans des
conditions effroyables, indescriptibles. Des détenues âgées de
1 - . :
ee de soixante ans en cotoyaient d’autres au seuil de l’adoles-
ee Les unes étaient calmes, paisibles, de sens rassis. D’au-
FA ne étaient sans cesse agitées, fébriles. Il y en
à fe É faient sujettes à des hallucinations, d autres en proie
mains TISES hystériques, conséquence des traitements inhu-
Ve nn «ysient complètement détraqué leur système ner-
dar us l’occasion de lire des lettres que Virgil Gheorghiu
Têçues de sa femme. Je fus horrifié.
FE Quant à lui, il lui devenait de jour en jour plus difficile
Continuer à supporter l'existence qui nous était imposée.
RE
mi NDS marine D
PT. y
nn A n LOS
IA -S
fn oe
à z , !)
166 LES PETITS-FIBS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 167
De nature extrêmement sensible et impétueuse, il ne Cessait semblent en rien ? De one nr une
de s’agiter tel un lion en cage. Il avait utilisé tous les moyens À S : un jour, dans un asile, = a nn à s échapper,
en son pouvoir pour essayer d'être une bonne fois interroge s'étant débarrassé de EI camisole e orCe, grimpa sur le
I avait écrit lettre sur lettre, toutes sortes de mémoires, péti. Ù toit Là, il se mit à crier à tous ceux qui voulaient l'approcher
tions, demandes, etc, pour tenter d'obtenir de ceux du CIC, tuerait en se jetant dans le vide plutôt que de se lais-
au'ils lui fassent au moins connaître le motif de son arresta. ser reprendre. Les exhortations et les prières des médecins et
tion, et les raisons obscures d'une détention aussi prolongée des gardiens rassemblés dans la cour russe inutiles. Le fou
que rien, à ses yeux, ne justifiait. Le chef du C.I.C, le lieute, menagçait de se jeter du haut du toit site tentait seulement
nant Levy, apparemment convaincu de l'innocence de Gher. de l'approcher. Un médecin ane alors Lidée de faire venir un
gbiu, avait promis de faire tout son possible pour le faire re: ” autre fou et pria ce dernier d’enjoindre à son camarade de
lâcher, ainsi que sa femme, Il est même certain qu’il intervint bien vouloir descendre. Le second fou ne. se fit pas prier. Il
à plusieurs reprises auprès des autorités supéricures, soute. cria aussitôt au premier de redescendre illico, sinon il se jet-
nant que Gheorghiu avait été arrêté par erreur. Mais leur sé- terait de toutes ses forces contre les murs de l'immeuble, le-
rénité n’en fut point troublée et ses efforts se révélère quel du coup s’effondrerait en l’entraînant sous les décombres.
Gare au fou du toit s’il ne se dépêchaït pas de revenir | Rem
pli d’effroi, celui-ci s’exécuta sur-le-champ, Il devint aussi
doux qu'un agneau.
qu'il se
nt vains,
Gonvaincu qu'il narriverait À rien par les moyens jus-
qu'alors employés, Gheorghiu changea de tactique. Il se mit
à adresser au C.I.C, des lettres vengeresses stigmatisant ses
geôliers, dénonçant les abus de pouvoir dont ils avaient pu
être les victimes, sa femme et lui, ou dont il avait été le té
moin, et fustigeant leurs auteurs. Il relata comment des sol.
dats et des officiers américains les avaient battus, dévalisés ef
dépouillés de tout ce qu’ils possédaient. Il menaça, dit sa vo-
lonté farouche de clamer assez fort pour que le monde entier
l’entendit, tout ce qu'il avait subi, tout ce dont il avait été le
témoin : les violences, les rapines, les meurtres. Dans son
exaspération, il alla même jusqu’à avertir les autorités que
bien que n'ayant jamais eu de rapports avec les nazis, il
s’empresserait de s’affilier à le Edelweiss >» ou au « Wer-
Wolf » dès que l’occasion s’en présenterait,
« Avec les Américains c’est la même chose, enchaïina
Tzironikos. Si vous continuez à employer avec eux, pour les
convaincre, la logique qui nous est familière, vos efforts se-
ront vains, et vous n’aboutirez à rien. Je crois qu’il est préfé-
rable de les surprendre par quelque chose de bizarre, d’inat-
tendu, qui les fera s'intéresser à vous et à votre cas. >
Gheorghiu se dit que le Grec pouvait avoir raison et il
entreprit de mettre son conseil en pratique.
IL écrivit donc une autre lettre à Levy pour le prévenir
que s’il n’était pas relâché sous huit jours il commencerait
une grève de la faim.
Soit que Levy fût trop sage pour prendre au sérieux ces.
éclats d'une rage impuissante, les considérant pour ce qu'ils
étaient, c’est-à-dire des enfantillages, soit qu’il se conformât
aux méthodes que le C.I.C. appliquait de longue date, les let-
tres de Gheorghiu demeurèrent sans réponse,
= Tzironikos avait vu juste. Conformément à ses prévi-
SIOnS la réaction du C.I.C. fut immédiate. Gheorghiu fut appelé
sur-le-champ pour être interrogé.
—— Prenez patience, lui dit Levy, je vous promets qu’on
“ous relàchera bientôt. Aujourd'hui même j'ai écrit un nouveau
Tapport à votre sujet, bien que je n’aie pas le droit de le
Finalement, lui vint en tête une idée qu'il trouva magni- A
aire. Tenez, lisez vous-même !
fique, « Lui vint en tête » est une facon de parler. En fait,
c'est le vieux Tzironikos, l’ancien ministre grec, son voisin de
dortoir du block C, qui la lui suggéra, Tzironikos, malin com:
me un singe, en bon Grec qu’il était, voyant Gheorghiu déses-
pérant de jamais pouvoir recouvrer sa liberté, lui dit un jour :
— Mon cher monsieur Gheorghiu, vous faites erreur en
SUPPOsant que les Américains sont des hommes comme nous,
Avec notre mentalité, notre logique, la même façon de sentir
ct de réagir. Que vous faut-il pour vous convaincre qu'ils n€
Gheorghiu se montra inflexible.
—— J’attendrai une semaine, dit-il. Si je ne suis PÉTS
en liberté d'ici là, je saurai ce qu’il me reste à faire.
Levy €Ssaya de marchander.
* . +; ne
— Attendez au moins deux semaines ! implora-t-il. Je
PEUX pas espérer recevoir de réponse avant au moins quinze
Jours |
Mis
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 169
168 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
Afin de le faire revenir sur sa décision, Levy em-
céder: moyen plutôt puéril. I fit venir l’aumônier protestant
Joya Un £ défaut d’un autre, pour rappeler à Gheorghiu que le
du camp; elque forme que ce soit, y compris la grève de
__ Rien à faire, répondit Gheorghiu. J'ai dit huit jours
Exactement à la date fixée, notre Bucarestois Commenca
la grève de la faim. Certains détenus le croyaient deveny 2
fou. Ils ne pouvaient pas comprendre comment on Pouvait suicide ET role De Cie
renoncer de son plein gré à manger... D'autres l’encourageaient D Ja faim, est ü non
dans sa tentative, surtout les jeunes. Quelques écervelés ui 1 persista dans S
promirent même de le proclamer membre d'honneur de l'or- ésespoir de cause, Levy eut une idée géniale. Il
ganisation clandestine « Edelweiss ». En signe d’admiration dé ane Dorfiinesr uedesichef de ThÔgite à
ils lui offrirent un peu de tabac... ; 2 on liReles Horhlilee nacre “Don te
t considéré désormais comme ayant perdu la
: Le professeur y consentit. Levy put alors faire trans-
ns Gheorghiu à l’hôpital de Karlsruhe, où il fut interné à
pe des aliénés. De la sorte; Levy faisait coup double :
LE et du camp cet exemple vivant de rébellion, et, d’au-
+ re il plaçait Gheorghiu dans une situation ridicule. En
nant son geste à un accès de démence, il lui enlevait
toute signification et toute portée.
En
appela le
Jui deman
Lorsque Gheorghiu m'avait annoncé sa décision je lui Gheorghiu soi
x 5
avais conseillé très vivement de ne pas tenter une telle expé-
rience, Car cela ne pouvait en aucun cas améliorer si peu que
ce soit son sort. J'avais surtout attiré son attention sur le
fait que le C.I.C. local n'était nullement habilité à prendre
des décisions de sa propre autorité, de sorte que la pression
que lui, Gheorghiu, pensait exercer «en faisant la grève de la
faim, manquait son but qui était d'émouvoir les autorités
compétentes. Pour que son geste se révélât de quelque utilité,
il fallait que ces autorités soient alertées. Or il risquait fort
d’avoir à attendre longtemps, étant donné le peu d’empres-
sement que mettaient les Américains à se pencher sur de tel-
les vétilles.
Mais Gheorghiu ne s’avouait pas vaincu.
À son arrivée à l’hôpital de Karlsruhe il manifesta son
intention de continuer la grève,
— Pourquoi ne voulez-vous pas manger ? lui demanda le
— Il est évidemment possibl i j Se - Re
ER RE TRE ORESp A PERRET RE gaillard taillé en hercule qui lui avait apporté son plateau.
la panique dans un bureau quelconque, dis-je à Gheorghiu, mais
il y a de fortes chances pour qu’alors vous ne soyez plus
de ce monde, si vous persistez dans votre intention et mettez
votre projet à exécution,
— Je fais la grève de la faim, répondit-il d’un ton pé-
remptoire.
— C'est ce qu’on va voir, fit l’autre, persuadé d'avoir
Mais sur une natur i - s ÉATE £ à SES
e nature aussi romanesque que celle-là, le affaire à un fou. Les oiseaux dans votre genre, j'en ai déjà vu...
conseils de Tzironikos avaient bien plus de prise que les
miens, de sorte que notre héros national, ne voulant rien
Gheorghiu était dans une situation fausse. Son gardien
entendre, renonça au jour dit à manger et à boire.
commençait déjà à retrousser. ses manches. Son intérêt bien
Compris lui commandait d’essayer de prouver qu'il était tout
aussi sain d'esprit que l’infirmier. Il se mit donc à manger
ce qu'on lui avait apporté et le gardien aux biceps imposants
ACCepla de causer. Après quelque hésitation, les grands bon-
Ze de l'hôpital finirent par se rendre compte que tout cela +
n'était qu'un coup monté, C’est ce qui fit que Gheorghiu réap-
Parut au camp de Kornwestheim quinze jours plus tard.
Je lui rendis visite le premier jour de « sa » grève. Je le
trouvai plein de confiance, certain qu’il était de la réaction,
selon lui inévitable, des Américains. Le second jour fut
également facile à passer. Le troisième, il commença à se
sentir plus faible, Il souffrait moins d’ailleurs de la faim
que de la soif, Ses reins commençaient à être douloureux. Il
fut transporté à linfirmerie ; là, les médecins lui firent
Piqûre sur piqûre, mais Gheorghiu tenait bon.
Lorsque je le vis, j’eus envie de rire.
Levy, tenu au courant heure par heure de l’état du ma
lade, interdit toute visite. Petit à petit, le duel entre le
« gréviste » et le CI.C. prenait un aspect inquiétant. Ja
situation se compliquait du fait qu'aucun des deux ne voulait
— Eh bien! Que dites-vous du résultat ?
, “= Tant pis! s'exclama-t-il. Cette fois c'est Levy qui
Ma eu, La prochaine fois c’est moi qui l'aurai.
: -FILS DE L'ONCLE SAM
170 LES PETITS-FILS DE L’ONCLE SAM LES PETITS-FILS D 171
; ent à gémir. Ses compagnons de « boîte à sardi-
Eee vèrent alors la couverture et virent la flaque de
< ndait le lit commun. Ils donnèrent aussitôt V'alar-
réhiu fut transporté à l’infirmerie par deux bran-
nee nn iccompagnait le médecin de service. Il demeura
nn dans le mystérieux local,
= É 1 Netze, un blond géant nordique au tempérament
nd a petits yeux d’éléphant, il ne sembla pas at-
De re grande importance à ce qu'il considérait sans dou-
nine un simple incident. See
Après ce nouvel échec, infiniment plus déprimant que le
‘er, Gheorghiu se calma enfin et consentit à vivre com-
DE d’autres détenus qui n’essayaient même plus de
nee re courant. Les théories de Tzironikos s'étant
ce + escee il ne restait rien d'autre à faire que prier
SE eh vouloir secouer l’indifférence des Américains,
; de un peu de ce sens commun qu'ils avaient Fair
et complètement perdu, si toutefois ils en avaient j2mais
Il faut reconnaître que ce geste de Gheorghiu n'avait tone)
de même pas été complètement inutile. Si le CIC. n’
pas cédé dans cette histoire, c'était avant tout pour des
sons de prestige. Les mêmes raisons n'avaient pas joué é
qui concernait sa femme. Mme Gheorghiu avait en effet déclaré,
sur le conseil de son mari, se solidariser avec lui, et, en congé.
quence, affirmé son intention bien arrêtée de faire elle aussi
la grève de la faim. Elle fut relâchée avant même d'avoir Fe
sa menace à exécution, On ne lui fournit aucune explication
bien entendu. Elle ne sut jamais pourquoi on l'avait remise a
liberté, pas plus qu’elle n'avait su pourquoi on l'avait tte
enfermée pendant près d’un an dans la promiscuité la plus
répugnante qui, avec la misère et la bestialité, régnait au
camp de femmes de Ludwigsburg.
La libération de-sa femme calma pour un temps notre fou-
gueux écrivain. Mais cela ne dura pas. Comme les promesses
faites par Levy ne se réalisaient pas, Gheorghiùu écrivit une
nouvelle lettre au C.I.C., la 53° si ma mémoire est bonne, avi-
sant les autorités que si trois jours plus tard il n’était pas li-
béré, il se suiciderait. Levy le fit venir de nouveau à son
bureau.
consC
nes > SOU
nl i in0
k i
sang qui
rai
été pourvus.
— Je puis vous garantir que d'ici une semaine vous serez
libre, lui dit-il, J'ai envoyé un nouveau rapport et j'attends
la réponse incessamment, Je vous prie donc de bien vouloir
patienter encore huit jours.
J IX
Gheorghiu ne pouvait faire autrement que de se laisser
fléchir. Il céda. :
Mais il fut encore une fois berné, car avant que les huit PREMIERES LUEURS D’ESPOIR
jours ne se fussent écoulés, Levy, qui savait déjà, lorsque
Gheorghiu était venu le voir, qu’il allait être transféré à un au-
tre bureau, était parti. Il n’était donc plus le chef du C:I.C.
de Kornwestheim. Son seul souci avait été d'empêcher à tout
prix Gheorghiu de lui créer des ennuis pendant les quelques
jours qu’il Jui restait à demeurer en fonctions.
Dès les premiers jours du printemps, les visages ternes
des détenus de Kornswestheim s’illuminèrent, non net à
Cause des tièdes rayons d’un soleil encore timide, mais aussi
Parce que leurs cœurs étaient pleins d’un nouvel espoir.
Certes, la libération paraissait encore à tous lointaine,
mais en revanche, il nous était enfin donné de profiter ee.
bienfaits de la € démocratie ». Les autorités américaines ee
sûrement d'avis qu'il était dangereux de lâcher ee Se
SANS précautions, du jour au lendemain, ces milliers de = ee
AaziS dans la lumière avéuglante des institutions ARE re
Qui régissaient le monde extérieur. Il fallait SET ca
Enseigner au moins l'a, b, c, des piicipes AONGCRR
leur faire apprécier les avantages inhérents à leur applci
Gheorghiu ne se tint pas pour battu. Il écrivit cette fois
1 nouveau chef du CLC., un lieutenant d’origine allemande
nommé Netze. Ce dernier ne répondit pas. Peut-être n'avait-il
Pas ‘pris au sérieux les menaces de son prisonnier, Celui-ci
décida alors de passer aux actes. Il choisit un genre de sui-
cide renouvelé de la Rome des Césars : un matin, il se coupa
les veines du poignet avec une vieille lame de rasoir. $e cachant
SOUS Sa couverture, il laissa couler pendant un moment s0n
°A8 aPPaUVri, puis, comme il allait s’évanouir, il se mit in-
172 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 173
Il tombait sous le sens que jusqu’à présent des € nazis »
n'avaient fait que recevoir le châtiment de leurs funestes égare. ; ie ou d’un asile d’aliénés, On en venait à croire que, sous
ments. Dorénavant, il devait en être autrement, La deuxième $ de procéder à la réorganisation démocratique du
, CCE Kornwestheim avait en réalité monté une
quer à tous ces anciens nazis, ou présumés tels (pour les Amë. Let Tout le monde se souvient de l'atmosphère poli-
ricains c'était tout un) les principes élémentaires de Ja dém Le de l'époque, non seulement-en Allemagne mais également
te 0= tique esque toute l’Europe, I1 faut bien dire que l’incohé-
qaes le désordre qui la caractérisaient n'étaient rien à côté
rence es se passait.au camp, et de la comédie prétendument
tique qui s’y déroulait, en vertu des dispositions prises
+ 8
par les autorités supérieures.
De nombreux candidats surgirent de tous les coins du
camp, chacun avec Sa clientèle particulière, conformément aux
meilleures traditions démocratiques. La campagne électorale
“battit son plein à tous les étages des blocks et dans tous les
dortoirs, se manifestant par une avalanche d'injures, d’accusa-
tions, d'insultes, d’invectives ordurières, d'allusions au passé
des adversaires, et même par des coups. Certains accusaient
Jeurs ennemis d’être des « bolcheviks ». Des conférences furent
tenues pour «€ éclairer le peuple >» en tâchant d’éviter, comme
de juste, tout ce qui aurait pu évoquer Goebbels. Des historiens
distingués firent de savants exposés sur le fonctionnement des
institutions britanniques. D’autres, qui avaient eu jadis l’occa-
. sion de faire un voyage aux Etats-Unis, dirent ce qu’ils savaient
de la démocratie américaine. Le camp tout entier était en proie
à la fièvre électorale, et chaque détenu sentait passer le grand
frisson à l’idée de pouvoir enfin recommencer à € faire de la
politique ». Il y avait bien entendu des exceptions, mais elles
étaient rares. Les seuls à se tenir à l'écart étaient soit des
étrangers que l'ignorance et la naïveté politique de leurs com-
pagnons faisaient sourire, soit encore certains sceptiques, peu
désireux de s’afficher par crainte d’être envoyés dans un autre
Camp pire que celui où nous étions,
ission de l'Amérique commençait. L’heure étai ; E 2
SES > ; t venue d'ineyl. camp, le
En conséquence, les détenus du camp furent invités à se
gouverner eux-mêmes. Le camp allait être doté d’une nouvelle
adminisitration, laquelle serait élue et fonctionnerait selon Jes-
dits principes,
Chaque block serait dirigé par un « maire », et à la tête
du camp serait placé un € maire général ». Quant aux anciens
fonctionnaires, les kapos, ils devraient céder la place à d’autres
Les nouveaux dirigeants seraient non plus nommés mais élus,
selon les meilleures règles démocratiques. En outre, l’adminis”
tration générale du camp serait surveillée et contrôlée par deux
€ Parlements », un « grand » et un « petit », dont les mem-
bres seraient désignés par vote direct et secret, toujours selon
les mêmes excellents principes.
Le petit Parlement, composé uniquement des chefs de
block, figurerait une sorte de Chambre des lords ou de Sénat
américain. Quant au grand Parlement, dans lequel entreraient
tous ceux du petit, plus les < personnes de confiance » élues
par chaque étage, il serait une sorte de Chambre des communes
ou de Chambre des représentants.
Cet auguste appareil démocratique aurait à exercer son
autorité selon la libre volonté du peuple, c’est-à-dire des déte-
nus, sur tout le territoire délimité par les barbelés et les mira
dors, Le CI.C, en assurerait le contrôle pédagogique.
Bien sûr, cette administration d’un nouveau genre aurait
pu se maintenir à mi-chemin du sérieux et du ridicule, de
l'action efficace et de la bouffonnerie, si le « peuple » qui
allait avoir à « décider librement de son sort » n'avait pas été
composé de milliers d'hommes dont certains n’avaient que des
notions rudimentaires et enfantines en matière de politique,
et dont les autres, c’est-à-dire la majeure partie, avaient l'esprit
totalement déformé par toutes les confusions politiques, aussi
bien celles dont ils. avaient été les victimes que celles qu'on
essayait de leur inculquer à présent. Tous ces gens, qui pour
la plupart semblaient très raisonnables et d'humeur paisible,
£ RARE soudain, dès qu’il était question de politique.
$ donnaient alors l'impression de s’être échappés d'une ména*
Mais ce qui retenait particulièrement l'attention, c'était le
comportement des anciens nazis, les vrais. Certains d'entre
eux, fort nombreux d’ailleurs, avaient la franchise de recon-
naître qu’effectivement ils avaient été autrefois d'authentiques
< nazis », Et alors, de deux choses l’une : ou bien ils n'étaient
Pas encore convaincus de leur culpabilité, estimant qu'il était
Parfaitement moral d’être et de rester nazi, ou bien ils recon-
naissaient au contraire loyalement avoir été dans l'erreur et
Sen repentaient, Mais, je le répète, ces deux catégories 7€
“eprésentaient ensemble qu'un pourcentage extrèmement faible
dans la masse des anciens nazis authentiques. IIs constituaient
le groupe des nazis « décents » et étaient respectés, ou détes-
ESRA
o -FILS DE L'ONCLE SA
174 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS M 175
ue danger, ils se pressaient de rejoindre le troupeau
jent en masses SAN EUAREP SRE des portes du catho-
Le du protestantisme ou de l'une quelconque des sectes
Jicisme» :1s se rappelaient avoir jadis appartenu. Les quel-
HORS admis à pénétrer dans le camp se voyaient obligés
tés, non pour leur attitude ou leur action présente, Mais Pour es
que chacun savait d’eux et de leur passé du temps où ils étaient
au pouvoir.
de quelq
et afflua
Mais la grande masse des anciens nazis appartenait à 4 aux at
une tout autre catégorie, celle des crapules dont le nombre ques ee er messe sur messe à la demande de leurs ouailles.
étaient réellement impressionnant. Ils n’arrêtaient pas de fui. de célé Se rire einen GE
miner contre les « criminels » qui avaient abusé de leur bonne dans E ser, de bénir, de donner la communion. Les prières
foi. Aucun d’eux, bien entendu, n'avait su ce qui se Passait de con Se e les causeries religieuses ne se comptaient plus.
en Allemagne lorsque Hitler était là. Aucun d'eux n’avait jamais RSS
si tout cela n’était pas suffisant, il fallut désormais
entendu parler des camps de concentration, ni entendu dire comme
RSS rogramme des heures spéciales de prière, non
2 3 7 : < es, évoir au pros ë y 7
qu’on eût jamais « bousculé > si peu que ce soit un Juif. Ah} Element par block, mais par chambre, Du matin au soir,
s’ils l'avaient su !..
J'air résonnait de cantiques édifiants que De reprenaient en
chœur. On se serait cru sur le Titanic à l'heure où les passa-
gers, croyants où non, avaient réuni leurs voix dans une même
prière, afin de sauver leurs âmes, tandis que le grand paquebot
s'abimait peu à peu dans les flots.
Leur feinte indignation était vraiment belle à voir, Ils la
manifestaient avec un éclat et une verve inlassables, donnant
ainsi la preuve manifeste qu’ils étaient, qu’ils avaient été, qu'ils
seraient toujours et en toute occasion, quoi qu’il arrive, Jes
démocrates les plus ardents et les plus convaincus. Puis, catholiques et protestants entrèrent en concurrence.
Les prêtres catholiques s’efforçaient d’aîtirer vers leur Eglise
la masse des indécis, et les protestants faisaient de même, Des
clubs religieux prirent naissance, à l’instigation de quelques
malins qui cherchaïent à se faire remarquer par leur dévotion,
en nourrissant l’espoir de recueillir sur le plan politique le fruit
de leur édifiante activité religieuse. C’était à qui donnerait le
plus de gages de sincérité de sa conversion à la démocratie ;
et la ferveur religieuse, pensaient-ils, était l’une des preuves
les plus évidentes de cette sincérité,
On pourra penser ce que l’on voudra de leur attitude,
mais le fait était là : étant les plus nombreux, ils étaient par
cela même, par le jeu même de la démocratie, ceux qui avaient
le plus de droits à prendre en main la nouvelle direction du
camp.
Il y avait aussi d’autres catégories de candidats. Celle des
< innocents », des « ignorants », des « utopistes » ou des
«< chasseurs de lune », mais ils éfaient trop peu nombreux pour
faire pencher de façon sensible la balance électorale. = ÊZ
Comme on le voit, les préoccupations religieuses, natu-
relles chez tous ceux dont l’âme est en détresse et qui se
rapprochent de Dieu, parce qu’ils ne conservent d'espoir qu'en
lui, n'étaient, chez beaucoup, rien d’autre qu'une attitude, qu’un
Paravent masquant leurs intentions véritables. Chez les autres,
cles prenaient la forme d’une véritable hystérie.
Malgré tout, il aurait été possible de réaliser tant bien que
mal quelque chose d’acceptable si un spectre ne s'était levé,
surgissant brusquement du fond du passé, après plusieurs siè-
cles d’oubli. Je veux parler des guerres de religion.
En effet, la frénésie qui s'était emparée des détenus
depuis que leur-avait été accordée la liberté de faire de la
politique, à la seule condition toutefois de ne professer ni le
nazisme officiellement proscrit, ni le communisme officielle-
ment autorisé, mais non moins officiellement déconseillé, était
peu de chose, comparée au véritable délire religieux qui
envahit les esprits, lesquels s’ouvraient en grand maintenant
aux formes les plus diverses de” la foi chrétienne, tout comme
les esprits jadis « nazis » s'étaient ouverts à la « démocratie ».
Chaque ancien nazi se demandait comment il avait pu s’écarter
de la vraie foi, se retirer de l'Eglise, se fermer à Dieu, etc:
Telles des brebis dispersées. momentanément par l'approche
Aussi l'atmosphère était-elle singulièrement tendue lorsque
eurent lieu les élections générales où devaient être désignés
nos futurs Parlements, maires, chef d'étage et hommes de
Confiance.
Durant a période qui avait précédé les élections, le an
Chtier avait été secoué par les accès d'une sainte coïère
Mocratique. Les anciens Kapos furent tous accusés de cor-
tot de détournement d'aliments au profit du RARE
l'i ° Complicité avec les sergents américains du ser =
Alendance, En raison de la juste indignation des masse?
tout
thipbriin ins
176 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
ils furent donc renversés et remplacés par d’autres
au moins, « étaient des nôtres » ! qui, eux,
Cependant, les espoirs que le € peuple » avai ,
eux furent cruellement déçus. Notre nourriture Se mis en
plus en plus mauvaise et les rations diminuaient ne de
jour. Les deux Parlements, le grand et le petit in en
qués. On parlait de fraudes scandaleuses, au détriment = COnyo.
nus, dans les services de l’intendance et dans les sine dâte.
tre maire général avait ses hommes de confiance, Les ee n0«
de l'Hospital s'étaient eux aussi, paraît-il, copieusement st
On exigea le renvoi immédiat du préposé à l’approvisionne
et son remplacement. Mais le commandant américain du a
P
estima que cette petite plaisanterie avait assez duré, et, juge
sans doute que les détenus se mèlaient de ce qui ne les NE
dait pas, coupa court aux délibérations du Parlement. =:
Qu’y avait-il derrière tout cela ? Dans :es coulisses poli.
tiques que constituaient les chambres et les couloirs, on portait
de graves accusations contre le commandant du camp qui
était, chuchotait-on, de connivence avec es «démocrates»
des services de l’intendance, et qui se servait royalement,
Cependant, personne n’osa jamais préciser lesdites accusa-
tions, lors des séances plénières qui réunissaient les deux
Parlements, séances auxquelles assistait toujours un repré:
sentant du CG. I. C., qui venait là histoire de s’amuser un brin,
Les principes élémentaires de la stratégie démocratique aux …
quels nos vaillants représentants entendaient se conformer, les
ur une prudente et sage
Qu'ils
royer
incitaient en premier lieu à se tenir s
réserve. Ils allaient bien, nos apprentis « démocrates l»
continuassent dans cette voie et ils se verraient bientôt oct
un certificat de « maturité politique » !
Le nouvel état de choses eut des répercussions inattendues
sur les occupants de fa chambre 304, la nôtre, et davantage
encore sur ceux de la 308, occupée par les anciens Kapos
l'étage. Ces derniers furent accusés de favoritisme par es
<hommes de confiance» nouvellement élus, lesquels DS
rent, armés de mètres improvisés mais certifiés CONS
mésurer ces deux locaux afin de déterminer le cubage ee
dont chacun de nous disposait. Ils découvrirent ainsi re
occupants avaient bénéficié d’un volume d'air respirable ds >.
ment supérieur à celui dont jouissait la «masse du PES les
Un tel régime d’exception était certes concevable, has 5ô
bénéficiaires ne pouvaient en être que les nouveaux ê
lus.
ervis, 4
“à
ÊE
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 177
tre question, pour leurs prédécesseurs et leurs pro-
ontinuer à respirer un air moins chargé en microbes,
a dense en oxygène que les occupants des autres chambres.
moin ontraire à la démocratie. En conséquence, les locataires
C'était à mbre 304 furent mis en demeure de céder sur-le-
de la ES Iée aux nouveaux élus. Et pour les punir d’avoir
champ = profité de tant de mètres cubes d’air supplémen-
Dies Jes entassa dans la chambre 308, avec ceux qui s’y
aient déjà. On leur adjoignit même trois autres représen-
tants de leoligarchie >: Jancien ministre bulgare Rogozaroff,
ainsi que mes deux vieilles connaissances, le général croate
yon Dessovic, et le colonel slovaque Androvich. Des anciens
ocataires de la chambre 304, le seul à y demeurer encore était
Müller qui, entre temps, était passé avec armes et bagages dans
le camp des nouveaux dirigeants.
pouvait ê
tégés, de C
LA CHAMBRE 308
D an ne demeure, une chambre de 5 mètres sur
RU = ue huit personnes : Rogozaroff, von Dessovic,
es es Re B.…, Vex-président D... Hôger,
oi TE police, Georg Plange et moi-même. En
père RS ten à u su on ne pouvait pas dire que l’atmos-
temps que y s agréable, Je peux même affirmer que le
1 passé a été relativement le plus facilement
Süpportable d =
estheim, e tout mon séjour à l’Internment Camp 75 Korn-
Nous pa
Ssions le S
et nous arr temps à P
SE ainsi à oubl
ans le-reste du ca
arler politique ou philosophie,
ier le déplorable état d’esprit
mp. La présence des étrangers
en ce sens qu'elle élargissait
» Qui avait largement dépassé la
ns de nous tous. Il était aussi le
Res é où, du moins, il le paraissait.
Suerre, chef du Front du Travail
= Rogozar
» tait le plu
Ù avait ëté Fe plus
12
178 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
en Bulgarie, et il avait réussi à Re de son
jours sombres de l'invasion russe et du changement de régi
qui en était résulté, Il s'était réfugié en Allemagne, et, al
l'ancien premier ministre CARO et quelques autres patriops…—
bulgares, avait Crü pouvoir y DTRAMSES un mouvement à
résistance à l’oppression sous laquelle gémissait son pays. Un
de ses fils, qui avait à peine dix-huit ans, se trouvait ]u
Pays aux
Ï aussi
interné dans un camp américain. Sa femme avait trouvé refuge ;
à Füssen. En Bulgarie, il avait été condamné à mort par co
tumace, comme d’ailleurs tous ceux qui avaient participé ay
gouvernement précédent. Ce n’était pas cela qui laffectait Je
plus, mais bien plutôt les malheurs qui s'étaient abattus sur
son peuple. Il était convaincu que, par la force des choses,
un jour ou l’autre une coalition universelle se dresserait contre
le bolchevisme. C'était, selon lui, une question de vie où de :
mort que les hommes libres ne pourraient pas longtemps éluder,
L'heure, pensait-il, n’était pas encore venue, du fait que
l'Europe était trop débile pour fournir l'effort nécessaire en
vue de l’organisation de la défense commune. I] déplorait la
myopie politique des Anglo-Américains qui assistaient passifs, …
et divisés entre eux, à la décomposition de PEurope.
— Ce sont les conséquences fatales de leurs fautes et de
leurs mensonges ! dit Dessovic. C’est le résultat de l’hypocrisie
et du pharisaisme des Anglo-Américains, lesquels, pour mieux
se servir des Russes afin d’écraser VAllemagne, ont dû aupa-
ravant aédouaner Staline et blanchir les soviétiques pour mieux.
‘se les attacher dans une lutte commune contre le nazisme.
Leur propagande à dû Pour cela non seulement ménager le
bolchevisme, mais encore lui attribuer un rôle prépondérant
et volontairement exagéré dans l’action de libération des 2,
peuples opprimés par le fascisme, Les soviétiques, forts des …
éloges décernés imprudemment durant la guerre par les Alliés,
exigent aujourd’hui le paiement de la traite qu’on a tirée SU
eux. Comment les-dirigeants anglais et américains seraient-ils MR
considérés par l'opinion publique de leur pays respectif sis
s’évertuaient à présent à démontrer que le bolchevisme russe
est tout aussi dangereux pour la démocratie que le nazisme |,
me de la rue, en Angleterre comme
t tout naturellement à se demander a
aiment aussi noir qu’on le lui avait
aussi noir que le monstre soviétique
nt sous les yeux.
aux Etats-Unis, en viendrai
si le monstre nazi était vr
dit, ou du Moins s’il était
qu’on lui mettait maintena
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 179
Androvich rongeait son frein en silence. Il enrageait de
ir mettre un terme à la situation absurde et inextri-
ne pouvo laquelle il se trouvait. Il avait à plusieurs reprises
cable Le demande d’extradition, préférant retourner dans
renouvelé lutôt que de rester interné dans un camp. On ne
son pays en entendu même pas répondu. Il était dans un
Jui tion qu’il préférait se renfermer en lui-même
Se de prendre part à un débat qui n'aurait pu que
Rte davantage.
Quant aux Allemands qui vivaient avec nous, ils ne
cessaient de se dénigrer les uns les Jobs _ nouvelle orga-
nisation démocratique du camp leur avait délié la langue. B...
traînait dans la boue tous les nazis, depuis Hitler jusqu’au
dernier block-leiter. D... également, quoique avec plus de
modération : il réservait ses injures à ONE seulement
des chefs nazis, et déclarait garder beaucoup d'estime aux
autres. Le côté curieux de Paffaire était que B… aussi bien
que D. tout en prétendant avoir prédit depuis longtemps
la catastrophe vers laquelle se dirigeait LAlEmaApRe noue se
reprochaient mutuellement, à l'insu lun de S Lo
résigné leurs fonctions non parce que le —- leur était
apparu sous son vrai jour, mais parce qu'ils y avaient été
contraints à la suite de la révélation soit de leur incapacité
notoire soit de leur malhonnéteté. Leur cas n’était pas isolé.
Tous lies anciens nazis se déchiraient entre eux, jaloux qu'ils
étaient d’accaparer chacun à son profit personnel la moindre
Parcelle de chance semblant s’ouvrir sur l'avenir, C'était à qui
renierait le plus haut sa foi passée, et jetterait le plus de boue
à la face des anciennes idoles.
Rogozaroff me confiait souvent le dégoût que lui inspirait
un fel manque de caractère. J'étais beaucoup plus indulgent et
c’est tout juste si les débordements verbaux de nos See
de captivité arrivaient à me faire sourire. Je savais combien
artificiel était limmense complexe < nazi » : _l’opportunisme
Politique était le trait commun à la plupart des fidèles de l’ancien
régime,
“— Comment se peut-il, s’écriait Rogozaroff au Sn os
Vindignation, que ces hommes puissent se vanter d’avoir con-
tribué à saper le régime et le gouvernement de leur pays tout
A Continuant à jouir des faveurs et des bénéfices dont ce
même régime les comblait ? N'avaient-ils donc pas conscience
de trahir Jeur propre pays ? Certes, des traitres il y en a
toujours eu, et partout ! Mais que l’on se vante, que l'on se
180 LES PETYTS-FILS DE L'ONCLE SAM
félicite, que l’on se loue d’être un traître, cela dépasse lim
gination !
Dessovic intervenait à son tour.
— Commenit s’étonner que des nazis comme eux,
été malgré tout que des personnages de second plan, s
tent de la sorte, alors que les piliers du régime, ceux
qui ont été jugés à Nuremberg, sont apparus aux
aussi écœurants de lâcheté et de bassesse ?
qui n’ont
€ COMmpor.
-là mêmes
YEUX de tous
— Cela est malheureusement vrai, répond
Le procès de Nuremberg a parfaitement atte
s'étaient assigné les juges, c'est-à-dire com
diablement le nazisme par la bouche même de ses représen-
tants les plus authentiques, C'était là l'objet principal du
procès. Le reste n’était que secondaire et accessoire.
ait Rogozarofr,
int le but que
promettre irrémé.
Notre existence était devenue plus supportable depuis qu'il
nous était permis de communiquer avec l’extérieur. Les colis
qui nous arrivaient en assez grande quantité contribuaient dans
une large mesure à améliorer notre ordinaire. Nous reprenions
courage, d'autant plus que nos chances de libération se préci-
saient de jour en jour davantage. Les autorités d'occupation
avaient en effect publié plusieurs communiqués extrémement
prometteurs à cet égard, et c’est assez fréquemment que nous
apprenions qu'un de nos codétenus avait été relâché. Nous
ignorions toujours ce qui avait pu déterminer les autorités
américaines à le libérer. C'était un de ces mystères impé-
nétrables que le C. L C. se gardait bien d’éclaircir. Nous étions
d'autant plus intrigués que, parmi ceux-qui avaient été remis
cn liberté, se trouvaient plusieurs personnalités qui avaient
joué un rôle important sous le régime nazi, alors que beaucoup
de pauvres hères, qui n’avaient jamais rien eu de commun avec
le nazisme, continuaient de moisir dans leur block.
Grâce aux colis que j'avais moi aussi commencé à recevoir
ma famille, je pus enfin reprendre des forces. J'avais bien
essayé de convaincre les miens que je n'avais besoin de riel,
Car j'ignorais tout de leurs conditions actuelles d’existence et de
leurs possibilités, ils m'avaient assuré que ce qu'ils m'en-
voyaient ne les privait Pas énormément, C’est donc d’un cœur
Plus léger que j'acceptais leurs envois.
En avril 1946,
quences qu’avaient
de
j'entrepris de relater par écrit les consé-
eues pour la Roumanie l'orientation de SA
L=S PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 181
ee vers l'Allemagne, el la guerre contre la Russie sovié-
PORT, ajoutai certaines considérations que m’avaient
tique. ee événements. Dans la mesure où la connaissance
inspirées de ces événements, grâce aux fonctions que javais
que Enr et particulièrement celles de ministre de Roumanie
occupées ns permettait, ces réflexions pourraient aider à
à Berlin RE causes de l'effondrement politique et national
ne Je comptais apporter de la sorte ma contri-
Re Sonde à l'histoire politique de la Roumanie
contemporaine.
Ce travail me prenait tout mon temps. Je restais des heures
entières à me remémorer le détail des événements heureux ou
tragiques dont j'avais été le témoin. Les souvenirs affluaient =
masse, mais loin de provoquer en moi dés remords, ils apaisaien
au contraire ma conscience, car en examinant de plus près mon
passé je ne voyais rien qui eût pu le ternir. Cette analyse
minutieuse me renforçait dans la conviction que je Dune
être en paix avec moi-même, sans rien regretter, car je n’avais
honnêtement aucun motif de regret.
Je me préparais de la sorte, inconsciemment, à encaisser
Sans broncher le coup le plus dur qui mait jamais été porté...
F
Un jour, nous eûmes un visiteur. H apportait un exemplaire
du « Thüringer Zeitung », journal publié dans la zone d'occu-
pation soviétique. J'étais allongé sur mon lit et je vis ceux qui
étaient présents dans la chambre se pencher sur le journal,
Puis chuchoter entre eux. Un peu plus tard, j'entendis D...
dire aux autres :
— Je crois qu’il vaut mieux le lui dire.
Je sus aussitôt qu’il était question de moi. D... me tendit
le journal.
, …— Tenez, lisez, me dit-il Qu'en pensez-vous ? Peut-être
S'agit-il d’un homonyme ?
lei Particle qu’il m’indiquait. C'était une information
*n Provenance de Bucarest et transmise par l'agence Dana.
Elle avait trait à la sentence rendue par un tribunal RE à
Toumain en conclusion du procès intenté Re ns le
Prétendu Souvernement naitional constitué à Vienne apres |
COUP d'Etat du 23 août 1944, Selon l'agence EE S PT 96.
avait eu lieu dans la prémière moitié du mois de février ;
FR one mn arbe so
ue
+ seb
sé
182 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
Les chefs d'accusation n'étaient pas indiqués. L’article faisait
simplement connaître que les accusés avaient été condamnés
LES PETITS-FILS DI L'ONCLE SAM
voi
et surtout P
183
ollaborer dans un gouvernement fantoche, mais encore
ie arce que je n’entendais pas que l’action qui devrait
o
ê menée contre le régime postérieur au Coup
à ’étai Le itres c Le At 4 on tard être É
ÉRRMLE RE à Dune . De ondamnés étaient . tôt ou TS atronnée par un gouvernement éfranger alors en
le métropolite Visarion Puiu, le général Chirnoaga, Vladimir d'Etat SOI P
Christi et San-Giorgiu. Je n’en croyais pas mes yeux. Long.
temps auparavant, peu après le coup d’Etat d’août 1944, j'avais
appris par quelqu'un, qui m’avait assuré l'avoir entendu à la
radio, que l’on avait ordonné la confiscation de tous mes biens
sous prétexte que je m'étais «échappé du pays (après Je 93
août 1944), en vue de pactiser avec l'ennemi...» Cette décision
dont j'étais l’objet m'avait simplement fait sourire. Le motif
invoqué était en effet absolument contraire à la réalité. Aa
date du coup d'Etat, je me trouvais à Berlin, à mon poste de
ministre de Roumanie dans cette capitale. Je n'avais donc pas
eu à m'eenfuir» de mon pays, puisque je me trouvais déjà en
Allemagne. En outre, je n’avais jamais «pactisé» avec aucun
ennemi, Car cela aurait supposé une entente préalable, ayant
eu des effets bien définis, avec le souvernement allémand, ce
à quoi je n'avais jamais songé. À cela s’ajoutait l’imprécision
des termes : le gouvernement issu du coup d'Etat, tout en
m'accusant de « pactiser » avec l'ennemi, avait tout simplement
omis de préciser de quel ennemi il était question. C’est un détail
qui, pourtant, avait son importance, et, comme tous les
Roumains, j'aurais bien voulu
vement l’ennemi de la Roum
pratiques de cette décision,
froid, pour la bonne raison qu
de fortune personnelle.
anie ! Quant aux conséquences
e je ne possédais aucune espèce.
Je m'étais dit à cette époque que la décision prise à mon
égard par le gouvernement issu du coup d’Etat avait défini-
qu'on me dise qui était effecti- -
elles me laissaient absolument
guerr
que Faure
quoique Penn
veille, en com
à coude S
ropre gré, PO <
- son intégrité nationale.
ais pu être accusé de «pactiser avec
£
imaginai
à
RS ; ps “
roumain qui avait intenté ce procès l’ignorat.
Pourquoi donc alors avais-je été inculpé ?
autorités roumaines à faire en sorte que le procès
en l’absence des accusés, et, en loccurrence, de
Devais-je en inférer que les autorités américaines
saisies d’une demande d’extradition concernant =
supposant que les autres accusés se soient trouvés
zone américaine, ce que j'ignorais) et qu’elles n’y
: : = F2
j mort, ne pouvaient rien moins que métonner,
avec mon pays. Dans le cas contraire, c’est à bon droit
e x
l'ennemi »,
emi en question ne fût autre que lallié de Ja
pagnie duquel la Roumanie avait combattu coude
ur le front russe, sans y être contrainte ét de so
pour la raison qu’elle avait à défendre sa liberté
Les procédés employés à mon égard par l’actuel gouver-
nement roumain, qui n’avait pas hésité à m’accuser de fautes
res dans le but évident de justifier ma condamnation
car si les
autres inculpés avaient effectivement fait partie du gouverne-
ment national de Vienne, pour ma part je n'y avais aucunement
participé, et il m'était difficile de croire que le gouvernement
Je me demandais encore ce qui avait bien pu inciter les
se déroulât
la mienne.
avaient été
accusés (en
internés en
avaient pas
, + + : ès à une
donné suite ? Pourquoi donc alors intenter un proces à u
grrr Loti
en à ro
tte
#
serge
AE ME Rate
Lo De Apart ges ms
personne qui, du fait même qu’elle se trouvait internée et à
la discrétion d’une puissance dont la Roumanie, conformément
aux termes et aux obligations du-traité d'armistice, se Cons
dérait l’alliée, était dans l’impossibilité totale de prendre con-
naissance de l'acte d'accusation, de paraître au dit proces,
et, partant, de se défendre ?
tivement réglé mon cas. Je fus donc d'autant plus étonné
d'apprendre qu'un autre gouvernement roumain m'avait con
damné 4 Nouveau. Cefte nouvelle sentence, infiniment plus.
sévère que la précédente, était tout aussi injustifiée, car non
seulement je n'avais jamais fait partie du «gouvernement
national de Vienne», mais encore j'avais catégoriquement refusé
de m RCE Re ee e protestation aux
e me commettre, malgré l’insistance réitérée du gouverne : Jécrivis immédiatement une RS - Re
| ent a PR : autorité Sos aindr -
| er re lequel voulait éviter à tout prix qu'un membre orités américaines pour me p Sant
ere Ho soit placé à sa tête. Les Légionnaires et
mands pour êt 7" en effet été frop compromis par les ne
qu'une Pre DAseS a MERS et ils ne leur inspiraien
riavaient fé ee Mmitigée. J'avais décliné toutes les offres qui
BE teur s2s Re non seulement parce que je n'avais jan
jamais vu ] avec les Gardes de Fer et que je n'avais
és chefs légionnaires avec lesquels on voulait me
Pour des raisons faciles à comprendre, :
mon extradition et de. me condamner par cou me
eût au contraire demandé mon extradition et q
J’aîtirais leur attention sur le fait qu’elles tee
'eSponsables de l'impossibilité où je me trouvais, mi tre
Par elles, de connaître l'existence du RUE Ne HR
moi, soit que le gouvernement roumain ae Fe Ciel
imace, soit qu'il
les autorités
184 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
américaines l’aient refusée, ce qui aggravait d'autant leur
responsabilité.
Je ne pouvais d’ailleurs fairé que des Suppositions, Car i]
ne m'a jamais été donné de savoir dans quelles circonstances
exactes s'était déroulé mon procès, ni même si les autorités
américaines, à la merci desquelles je me trouv
RSR 21; EN avaient
eu connaissance. Personne ne m’a jamais communiqué un acte
officiel quelconque relatif à ce procès. Le seul élément positif
qui me parvint jamais fut le bref communiqué de l'agence
Dana, publié vers la mi-février 1946 par le € Thüringer
Zeitung », communiqué d’ailleurs sujet à caution comme toutes
les informations de source soviétique.
J’accueillis la nouy
elle de ma condamnation à mort avec
le plus grand calme.
D... s’en montrait infiniment
qu’il entendiît prendre sa part d’un
à tort, mais plutôt à cause du c
mation. Etant d°
nable, il s’
plus affecté que moi,
e émotion qu’il mattribuait
infor-
t mobile et impression
t flegmatique.
— Dieu, que je ne voudrais pas être dans v
Sel otre peau ! me
répétait-il sans cesse.
— Cela vous a ému
crainte, le principal est
reste, tout finira pas s’a
plus que moi, lui disais-je. Mais n'ayez
de n’avoir rien à se reprocher. Pour le
rranger,
—<"Le condamné à mort es
t sur le chemin qui mène au
Surhomme », dit le Docteur B
en citant Nietzsche.
Tel que vous me
ue jai été condamné à être pendu,
al... ;
Par la Suite, nous eûmes à
discussions d’o
les Américains
SRE plusieurs reprises de longues
rdre juridique afin d'essayer de déterminer si
procès de toutes pièces, compte
uelles il s’était déroulé. Bien
une réponse négative, personne
nt certain. I] n’y avait plus en
les Américains et leurs alliés
appliquant à chaque cas- une
EUR ré 0h
FORM RER
LU D D
NN
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 185
, choisie en raison de l'intérêt que présentait
rene ou le cas considéré. Les précédents étaient
E pe ective d’une extradition restait à en-
Re Pratt de prévoir avec une quasi-certitude
ee autorités américaines à in égard, dans les
résentes. Le sentiment que j'avais de mon insé-
GRR : oublait cependant pas outre mesure et il ne
curité Se Se ne pour oublier ce désagréable incident.
me fallu
règle
our eux
nombreux
yisager: Le
Jes intentions
s quelques semaines de vie en commun, nous ee
PR. * tre nous un climat acceptable. Chacun avai
ms Le Sr Te au milieu. Les conflits et les discussions
Rae nt ainsi évitées. Nous avions d’interminables
ee = sur la situation politique du moment et Le
ne ts internationaux. Notre chambre 308 PEER
d'amis ou de connaissances qui venaient
se ete compagnie. Déjà, se précisait le désaccord
aie 2 opposait les Alliés occidentaux à la Rue
ue à cherchions de notre mieux à en dégager
nee , ir, Peu à peu, les deux grands
none a he côté les Anglais et les Améri-
impérialismes mondiaux — ù Re
se (ensemble ou séparément), de es E es
retranchaient sur des positions inconci ja ee re
entre les deux blocs rivaux ne pouvait aie ns - ne
lieu, à l’Allemagne. Il était évident qu'on : md
d'intervenir, en pesant de tout son poids _ net
forces en présence. Chacun pouvait se renür
sauf les Allemands !
r du printemps 1944
Stab» allemand,
ont italien près
également inté-
téressent
Je me rappelle avoir entendu un Re A
le colonel-général Jodl, alors chef du — fr
dire au cours d’un exposé sur la situation au
de Nettuno : «Les Américains et nous, Sete désin
ressés à l’issue de ces combats. Les seuls qui S si ns ».
sont les habitants du pays, c’est-à-dire les Italie
; lemands, à
On aurait pu en dire autant à présent Te te aux
considérer la lutte féroce qui avait ST cet important
Prises l'Est et l'Ouest en vue de S'assurer Æ et peut-être
facteur, à la fois politique, social, soon leads Les
même plus tard militaire, DR lutte, semblaient
Allemands, qui étaient pourtant l'enjeu LE ils étaient absolu-
s’en désintéresser complètement, ou, put
186 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
Le n
ment inconscients de la gigantesque compétition
lait entre l’Est et l'Ouest, chacun voulant S'assurer ]
trôle, et donc Putilisation, de ce tremplin d’import
pour une guerre éventuelle que représente l’'Eur
Comment expliquer autrement les dissensions qu
l'Allemagne, ces tentatives absurdes de Séparatism
nalisme, rappel des particularismes d'autrefois,
politique dont les plus ignares en 1
la proie? L'état de décomposition
l'Allemagne, et ce masochisme- fréné
des Allemands, auraient donné à r
hommes,
e con.
ance Capitale
0Pe centrale,
i déchiraient 5
e et de régig.
et cette folie
a matière étaient dev
morale où €!
tique qui
éfléchir
Car on pouvait à juste litre se dem
là, si ce peuple avait le droit de se pr
ait tombée
s'était €Mparé
au moins averti des
ander,
à ce Moment. :
étendre
une grande
nation,
Nous jouions aux grands stratèges politiques, et Je temps -
nous semblait passer plus vite. >:
Par malheur, 1
festa une fois de
ment agréable qui
e génie organisateur des Amér
plus et mit un terme à l’exi
était la nôtre dans
icains se Mmani-
stence relative-
la chambre 308.
cidé en haut lieu, disait-
amp une unité 3
Sauf erreur de ma par
quence, tous les occu
céder la place à ces
On avait dé on, de cantonner dans
noire © éricaine,- I] s'agissait,
f, d’une batterie d'artillerie. En consé
Pants du block A reçurent l’ordre de -
Militaires. Ils furent répartis au hasard :
S, et Chacun partit à Ja recherche d’un …
nouvel abri. Les OCCupants du 308 se divisèrent en plusieurs
groupes. Le Docteur B.…., D. et moi-même trouvâmes à nous.
loger au block D, 3° étage, chambre 68,
Notre ex
pulsion, car il s’a
et simple, ay
gissait bien d’une expulsion pure
ait eu li
nous débrouiller pour trouver un nouveau
gite, I] n’entrait d’ai
illeurs pas dans les habitudes américaines
n’étions som uire mésure du sort des prisonniers. Nous
sis de nazis, la lie de l’huma-
u'on s’intéressät à nous, Nous
du block D, grâce aux bonnes
“ avec Je chef de chambréé,
ur de son état.
Uavait nouées D
“ Maître-ramone
qui se déron.
4
enus RS 4 3
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
XI
LA CHAMBRE 68
chambre 68 du block D, j’eus exaC-
EE PR ee ee déjà eue le jour de, Re
tement Dre 75, à la vue de ces ces =
: DURE lits superposés. Néanmoins, PR
nome mieux installés que dans le
étaient re
i ë ur 5, et trente
lle demeure mesurait 6 mètres S ;
S .
ré nouv me
— mes seulement s’y entassa
hom
1 :
Î i ceci elle
hambre 68 se distinguait des ne ee ee
SE Se presque exclusivement par = RL de le
ti De ègre que la
de 6 illons de cette peg : ee
RE it transformés en un r
Se i jaliste avait tra a
À i tional-socx tra er
bte J1s auraient tout aussi bien Be ER ne
: . j attachement q
PRE été ar l’aittach =
: RG ôté socialiste de
ere i our le côté s
he ifestaient encore, P ETES
i é u’ils manifes L , ne cr
Lee ee nazie était identique à celui LE TE
er mmunisme pour l'idée socia $ Sr AR
eS ee RETs que par leur ns ee Rae pré.
es éi Jément à un ho SS
en ji à justifier cette prétentio
empressement à = L 3 RTE te
à it leur chef et qui avait reussi L Piles w'éLt pes
ten igueur de son esprit borne: Cela RÉ TREE
rence it de caractère es :
re ité ’esprit allemand.
: TE une des particularités de l'esp
mais bien p
égnai te sur la
K…, le chef de chambre, régnait ee SRE RS
Contre d'esclaves qui rampaient à ses Re STE qéiis en
avaient renoncé depuis longtemps — À SUPP
inte t — slever la moin e P ati
ntuon a ele
Î aient Jamais eu | 1l l dr rotesta on
x évard
: à son Cgara,
’indépendance
e j este d'in aconde
où à esquisser le moindre g galer la f
S ; roir Re
conscients qu’ils étaient de ne pass PSE làcheté Ses
insolente du maitre-ramoneur : + la chambre, il Y avai
pénible à voir. Parmi les be < bottiers, des zingueurs,
des boutiquiers, des cordonniers, Se employés de hareats
deux ou trois maires de village, Les ancien intendant pe
un moniteur d'éducation physique, cien juge de tribunal :
i r de lycée et UMR nt intellectuel de
taire, un professeu iers constituaient lélèm Sent
es a Se Te natent bien essaye LS RS ae
Me D cer à la NES Se
avait si rudement rabrouës, quus
aient abandonné .
ù ns un coin © $
vêlléité de révolte. Ils s'étaient réfugiés da
Lt ren Pr tag
ce
ÉRURRILQN EE men) die sprmaemens ere
D
were
RES
ap
TT"
188 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
tout en haut des échafaudages, telles deux souris aPeurées,
et n’en sortaient pour ainsi dire jamais.
K.…, lui, s'était aménagé une couche des
modes, deux fois plus large que celle des autres et qu’il avait
rembourrée de vêtements divers volés à ses Compagnons. nl
avait même une lampe électrique à la tête de son lit, Un ser-
viteur lui apportait ses repas et lavait Sa vaisselle, et un autres
lavait son linge, Tous ceux qui recevaient un colis S’empres-
saient d'offrir ce quil contenait de meilleur au mai
les poches pleines des cigarettes et du tabac 0
ses sujets, trônait comme un pacha. De son lit situé au premier
étage de léchafaudage, il distribuait ses ordres à ses esclayes :
celui-ci irait chercher Je pain et le couperait en tranches,
celui-là laverait les carreaux, cet autre balayerait la chambre,
etc, Il complimentait celui-ci, gourmandait celui-là. I] y avait
longtemps que Personne ne songeait plus à se rebiffer, Ceux
qui lavaient tenté avaient été traités de telle sorte qu’ils
avaient perdu l’envie de recommencer, Quelques-uns, fort peu
nombreux, avaient refusé de se Soumettre et étaient partis à la
recherche d’un autre toit. K…, grâce à son aptitude au
Commandement, avait contraint tous les récalcitrants à quitter
son fief. Seuls y étaient deme
plus Com-
ses actes, Il exercait un tel em
ture, l’un d’eux se fût insurgé
à K.…, mais encore à la communauté tout entière,
Lorsque D... B… et moi, firent notre entrée dans Ja
Chambre 68, chacun de Rous portant sous le bras les hardes, les
cartons et les boîtes à Conserves qui constituaient notre bagage,
nous nous sentimes le Point de mire de tous les «singes»,
accrochés aux échafaudages. Ils nous regardaient d’un œil
méfiant,
pire sur ses sujets que si, d’aven-
il se serait heurté non seulement
— Bonjour, monsieur K..., dis-je poliment au chef de
chambre en me présentant à Jui.
— Comment ? Vous avez dit « monsi
cela signifie ? explosat-il,
teurs de ses sujets. Sachez
tienne ici, Nous ne connai
que des « messieurs » est
Nous NOUS regardâmes interdits. D. essaya de plai-
Santer, I] était originaire de la même petite ville de Thuringe
que K...
— Voyons K
“#TeNe fais done pas l’imbécile ! Cela
fait pas ma] de t
f 189
LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAY
D, reprit K. d'un ton senfencieux,
pme < utrefois « monsieur le Président »,
Gi a a ou un autre « monsieur » quelconque
£ Re qui ont été capables de commander
c
ir ue ,. 5 ‘y a que des
ent SAVOI? ge être capables d’obéir ! Ici il n'y ge =
Joivent LR i vous entendez être considérés com
{ ets
des mots que vous n’em-
i et « vous » sont
sieur »
€ monsi
1 i on ires
Ô : à i i car ils sofit contra
nôtres, s. Ils n’ont rien à faire-ici,
P u
ierez
ploiere ï
Ja camaraderie |
des
i ; rouva le chœur
j} a raison! Il a raison: app
claves. < RC
es Cependant, je RARE dis-je, ce que la camaraderie
HS: voir -je, s
udrais bien sa < ê £ llents cama
Se Le tutoiement ! On peut être Er éritable
a à voir avec le in de se tutoyer. En outre, la v
i z Ssutie
avoir besoi À nde : elle résul
rades fu n’est pas un sentiment de comma
ie
camarader
i vivent ensem-
: ersonnes qui V £
GC É mêmes
nte parfaite L Fr te
UE nariasent ensemble les mêmes DEL “
ble “IS ce ‘qui en l'occurrence, reste enco ER EE CRE
ne 1 So etwas ! reprit avec une feinte in 5°
— So elwas
laves. =
le chœur des esc = A
= K.…. n’en était pas moins visiblement es rs de
TE =
i ent cette cham =
— Tous ceux qui occup #2 ee
n’employer que le tutoiement, dit-il, et ren
que soit troublée l'harmonie qui ee RE Re
i ue] cela fera p ‘ =
nue SAR es s is absolument aucun incon
qu’à le faire, répondis-je, je n’y Ne Re —
i ne peut m £
nient. Cependant, personne
ce soit. _
K... se contenta de grommeler entre Se =. ER
Nous verrons bien ! dit-il ex employan
phrase à double sens. +
i ma
Il nous désigna nos lits. Les plus RSR
D. et moi dûmes tous deux nous hisser ee She
Sous le plafond, et nous ménager une petite 2 uiauent de
Serrés l’un contre l’autre, ceci en LS Pour. noûs per-
ST = = Est se réduire l’espace
metire de nous allonger, et ae ai
déjà restreint dont ils disposaient. Re 6e 3 révéla
< à Ç :
L’atmosphère qui régnait dan rions décidé, D. Be e
dès le début irrespirable. Nous à dos autres Mérite
moi, de vivre le plus possible à es Len querelle avec no
toute discussion susceptible de dégénère
s évidemment.
dk
l
>
pm
7
——
su
PR RS RSS
. LA
190 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
nouveaux < camarades ». C’était mieux ainsi, et d'ailleurs eux.
mêmes jugeaient préférable de HORS laisser. tranquilles. En
revanche, le spectacle qu’il nous était donné de contempler
à chaque instant était écœurant. Leur DINE se de Cara.
tère ravalait ces individus au niveau de la bête. L'ex-magistrag,
le Docteur Papst, un vieillard de plus de 65 ans qui Présentait
des signes évidents de gâtisme, et le professeur Schuhm
5 aCher,
étaient avec*nous les seuls de la chambre à souffrir de P
état
dégradant dans lequel était tombée la « communauté de cam
ma
rades » courbée sous le joug du maître-ramoneur,
Nous avions sous les yeux la faune des Hocheitsträger du
parti national-socialiste, aux titres prétentieux, absurdes et com-
pliqués ainsi que l’exigeait la ridicule hiérarchie du parti nazi
et de ses ramifications. K.. lui-même, sans doute à cause
de son culot et de sa grande gueule
» avait été jadis & Obers-
turmbannführer » S, A, et « Ortsgruppenleiter » de son vil
lage. C'étaient eux que les Améric
€ grands chefs politiques », alors qu’en réalité ils n’avaient été
fout au plus que de bruyants Supporters, chargés d’exciter les
foules et de créer lPatmosphère voulue lors des réunions nazies
d'autrefois. A présent, tous tant qu'ils étaient se montraient À
la fois complètement désaxés par la confusion qu’ils faisaient
de toutes les notions politiques infiniment trop compliquées
qui obstruaient leurs cerveaux obtus, et tout à fait abrutis par
la misère morale et matérielle qui était leur lot comme celui de
tous les internés. Ils n'avaient qu'un seul et unique souci :
la nourriture, les Nachschlager, c’est-à-dire les rations sup-
plémentaires prélevées sur les restes, lorsque tout le monde
avait été servi : le rabiot. Ils s'étaient fait chacun une sorte
de calendrier Cabalistique qui leur permettait de prévoir appro-
ximativement, grâce à de minutieux calculs, la date de Ja
prochaine distribution de Nachschlager. Ils
presque tout leur temps libre perdus dans les
qu'ils s’arrêtaient, c'était pour injurier copieusement les « cuis:
tots » qui ne remplissaient pas assez la cuiller lors de la dis-
tribution de soupe, et les « bandits de l’approvisionnement »,
fui € suÇaient le Sang du pauvre peuple ».
Dans la chambre 68,
aient que par bouffées. Lo
mé une cigarette
ains avaient pris pour de
passaient ‘ainsi
chiffres, et lors- -
fum
hormis K, les détenus ne
allu
rsque l’un des prisonniers avait
» il en tirait Ja première bouffée, puis la
n Qui faisait de même, et ainsi de suite.
€ € camarade y auquel était échue la ciga-
ouffée qu’il en tirait ne fût pas trop grosse
rette pût repasser le plus possible entre les
Participant.
Passaif à son voisi
Chacun Surveillait ]
rette, afin que la b
et qu’ainsi Ja ciga
lèvres de chaque
71
Cé
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 191
’air se faisait de plus en plus doux, et le
par LOU e du Wurtemberg, me permettait de
rinteinps; Le de mon temps dehors et d'échapper ainsi
asser le De i nt de mes compagnons de chambre. Je n'y
BE ne wà l’heure des repas ou pour dormir. Je
étais Re derrière le block, allongé sur herbe, et
restais ee noeueur de journée. Mais il était écrit quelque pe
je lisals a PRES avoir longtemps la Nes Un jouf, Re e
que je n° = e passa à quelques mètres de moi et me fit
de HituneRss de là, tout près des barbelés, un homme s’af-
sauter. Non oz Que s’était-il passé ? La sentinelle polonaise
HS He _— Jes Américains que ce service ennuyait
de la tour de Ë des Polonais pour assurer la garde du RTS
avaient fait M tendant don sr PENSE 2
avait aperçu n ue Cela se passait en plein centre du camp €
dépit du fait ne qu'on ne pouvait même pas soupçonner ce
se ne too s'évader, la sentinelle avait tiré Ee-
détenu timant sans doute qu’une pareille es É
na ee Re as de sitôt. Après tout, la vie d’un PES ;
The ee | La conséquence de ce drame fut qu'on nou
ee pee se our située derrière le block.
interdit l’accès de la c
au specta
as
Cette vie en commun dans la ee ee = ne
PRRRNDE AE Sn PER E Île nous avions été
cile, l'unité américaine à cause de SES Gus était devenu
SR EMI R AT EARS Rene nn Se Pinstallation
impossible de réintégrer notre EEE Le 1.500 nouveaux
avait été en partie démontée. D'autre Rae ent égale-
détenus y avaient été casés. Les Sa rs. Nous apprimes
ment le block F qu’ils avaient occupé Ste rent SET
Par la suite que les autorités SR er en consé-
du comportement de leurs soldats et avaien st ee facile de
quence, de réunir dans des casernes, où il e perles Dés
les avoir en main, toutes les unités jusqu'a RÉ e camp étaient
Seuls militaires à séjourner encore dans a rniers logeaient
ceux du C.I.C, et les Polonais de la garde. Ces © es réseaux
- dans un bâtiment isolé du reste du camp ses ie avait si bien
de barbelés. Certains prétendaient que &: SE par les détenus.
isolés, c'était pour éviter qu'ils soient Iyne rincipale du camp
Seul le poste de garde situë à Si RES
était encore occupé par une sentinelle me - block A furent
Les anciens occupants de noire ee autrefois avaient
donc transférés dans le block F, Tous ceux (date it de se réunir
habité ensemble dans la chambre 308 décidé
192 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
à nouveau dans une même chambre, Rogozaroff, D
sovic, le Docteur B.… et moi nous retrouvâmes donc à
veau ensemble. Cependant, notre nouveau block
partant, les soldats américains avaient tout enlevé.
dévastée, était d’une saleté repoussante, Le planc
gradé et crevé par endroits, les murs graisseux
de dessins obscènes. Il nous fallut deux
., Des.
ES nou:
était nu. En
La Chambre,
her était dé-
j et recouverts
Jours pour dav
eT, récu-
rer, frotter, relaver la pièce afin de la débarrasser de la crasse
que nous y avions trouvée. Comment les Américains avaient-ils
pu vivre dans une telle saleté, alors qu'ils av
sition des milliers d’esclaves parmi lesquels
désigner la corvée de propreté ?
REP ENR Te CT Sen pee _.. .
Se ere ot
Peu à peu, le block F redevint habitable, Trois jours après
notre installation, irés de notre som-
; et nous entendimes
Nous nous précipitâmes
scalier, il Y avait déjà
se pressant les uns
contre le i S’étai
e les autres, compte ce qui s’était
Passé. Au- bout d’un moment
.« I semblait :
de rendre l’âme, sur le point
— Qu'y at-il? demanda quelqu'un.
— Coups de feu,
répondit laconiquement }’
teurs.
un des por-
Ils se dirigèr
du block, le doct 110 i
Ar < ous expliqua
était arrivée, Le soldat amé Fan ni
je trouve cel
= A assez original, Qui a-
see er quelqu'un dan
S son lit, en plein som-
aient à leur dispo.
il leur suffisait de
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE S4M 193
vie en commun au block F ne devait durer que quel-
DAS SAN ces quelques jours furent suffisants pour me
nee nouveaux motifs d'inquiétude, Mon fils, qui tentait
de ent de me venir en ‘aide, était rétourné à Franc-
désespér tier général américain. Le colonel qui le reçut lui
SOLE Re cas était maintenant tout à fait clair : j'allais
déclara ee en Roumanie, à supposer que cette décision n’eût
être eue un commencement d'exécution, auquel cas je ne
Se ne plus à Kornswestheim, Atterré, mon
mue re place une protestation en quatre exemplaires
ie Re à divers services américains, leur demandant
me RE fon dossier et de surseoir, en attendant, à mon
Re Par la même occasion, il pria le capitaine suisse
sue ER ué-de la Croix-Rouge internationale, d'intervenir
oe ee auprès du commandement suprème des forces
ie en Europe, ce que celui-ci promit de faire à
l'instant même.
q
donner
:
Je savais déjà que mon fils était QE Francfort, car >
m'en avait averti dans une de ses lettres. J’attendais ee
impatience le résultat de ses Donne sans soupçonn Le
seul instant la tournure inattendue qu’elles devaient ee D
Au soir du 8. juin, j'étais assis sur le rebord de notre —
regardant le paysage en direction de ÉRanes _ <
au loin, j'aperçus tout à coup mon fils _— ee Re
camp. Il nous était cependant impossible d rene ne
mot, car les patrouilles polonaises surveillaient très étroi LE
les faits et gestes de chaque passant. Je le vis Es au B ea
américain qui était de garde à l'entrée du camp. ne Le
pression qu’il lui demandait de le laisser entrer, tentativ ss
d'avance à l’échec, tout d’abord parce qu'il était ex Se
ment interdit à toute personne étrangère CR e ie à
niquer avec les internés, ensuite à cause 2: re = SE
le vis s'éloigner et reprendre la route du village. = me
Paraïitre, il me fit un nouveau signe de la main, Es At
Pas ce qu’il voulait me faire entendre. ser Le ee
polonais qui patrouillaient sur la route re SE
geste. Ils appréhendèrent mon fils et le conduis Er
de garde où il resta enfermé près d'une heure, re
laquelle je le vis repartir. J'étais fort inquiet, ee. Hs
Pas à deviner les raisons de son insistance à vo
à tout prix. " Rene 7
Le lendemain, je reçus une lettre qu'il m avait écrite de
= Francfort
Kornsvestheim, Il m'y informait de sa Lee say de
et de ses résultats, et me disait comment 1
13
194 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
parer au danger qui me menaçail. Il ses fort heureux de
m'avoir vu, ma présence au camp lui démontrant que Ja Crainte
qu'avaient fait naître les déclarations du colonel était Pour Je
moins prématurée. J'étais cependant assez inquiet. Je rédigeai
sur-le-champ une plainte que j’adressai au commandant du cam
en le priant de bien vouloir la transmettre à la II Ar
protestais contre une éventuelle décision d’extradition
mon encontre, alléguant que si je me tro
sous le coup d’une condamnation, cette dernière n’en était pas
moins illégale, car elle avait été prononcée sur la base de faits
non fondés, et, de plus, en mon absence, laquelle ne pouvait
en aucun cas être mise à ma charge. Je demandais que mon
cas soit examiné de nouveau par les autorités américaines afin
de rétablir la vérité et prouver ma non-culpabilité, Je priai
Schmidt, notre maire général, de remettre ma lettre en Mains
propres au commandant du camp. Schmidt me fit Savoir peu
après que le commandant avait compulsé mon dossier et
déolaré qu’il ferait suivre ma lettre, bien que toute cette his-
toire n’eût aucun sens, Il n’avait jamais été question de m'extra-
der et il ne pouvait même pas en être question, étant donné
les dispositions à mon égard des autorités Supérieures amé-
ricaines, lesquelles n’avaient aucun motif de me considérer
comme « criminel de guerre », seul Cas qui aurait pu éven-
tuellement motiver mon extradition.
mée, Jy
Prise à
uvais effectivement
Je n’y comprenais plus rien ! J
souvent avec quelle facilité les foncti
tion militaire américaine mentaient
l’ombre d’un scrupule, mais,
sible de déceler lequel des d
qui mon fils s’était entretenu à Fra
Camp. Par la suite, je pus me rendre compte que le menteur
était le colonel de Francfort, mais ce n’est que beaucoup plus
tard que j'en eus la certitude absolue.
onnaires de l’administra-
et se contredisaient sans
ncfort, ou du commandant du
TN CE PEN SEA PTE ES ES SRE 7 ee
Les jours Suivants, ordre fut donné de dresser la liste de
tous les non-Allem
. ands internés au Camp, puis une autre liste
mentionnant cette fois le nom de tous les généraux, tant alle-
1 : ED . y .
Mmands qu’étrangers, qi résidaient encore à Kornwestheim. Il Y
° nous ne prêtions plus aucune espèce
oses. Des dizaines €
avait longtemps qu
d'attention à ces ch:
! J'avais pu constater assez
en l’occurrence, il m'était impos-
EUX avait menti, du colone] avec.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 195
tre exceptions : Rogozaroff, un autre Bulgare et deux
avait que ES Virgil Gheorghiu et moi-même. Tous les que
Roumains demandions non sans anxiété pourquoi nous n'avions
ous Ç
ee envoyés avec les autres à Darmstadt.
ele
pas
>acorit des Américains ne connaît sans doute pas les
L'espTils ments logiques que celui des Européens. S'il en
mêmes CHERE ve le fait que mes trois compagnons partirent
fallait une De aussi pour Darmstadt la fournirait, Quant à
un me LR prendre une autre direction.
oi,
jours après le départ d’un convoi de 150 étrangers, le
ee me fit savoir que le lendemain 17 juin je serais
DORRReE compagnie de sept généraux allemands, au camp
Re ce prisonniers de guerre de Neu-Ulm. Je rassemblai
nue plus mon maigre bagage et je fis mes adieux à mes
camarades.
Le lendemain, à l'heure dite, jets Kornwestheim, =
regrets. Ce camp était le reflet fidèle de la nt
où était tombée l'Allemagne, et le symbole de 3 imp Re
des Américains à légitimer leurs Jcnane Es Le
monde avait plus que DE sr d EE = = ne
i et équitables, celles de lhuma
ne blient Pidéal de toute vraie DONNER et a ee
et hypocrite démocratie d'exportation qui n’est en ee ï :
nouvelle forme de tyrannie, tout aussi eruelle et in es s =
n'importe quelle autre tyrannie. Tout au Jong == ae De
ie venais d’y passer, j'avais eu tout loisir de m’en c
n|
}
11
£
È
port - x
PORN
ant
cm
D OES- CUUNRE
TROISIEME PARTIE
AUTRES ASPECTS DE LA « DEMOCRAFIE D'EXPORTATION >
2
w| À NEU-ULM
Pas plus à mon départ de Kornwestheim que lors de mon 1 |
13 arrivée à Neu-Ulm, mes bagages ne furent contrôlés. C’était la 1 1e
3 première fois que la « démocratie >» me traitait de façon aussi
: courtoise. Le camp de Neu-Ulm était installé dans une caserne ji
+ d'artillerie, Environ six cents généraux allemands s’y trou- 13
Et | : vaient internés, ainsi que deux compagnies S. S. qui assuraient À
le service du camp. Il y avait également l'état-major d’un 143
bataillon d’infanterie américaine et une petite unité de garde. ‘3
Ces quelques chiffres donnent une idée de la différence exis- :
tant entre les conditions de vie à Neu-Ulm et celles de ma
précédente résidence, Ici, un block abritait à peine 300 per-
sonnes tandis qu'à Kornwestheim il en contenait de 1.500 à
3.000. J'avais l’impression d’avoir atterri sur une autre planète.
Ces grands espaces libres, un mode d’existence dont je m'étais
déshabitué depuis longtemps, le calme surprenant qui régnait
ici, tout cela contrastait étrangement avec le yacarme et la
confusion que j'avais connus à Kornwestheim. La chambre où
je fus conduit était occupée par cinq personnes : deux ingé-
nieurs, les généraux d'aviation Weïdinger et Hertel, le général-
magistrat Rôderer, le général-major Krepel et le général de
parachutistes Lothar Schulz. La chambre était spacieuse et
assez bien meublée; chacun de nous avait un lit confortable
avec sommier et matelas. Je n’en croyais pas mes yeux ! Et
lorsque j’'entendais mes nouveaux compagnons se plaindre des
«conditions misérables» dans lesquelles ils étaient obligés de
vivre, je ne pouvais m’empêcher de sourire. Au demeurant,
leurs plaintes étaient justifiées, eu égard aux stipulations de la
Convention de Genève concernant le traitement des prisonniers
de ‘guerre. La Convention prescrivait en effet d'attribuer à \4
chaque général prisonnier une chambre individuelle, @ la
rigueur, une pour deux), et de lui assurer des conditions
D
A
#
2 « 284
DETTE
png gant mr gtins stapittonr saine sh
Ce er ne
200 LES PETITS-FILS DE L’ON
CLE SAM
d'existence semblables à celles dont jouissent. en service te
rieur, les officiers de même grade de l’armée OPposée té.
l'occurence l’armée américaine. Je ne pouvais m’empêches en
me représenter la mine hilare des militaires américains à de
on aurait rappelé les dispositions de la Conve qui
RE 6 : : ntion de Genève
et les obligations qui en découlaient Pour eux, I] est d’aillen
probable qu’ils n’en avaient jamais entendu parler, 3
La façon dont les Américains trait
sonniers ne correspondant en rien, mê
ladite Convention, les plaintes des
donc parfaitement justifiées. Mais
certaine expérience de la façon do
se comporter les Américains,
les choses, non dans l'absolu,
bien dire que l'existence des
aient les génér
aux pri-
me de loin, à p
esprit de
.PA8NONS étaient
pour moi Qui avais une
ni ont Pouvaient, à l'occasion,
J'étais bien forcé q
adressée, Tout cela, je
malheureusement diff
dont nous étions parf
dant du camp,
érente.
ois l’objet, même de 1]
Mmodifiaient sensiblement
es administratives
a part du comman-
ceS conditions. Le
était le lieutenant
censurer les lettres,
Munich où elle demeurait des semaines entiè
mois ât à : i
; Seat à y jeter un Coup d'œil, Le
étaient retournés au
US fait l’impression d’être un fieffé gredin.
Yeloppe jointe à mon dos-
+. naiveté. Bien entendu, je ne
Ponse. C’est bien à juste titre que les Alle:
ON 201
LES pETITS-FILS DE L ONCLE SAM
urnommé l’armée U,S.A. : « Uhren-Sammel-
Au HE l'armée des ramasseurs de montres.
, |
c'est
onsable allemand du camp, de colonel-général
un jour, le resP auquel l'officier le plus vieux en grade, en
von Lindemann neo von Küchler, avait délégué ses
J'occurrence Je us annonça que le camp recevrait bientôt la
attributions tre suisse, délégué de la Croix-Rouge interna-
visite d’un EApÈES ann comptait beaucoup sur lui pour faire
tionale. Von EL ee t les abus dont les prisonniers étaient
Jess irAasseniesse ; ê ne oreille-attentive à
: 11 espérait le voir prêter une RS Du
n sorte que les abus de pouvoir com à
Jeurs doléances, € ls d'objets précieux, confiscation illégale e
les Américains go Sent d'aliments ou de tout autre objet)
correspondance, détourn ise la sanction qu’ils méritaient. Von
recevraient par son re qu’il était, avait dressé une liste
Lindemann, en bon es PE tes les dérogations à la Conven-
minutieuse et détaillée de toutes Re.
j ève dont lui-même et ses coilèg so hie
NS ce donc avec une impatience bien compré =
re don le résultat de l'entretien de yon er
que es ae helvétique. La déception des Dos Es
dautat plus amère que leu espoir aval té lu gran.
délégué de la Groix-Rouge déclara que ee ee prescrip-
saient purement et simplement de se RS Han Ch
tions de la Convention de Genève. Lensr e a ES EN
au camp devait elle-même être considérée ee ses
exceptionnelle, et ce n’est qu'après de Se ïre. Les plaintes
démarches qu’il avait eu l'autorisation de la fa ee ES
et les réclamations des prisonniers Dares ne Domfone
d'être prises én considération. Le délégué FRS HER: pe
internationale exprima ses regrets de RE 2 car il n’était,
Prendre acte des abus qui lui étaient Se ont il pouvait
disait-il, autorisé à faire état que de faits Re
éventuellement être le témoin et qu’il aurait P AE
visu, Pour cela, il aurait fallu qu'il TSRUE Le Américains
SR Rs
ne lui eussent DRE ARE ER ES % méliorer notre ser-
Cas, Il put seulement promettre d'essayer d'amè
vice postal,
mands 4
Armee ?»
cesse À
les victimes,
: à Neu-Ulm, le
A chacun des six cents généraux ins l'impression
délégué de la Croix-Rouge pe quee en vain
d’un homme qui se souciait peu SL rte sans aucun doute,
l'existence, certain qu’il était, par expér tions qu'il aurait pu
de ne voir aboutir aucune des réclama 1e leur seul résultat
adresser aux autorités américaines, et qu
+ ee RPÉCMNA Lables asne 2 cmers requete À
seed anesl
"LE Lt cu
Ë
3
$
es crue
Ca
À
AS US
202 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
aurait été de compromettre inutilement les rare
qui restaient à l'organisme international
es Possibilite,
qu’il représentait
d’intervenir en ‘Allemagne.
re
ve
À Neu-Ulm, l’atmosphère du cam
différente de celle que j'avais conn
les prisonniers se comportaient en
reconnaissaient à peu près tous les fa
mentales du régime national-socialist
des aspirations allemandes. Mais auc
oublier qu'il était Allemand et que le fait de se déchirer entre
frères ne pouvait avoir d’autre résultat que de les Précipiter
encore plus bas que ne les avait jetés l’issue catastrophique de
la guerre et l'effondrement de la révolution «
national-socia.
liste ». Il y avait bien entendu quelques exceptions. On me
cita le cas de certains
p était incontestablement
ue à Kornwesthiem. Ici
général décemment, Is
utes et les erreurs fonda-
€, ainsi que la démesure
un d'eux n'avait réussi à
l’opprobre par
La grande majorit
Ulm s’abstenaient de toute ac
Toutefois, ils n’étaient Pas sans exprimer Je
légard de tel ou tel Mouvement politique du moment : c’est
ainsi que la plupart d’entre eux étaient dans
rables à l’Union démocrate chrétienne, +
peu nombreux d’ailleurs, inclinaient ve
Quelques-uns à peine ét
ur sympathie à
andis que d’autres, fort
ait une personnalité très marquée.
es généraux prisonniers, ceux dont
nes ouvé et dont l'esprit était d'une rare
“valent donné les preuves de leur énergie
et Fee
VE one Évitaient soigneusement de prendre part à
een était devenue la proie,
avait été épro
CEUX qui
é des généraux ;
tivité politique.
ensemble fayo-
Aucun des vingt généraux
9
LES PETITS-FILS DE L’ONCLE SAM 03
A
autant le niveau moral, pourtant déjà bien bas,
qu'apaisser ee
mand.
ie = h resque tous les généraux éprouvaient le
ee ie < nt quelque chose, n'importe quoi
DEsQLe ee que cela Jeur permit de dépenser leur trop-
ie RE BeiteouD d’entre eux, bien qu'ayant Targement
Dee te fréquentaient avec assiduité les nom-
dépasse Es ; étaient professés au camp, surtout ceux de
De Te et plus spécialement d’anglais. On pouvait
Jangue? STE à dongueur de journée en Æ sérvant de
ee Morte faits par eux sur des feuilles de e
De et at aussi des cours- de travaux manuels,
te son commerciale; des cours tech-
Re se d'architecture et même de es
a het La plupart de ces généraux synen = £ e
É à ED e beaucoup d’'Allemands, comme j'avais déjà pe
at Se les autres camps, -d’émigrer à l'étranger. Re
nine allaient aux Etats de Are re es = <
— si tous ceux qui re —
le faire, l'Allemagne aurait é : ve EP Len
Ce désir collectif de s’expa : en
+. j les Allemands avaient maintenant de voir
er à une vie plus normale avant longtemps.
cé :bué arcelle du
À chaque chambre avait été Ses ls soins des
terrain situé derrière la caserne et RUES = ouvions de la
prisonniers en un immense jardin potager. Nous Le frais, des
sorte corser notre ordinaire avec See Comme nous
radis, des oignons, des carottes, des BE étaient ornées
faisions également pousser des fleurs, A demment, tout cela
de jolis bouquets aux couleurs vives. Fe que nous n’avions
requérait des soins continuels, d'autant ê = otre disposition.
Pour ainsi dire aucun outil de jardinage à ne dangereuses
Les Américains, les considérant comme au rigoureu-
Susceptibles d’être utilisées à leur ER ES parfaitement
sement prohibé leur emploi! riens it si loin que, même
authentique. Leur absurdité à cet égard : — vraiment fertile
dans ce camp où il fallait avoir Ses à la gorge d’un
Pour croire qu'un prisonnier eût envie de if était interdite. Cela
Américain, la possession d’un simple RATS un, Nous étions
ne nous empèchait pas d'en avoir CR éviter qu'il ne soit
évidemment forcés de le encher pour ées qui avaient. lieu
découvert lors des inspections inopin
quelquefois.
ti
ele énedhaleitis nmnéqn-mpmreg onde 4) HU
3e.
re
M;
204 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
Avec le concours des deux Compagnies S, &, qui étaient
internées au camp, nous organisions souvent des Soirées mu.
sicales. Nous montions des pièces de théâtre et même des revues
d’une qualité surprenante, étant donné les moyens dont nous
disposions. Beaucoup d’Américains, tant soldats qu'officiers, ;
assistaient et ne ménageaient pas leurs aPplaudissements.
L'heure des informations était cha la plus impae
tiemment attendue. Chaque soir, à 19 h S NOUS réünis.
sions dans la grande salle du block où 1, qui avait in
appareil de radio à sa disposition, no au Courant de
tout ce qu’il avait pu capter durant 1 en se tenant à
l'écoute des principaux postes allem rangers, I] ac.
compagnait son exposé d’ rt bien tourné
e qu’elle ressortait 4
es informations.
oïrées en discussions Politiques 6n
en parties de bridge ou de « skat >.
que jour
eures, nou
un généra
us mettait
a journée,
ands et ét
un commentaire fo
ve . .
À notre grand
lieutenant Ancell, fu
et fut remplacé
d’active, homme
soulagement, le com
t enfin appelé à d’
Par un capitaine d'’as
mandant du Camp, le
autres fonctions, I] partit
sez bonne tenue, officier
réhension et d’une non
surprit beaucoup, Jusqu’alors,
Major à la tête d’un camp. Dura
je n'avais jamais eu affaire qu’à des sergents où tout au plus
à des lieutenants. Nous devions bientôt avoir l'explication de
ce changement, Le Commandant de la 9e Division américaine,
el était était exaspéré par le
laisser-aller et lindiscipline de l'unité qui assurait la garde
e qu'on l'aurait été à moins,
Mmportement de nos gardiens,
amusaient beaucoup, Quelque-
bornes. La nuit surtout, il n’y
de dormir à cause des senti-
NOUS n’avions jamais vu de
nt toute ma longue détention,
ceux des bois
* Is ne si
ON S 205
LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM
ï mitrailleur, histoire de rire et de passer le
DÉSREE es jeunes gens débordants de vie, qui
Een Pelé sans rien faire et dont la seule
fdes- Journées à être de garde de temps en temps,
cons de dépenser leur énergie et de secouer
QE Tr en se livrant à des manifstations du
jeur ennuis e ee nous étions les témoins bien Se
genre de cel St que révéler leur manque total ee ne
et qui ne ee mais d'éducation tout ue ee
RL ee Is étaient absolument libres d’ag
ne s'0CCUP
guise. is cependant, mais rarement, un sergent un pen
Quelquefois Fe ses collègues réussissait à pee
DIUPACOUSUIERSES oignée d'hommes, et leur faisait faire
À Rene d'en ete Il était alors donné tent
DRRÉRUE PRE ds d’assister au spectacle le plus pe la
pue ere aux vieux soldats qu’ils étaient tous. ar :
HD OE CIS DIRES terdit de stationner sur le terrain lorsqu
suite, il nous fut inte faisaient l'exercice. Les autorités du
les soldats Ana eS remarquer les sourires ironiques
’avaient pas € Re
eos lors de ces exhibitions.
des salve
temps-
restaien
occupation
n'avaient au
i : ire des
Derrière le block où je logeais, se trouvait le réfectoire
: i s leurs
locaux joliment aménagés, aux tables ns SE
blanches et propres (elles avaient Se <rèqu SE one No
de juste) et agrémentées chacune d'un bouq le mens patte
les regardions d’un œil envieux ingurgiter TERRE
gruéliques qu’on leur servait. SRE ER ne ait
rés, ils bourraient leurs poches d’oranges et Sr
Californie à l'intention des petites amies En qe daraient
à la porte de la caserne. Pendant tout le HE SRE dE
les repas, un orchestre de prisonniers +. ee Re
morceaux de jazz, pas plus de trois ou quatre, js tapait tellement
les reprenant sans cesse, jusqu’à satiété. Cela Me ee
Sur les nerfs que nous préférions quitter SE réirre-les
ne plus les entendre. L'étrange EE ES eee nous
Soldats américains, pour ces flots RP pas Bien
Surprenait au plus haut point. Eux ne Sa S SRE
AU contraire, ils semblaient ne pouvoir s’en P
SSSR UNE IR NET STE
> it visiblement
Le nouveau commandant du camp Sens hommes.
de mettre fin au laisser-aller qui See S. S. s’éva-
Peu de temps après son arrivée, plusieur
arme
ART. Tome
Ce Lee ee
206 - LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
dèrent durant la nuit, ce qui eut le don de le mettre en fureur
La conséquence immédiate fut un durcissement de notre régime.
Toutes les recherches entreprises pour essayer de découvrir
les moyens utilisés par les prisonniers pour s’enfuir demeurèrent
vaines. Le major écumait de rage. Trois ou quatre jours plus
tard l’un des fugitifs revint au camp par la même voie qu'il
avait empruntée pour partir. Il déclarait avoir seulement voulu
revoir ses parents Tous les moyens de pression employés pour
le contraindre à révéler comment il avait réussi à s’enfuir —
mise au secret, coups de bâton, menaces, restrictions alimentaires
— furent sans effet, Il fallait que le chemin restât libre pour
tous ceux de ses camarades $S. S. qui auraient envie de quitter.
le camp — et, éventuellement, d'y revenir,
Par ordre du major, tout Américain qui pénétrait dans
l'enceinte du camp proprement dit devait obligatoirement ètre
armé d’une matraque en caoutchouc, à seule fin évidemment
d’humilier les détenus, car comment un Américain aurait-il
pu être amené à s’en servir ? Des appels répétés nous obligeaient
à nous lever plusieurs fois par nuit, et nous devions parfois
rester plusieurs heures sous la pluie. Le major déversait de la
sorte le trop-plein d’une rage impuissante sur six cents géné-
r'aux qui, eux, n'avaient jamais rien fait qui pût justifier les
brimades dont ils étaient l’objet. Le major était cependant
persuadé que les généraux connaissaient eux aussi les issues
AE qui permettaient aux soldats S, S. de se faufiler à
Yextérieur du camp et d’y rentrer sans être vus. Il se trompait.
re RS NEVER Tate red os
ee ne me me en en
er Rs d'août, arriva au camp une commission
Het : LG chargée de répartir les six cents généraux
LS & catégories : ceux dont le cas était «simple» et ceux
PR ot «grave». Dans cette dernière catégorie
grade de chef _ commandants de grandes unités, jusqu'au
PRNE RE “armée inclusivement, tous les officiers qui
ceux qui AR grand état-major, et en général tous
forces américain clarés_ « dangereux pour la sécurité" des
lequel était een ee oi donner une idée de l'arbitraire avec
TER de Defte répartition, il me suffira de citer un
normalement êt A général-major Hugenberger, Il aurait dû,
n'avait eu mas classé dans la catégorie des « simples », s’il
pendant le tem eme impardonnablé de déclarer que
“CPS qu'il avait passé aux Etats-Unis comme pri-
sonnier de guérre (il avai 6. fai i i
lui était arrivé de es One en.
LES PETITS-
TS-FILS DE L'ONCLE say 207
— comment AVEZ:YOUS été traité lorsque vous étiez aux
Etats-Unis ? lui avait demandé l’un des membres de la com.
mission- z . É
— Cela dépend, répondit Hugenberger, An début, j'étais
très bien traité. Par la suite, cela à changé et il m'est arrivé
parfois de souffrir de la Eu, tant la nourriture était mauvaise.
— Vous mentez ! s'écria le sous-lieutenant qui Pinterro-
au comble de l’indignation. Comment osez-vous prétendre
que l'on puisse souffrir de la faim dans un camp américain ?
Cela est invraisemblable !
__ Si vous n'êtes pas disposé à croire ce que je suis en
mesure d’affirmer, je ne vois vraiment pas l'utilité de cet inter-
rogatoire, répliqua le général. Je le répète et je l’affirme, il y
a eu des périodes pendant lesquelles j'ai souffert dé la faim.
e me croyez pas, interrogez tous ceux qui, comme moi,
-Unis. Il y en a quelques-uns dans
i-même que durant toute la durée
été très bien traités; ce m’est
is fin que nous commençämes à
geait,
Si vous n
É ont été internés aux Etats
is ce camp. Je préciserai mo
des hostilités nous avons
qu'après qu’elles eurent pr
l'être fort mal.
__ Si je vous comprends bien, vous insinuez que tant que des
militaires américains se trouvaient encore prisonniers en Alle-
magne, les Américains, par crainte de représailles, er
bien les Allemands, mais qu'après la capitulation de re
cette crainte ayant disparu, nous aurions eu la mesquinerie de
nous comporter différemment à votre égard ?
_ Je n’insinue rien, répond
it Hugenberger. Je ne fais
répondre de la façon la plus exacte possible à la question que
vous m'avez posée.
Le général fut classé dans la cat
Lorsque mon tour arriva de COMP Re
sion, un de ses membres, en entendant prono
S'écria = ;
— Mais vous n'êtes à x
—— Non, répondis-je, je SUIS Roumai S SR
— Mais vous avez êté général, n'est P
F : i e ! £
sente er l'armée allemande ?
= Hum... ! Avez-vous SeFV! © RS Re use
a js servi qu
— Non. Je n’ai jamais $ pie
i as ici ?
— Mais alors, q
— C'est ce que Je Se ne
es :
u intrigue, a
Quelque pe de 1 me
pulsa un instant mon dossi
— Que pensez-vous de la gu
— À quel point de vue ?
que
égorie des & Cas graves >:
araître devant la commis-
on nom,
pas Allemand |
ue faites-Vot À
:< bi oir à =
drais DIR _ m'interrogeait con
demanda :
nu] ” Ty 1
208 LES PETITS-FILS DE L’ON
qui se posent à eux
En : : <
J'avais l'impression d’être un petit garçon é
— Hum, EC
J’ignore encor
de me classer.
est bon. Vous pouvez partir,
Dans celle des € cas
j graves »
ment, étant donné la complexité de ma situation.
Parmi les six cents généraux avec les
Je retrouvai beaucoup d’amis et de cor
tains camarades que je n’avais pas revus de
Je connaissais beaucoup d’entre eu
tant diplomatique de mon pays à Berlin. Il me fut souvent
donné de parler de nos souvenirs communs, les uns agréables,
les autres, au contraire, assez tristes. Parmi ces derniers, je
citerai seulement ceux qui se rapportent à l'effondrement de la
Roumanie. C’est ainsi qu’il me fut particulièrement pénible
d'écouter le récit que m’en fit le général Krepel, lequel avait
commandé une division allemande sur le front de Moldavie,
dans la région de Targu-Neamtz. La division qu’il commandait
était encadrée de troupes roumaines. À sa gauche se trouvait
la brigade mixte du colonel Teodoresco. Dans la nuit du 22 au
23 août, Krepel fut informé que le flanc gauche de sa division
avait essuyé des coups de feu en provenance de la brigade Teo-
doresco. On lui demandait s’il était au courant de ce qui arri-
vait et s’il pouvait l’expliquer. La division n’en savait évidem-
ment rien! Krepel envoya immédiatement un commandant
pour demander des éclaircissements. À leur entrée dans le
secteur roumain, le commandant et son escorte furent immédia-
tement cernés et arrêtés. Deux soldats purent néanmoins s’échap-
per à la faveur de l’obscurité, et regagner les lignes allemandes.
Entre temps, Krepel avait téléphoné à ses supérieurs pour leur
demander s’ils avaient connaissance des-incidents en cours, et
s’ils pouvaient expliquer l'attitude surprenante des troupes
roumaines. L’échelon supérieur n’était encore informé de rien.
Ce ne fut qu’au petit jour que la division Krepel reçut une expli-
cation officielle des faits qui l'avaient si fort étonnée. Le
23 août, l'officier de liaison roumain auprès de Krepel avoua
CLE SAM :
au ge
veille;
où se tr
roumaine =
accompPp
mon
reodoresco:
ésoudre par
répondis-je,
; n trai
répondre à son maître d'école, - LE
e dans quelle catégorie la commission décida
très probable-
lement
groupe d'a
avait eu ve
paraient- I
ainsi qu’aupres
Jl Jui avait été T
quiéter, que les
manie depuis fort long
quels j'étais interné,
anaïssances, et même cer-
: : puis trente-trois ans,
époque à laquelle j'étais élève de l’école militaire de Potsdam.
x pour les avoir rencontrés
lors des démarches que j'avais dû faire auprès des autorités
allemandes en tant qu’attaché militaire, puis comme représen-
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 209
néral que dans la nuit du 21 au 22, c’est-à-dire l’avant-
une entrevue avait eu lieu au monastère de Ceahleau —
ouvait le poste de commandement d’une grande unité
entre le chef de celle-ci et un général soviétique
agné de son état-major, lequel avait été conduit au
astère à travers les lignes tenues par la brigade du colonel
CREUSE RES Lars Fr Ven ve e
AS
J'eus l’occasion, à plusieurs reprises, de m'entretenir éga-
avec le colonel-général Fliessner qui avait êté chef d’un
rmées germano-roumaines. Fliessner me dit qu'il
nt, dès avant le 23 août, des événements qui se pré-
1 s’en était ouvert auprès de la légation d'Allemagne
s de la mission militaire allemande en Roumanie.
épondu qu’il n’y avait: aucune raison de s’in-
bruits qui l’alarmaient circulaient en Rou-
temps déjà et qu'il ny avait pas lieu
de soupçonner la loyauté du maréchal Antonesco. Les soupçons
e sou
de Fliessner, pourtan
s'évanouirent cependant lor
Moldavie, le maréchal
ne Fe Fliessner, auquel le maréchal avait accordé plusieurs
entrevues, en était reparti convaincu que celui-ci ee
situation avec confiance et qu’il était Re F RE
Vimpossible pour maintenir le front en Ma Lee Re
rabie. Je demandai à Fliessner S'il avait EE Re
faite par Antonesco peu de temps ALTER BR
tier Général allemand. Il en avait enten rt coisaieat
savait rien des plus récentes divergences de vue q
< svélé telle évi-
Antonesco et Hitler et qui re SE CARTES Anto-
dence lors de leur entrevue du 2 a0u à ner, et ce dernier,
ertir Fliess
nesco n'avait pas jugé bon d'en avertir ss al avaient ébranlé,
que la confiance et l'optimisme du M Le nce lui avait
fit taire ses soupçons. Un nouveau sujet de m
nt
de commanda
A £ < e changement & re
pourtant été fourni par le brusqu Le général Racovitza avait
z LA
à la tête de la 4° armée roumaine. RE
ST EE eo Datorméient
temps avant le 23 août. Fliessner re 4 RTE) <e
aux informations qu'il avait:pu- TE SA où était attendue
piné de direction dans le secteur le ee. Jet ‘êre
l'offensive soviétique, était. en a: Mo croire Fliessner,
nements qui se préparaient à Buearéi: © En
le maréchal Antonesco avai
t été averti RUES fût remplacé
à ue Aa
Puisqu’il avait de lui-même ordonné 4 14
t confirmés par ses sources d’information,
s de l'inspection que fit, sur le
Antonesco, quelques jours avant
ses..
|
“f
; LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 211 4
210 LES PET : |
*S PETITS-FILS DE L'O) £ |
Née d’autres durent patienter jusqu’à midi. Les contacts
par Steflea,. Racovitza fit d’ailleurs arti
du COup d'Etat, i i tn
10 heures > es étaient rigoureusement interdits, ce qui semblait
P
d : entre grou les départs auraïent lieu dans des directions dif-
Sant de sav res de Fliessner, 1] pfirmer que
Coup d'Etat du 23 aoû T que Fliessner, aussitôt après ] | ce tes. ER à
tout prix y août 1944, TEÇçut d'Hitler l’ordre de for £ 1 féren e dont je faisais partie était le plus nombreux.
Fe ll Se <-BOUvernement Toumain, à l’aide dé EL : à Le pre enfin et nous fûümes enfassés dans des
es ne e de rétablir la Situation et de te F Notre tour a tous nos bagages. Cest à toute allure, pour ne
Ma: RENE uellement Sur la ligne des Carpathes. = j camions avec ue nous traversämes les quartiers en ruine de
Fier DE de lécroulement du front roumain it | pes RE im pour-sboutr-2-laspere où ee sHenquens
lon ans l'impossibilité d'appliquer les instructions rente | Nate armés. Là, les groupes furent conduits vers des
S TOUmMaines ayant re u lo d À , Ë s gar es >
froupes soviétiques où ayant ose one Der ele :
qui rendait to
= :
É à
ifférents et embarqués dans des wagons de 3° classe,
; a ds
+ qe Ge < des soldats S. S. qui furent mis dans des wagons
3 <
lexceptio ?
ses.
marchandi , =
= :que les différentes rames de wagons eussent été =: =
ne ne former qu’un seul train, nous étions cepen =
re les groupes qui avaient été constitués avec tan
persuadés que les £
i i é n cours de route.
rstè minutie devaient se séparer € ;
Site ec tene à quoi auraient rimé toutes ces pré-
: ’il en
tions ?
— à ussi, quel ne fut pas notre étonnement de voir noire
GARMISCH-PARTENKIRCHEN 2 À ;
i Pil
convoi tout entier passer par Augsbourg = re = F5
avait été formé au départ, à Garmisch-Par se ee
débarquâmes à la tombée de la puis n Re T
sur la caserne de la ville — celle d'un re ee RE
chasseurs alpins où avaient été détenus jus re
civils, transférés depuis peu à Mosburg. Nous n
Vers la fin du mois d’août, no
OCcupants du camp de Neu
Comme de bien entendu, u
commencèrent à circuler
us apprimes que tous les
-Ulm allaient être transférés ailleurs.
ne multitude de bruits contradictoires
quant à notre desfination future, sans
*e RE son-
réunis à nouveau tout comme nous LT Ulm. In
même qu’on püût en dégager un indice quelconque. La seule 5 dables mystères de l’administration PR Nous y étions
chose qui nous parut certaine, c’est que les prisonniers seraient Notre nouveau camp était assez conforta £ Se ÉE
scindés en deux groupes, et dirigés sur des localités différentes, relativement bien logés. Les chambres ee RSS
tandis que les compagnies de S. S. seraient transférées dans des à aménagées, et le mobilier fort See a Rutetin
Camps qui leur étaient spécialement réservés. Nous en avions la EL tables, chaises, matelas de paille et Re S See
confirmation par les dispositions prises par les autorités du 2 état. Quant au régime lui-même, il était in nie Re
camp en vue de notre transfert, lequel devait avoir lieu 16 22 que celui que nous avions connu à Neu-U TRE ESS
1° septembre: Plusieurs groupes avaient été CONSNRES à cet = derniers temps. Le commandant du Dre RME ER
effet et leurs départs respectifs prévus à des heures différentes. américain, était d’une très grande SR ER ReR as du
Nous passâmes la nuit du 31 août au 1° septembre à faire = | — le soin de tout le service intérieur RS Ru les prison-
bagages, nettoyer les chambres et brûler tout ce qui ne pouvai eu aux responsables allemands désig
être emporté. : Û ES sait
nFe que le départ du dernier groupe eût été fixé à 10 Le ms Le temps était merveilleux. Un beau Ses er
res, le rassemblement de tous les groupes dans Ja ae " ee 'esplendir les montagnes SES re ot renture et d’escalader
| 6 5 heures, Chaque groupe devait se tenir à l'écar 25 pris de l'envie lancinante de partir à l’aventt SN:
D en là, il pleuvait, de sorte que nous Fons a -©S Cimes qui dominaient l'horizon de tous côtés. Les
. Tids : n à pee
. os. Les plus favorisés attendirént jusquà
Cependant, me rappelaient à la réalité, qui me barraient tous
x
212 LES PETITS-FINS DE L'ONCLE SAM
les chemins menant vers les hauteur
empêchaient heureusement pas de
c'était un plaisir dont nous ne nou
grandioses et dénudées où les omb
soleil, offraient à nos yeux ébloui
deur inoubliable,
S ensoleillées, Ils ne nous
contempler le paysage, et
S privions pas. Des masses
res bleues jouaient avec le
$ Un spectacle d’une splen-
Peu de temps on nous fit
: : me : =
enfin savoir qu’il Tecevoir des visites,
tous les mardis de 13 heures à 16 heures, Des centaines de
Le mardi suivant fut une véritable fête,
les privilégiés du sort qui purent revoir
leurs parents et amis
non seulement pour
sans plus attendre
» Mais également Pour tous les autres,
qui se réjouissaient du bonheur de leurs camarades, Des cen-
taines de femmes et d'enfants envahirent les s
été transformées en parloirs
en conséquence par les
tables qu'on y avait a
fleurs des champs. Le
de leur café pour en-offrir à leurs visiteurs, L’6
était d'autant plus forte que dix-huit mois de
écoulés depuis le jour de la Séparation,
sible à qui que ce fût de reprendre c
extérieur autrement que par lettres, Les pleurs se mêlaient
aux cris de }j
oïe et forçaient les moins sensibles d’entre les
spectateurs à se sentir émus. À ma grande surprise,
nonça qu'une certaine Mlle Edel désirait me voir. C?
jeune amie de ma femme, celle-là m
pagnés sur la route de l'exode,
Gastein et au Tyrol. Elle ay
motion générale
captivité s'étaient
sans qu'il eût été pos-
ontact avec le monde
on m'an-
était une
ême qui nous avait accom-
au printemps 1945, de Berlin à
ait partagé avec nous toutes les
peines et les péripéties de ce voyage de cauchemar. Comme elle
habitait maintenant relativement près de Garmisch, elle avait
eu la délicate pensée de me rendre visite,
, Maïs c’est dans une véritable fièvre que j'attendis le mardi
suivant, Mon fils m'avait annoncé qu
’ou bien lui ou bien sa
mère viendrait me voir, Le temps accordé aux visites touchait
presque À sa fin, et personne n’était encore là, Enfin, un quart
d'heure à peine avant la ferme
ture des portes, mon fils arriva.
| Ma femme, ne se sentant pas bien, n’avait
Quant à Jui,
Ps pour bavarder ensemble, mais notre
oins grande : elle était à la mesure de
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 913
Mon fils m’assura que ma femme viendrait certainement Je
di suivant, J'étais évidemment heureux, bien qu'un si long
mar dans les conditions de transport qui régnaient alors en
ss ne fût pas sans me donner quelque inquiétude pour
see tout étant donné la fragilité de sa santé. Cette visite
elle, Pie ne devait cependant pas avoir lieu. I] était dit
en que je ne la reverrais pas de sitôt !
é
Les jours qui suivirent furent marqués par l'arrivée d’un
oupe fort nombreux d’autres généraux, lesquels avaient été
Le nus internés à Dachau. D’autre part, on annonçait l’arri-
ee d'un second groupe, en provenance d’Allendorf, compre-
V
nant environ 200 généraux.
Parmi ceux qui venaient de Dachau, je revis avec PES
deux anciennes connaissances : les généraux Foertch ee
Mellenthin. J'avais connu le premier en 1913-1914 : _
militaire de Potsdam. Je ne Pavais TEvU ensuite Le ee
à Athènes, où il remplissait les fonctions de che = = ee
du groupe darmées du Feldmarschalk List, à Les ne
visite du théâtre des opérations des Balkans, vise = qu
avaient été conviés tous les attachés militaires à Berlin.
EE : à la tête
Quant à von Mellenthin, il avait Rs 2
-de la section des attachés militaires, à létat-maj NE Re
armée allemande, Nous avions beaucoup de — Eds
muns, car j'avais eu fréquemment à le rencon = ee TE
raisons de service, Von Mellenthin me a ae dirigeants
Voyé à Nurembérg, où se déroulait Je RES chematt- aie
nalionaux-socialistes et des chefs de PE auxquelles il
longue déclaration sur les NET Les Cette décla-
avait pris part lorsqu'il était au dit Rue assez gênant
ration contenait entre autres choses un Fe visite officielle
pour les Américains, à savoir celui de ke colonel Peyton,
qu'avait faite l’attaché militaire Re Halder, le lende-
au chef de l'état-major allemand, E Se rmée allemande, dans
Main même de la prise de Varsovie par bon officielles de
le but de présenter à celui-ci les € fé tes victoire alle-
l'Armée américaine pour celte magn!
mande ».…..
Re
Ca ENS ETES
RER RS ET ENT
Î j rais
on me fit savoir que je se
Î ; était un
PERReRRRARS S uvelle destination: C'était
RES no
dirigé le lendemain vers une
PS SENS VAR SL à à
or on
LT 0.
1
214 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
samedi, J'étais on ne peut plus navré, car je savais que ma
femme devait venir me voir deux jours plus tard. Je demandai
à mon vieux camarade, le général von Bessel, qui travaillait
dans ies bureaux allemands du camp, de bien vouloir feniter
impossible pour faire télégraphier où téléphoner à ma femme
de ne pas se déranger inutilement. Comme le lendemain,
dimanche, le prêtre catholique de Garmisch devait venir dire
la messe au camp, von Bessel me promit de le prier de faire le
nécessaire. Je partis de Garmisch sans être assuré que cela
serait possible, Peu de temps avant mon départ, von Bessel
m'avait fait savoir que ma nouvelle destination était : Infelli-
gence Service Center, Oberursel.
Bien que ne m’expliquant
autorités américaines à me tr
réputation, d’après ce que j'en
Pas Ce qui avait pu inciter les
ansférer dans un camp dont la
savais, était fort mauvaise, ét où
les prisonniers en cours d'enquête étaient soumis à un régime
assez déplaïsant, je me réjouissais cependant de voir enfin
approcher le jour sinon de ma délivrance, du moins d’
men approfondi de ma situation,
Pabsurdité de ma détention.
À vrai dire, cette pensé
dans mon esprit. Pour li
tage c'était de ne
tant espéré,
un exa-
qui ne pouvait que démontrer
e n’occupait plus la première place
nsfant, ce qui me préoccupait davan-
pouvoir revoir ma femme, ainsi que je l'avais
Je me trouvais depuis un mois déjà à Oberursel, lorsque
la première lettre que jy reçus des miens m'apprit qu’en
dépit de la diligence de von Bessel et du prêtre de Gar-
misch, le télégramme était arrivé trop tard à Kissingen : ma
femme était déjà partie pour Garmisch. Je mimaginai sa
déception en apprenant que javais été transféré à Oberursel.
ITT
OBERURSEL
Mon départ de Garmisch eut lieu le dim
au matin, Le temps était magnifique, Je
jeep, accompagné par deux sérgents am
fort bonne Compagnie. Après être sort
anche 22 septembre
fis le voyage dans une
éricains, tous deux de
is de Garmisch, nous
.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
215
.mpâmes les pentes septentrionales des Alpes de Bavière,
EE descendre sur Augsbourg. Je quittais à regret le camp
ou
sArmisch où l'existence était relativement supportable, alors
Je bee velle résidence vers laquelle je me rendais était con-
que la Dre une des plus détestables parmi celles que pou-
IE arte la démocratie et la civilisation américaines d’ex-
vaie ;
portation.
Tandis que la jeep roulait à vive allure sur une route en
te nvefforçais de deviner les raisons de ce change-
pee résidence. Le sergent que javais devant moi compul-
Le a ar curiosité soit par désœuvrement, les papiers qui
eu — été confiés et qui constituaient mon dossier. J’es-
D He de lire du coin de l'œil ce qu'il contenaif, mais les
Te la jeep rendaient mes efforts inutiles. À un carre-
ee cependant l'auto dut stopper un instant et je pus alors
re ee la feuille adressée au Military Intelligence Service
ne où je me rendais, tout d’abord l’objet de 1a ne
dance : Clearance of evacuation, et, plus bas, une mention
qui sans doute me concernait : {o evacuate.
C’en fut assez pour exciter ma curiosité et re
mon désir d'arriver au plus vite à Oberursel, où Es
enfin connaître les décisions qui Do été er Se
sujet. Je ne croyais plus beaucoup à ee ee
extradition, rassuré que j'étais pas le SR re RS
rités américaines à l’égard des « internés — ne s ee =
dus coupables d'aucun crime de guerre », dans Hess
défini attaché à ce terme. Mais alors, que pouvait RES
la mention placée en regard de mon nom sur
Clearance of evacuation ?
: La
Vers midi nous arrivâmes à Stuttgart. = et ee
temps dans les rues de la ville. Nos ss EFuie des rares
cher quelque chose, Ils arrivèrent enfin — RS
maisons qui étaient encore debout, et au <e n'était pas fait
lisait l'inscription : Military Prison. Cela E
Pour me rassurer.
Es i ur aller
L’un des sergents qui m'accompagnaient See coiffé
discuter à l'entrée de l'immeuble avec un so “pauts et m'invita
d'un immense casque de M. P. Il revint es liqua que nous
À en descendre avec mes bagages. Il ee Re voyage avant
n'avions plus le temps d'arriver au ‘orme rais à passer la nuit
la fin du jour, et qu'en conséquence Sc bonne heure. Tandis
ici: Nous devions repartir le RIRES sergents bondirent
es EE ous vitesse, impatients qu ils
À re papes aps
rire
Ë
f
F
:
[4
\
p
3
Gags»; Fm
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à
4
à
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|
216 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
étaient de ne rien perdre des distractions qu’offrait ce centre
important de l’occupation américaine en Allemagne. Dans les
garnisons la vie n’était pas folâtre. Aussi, à chaque fois qu'ils
passaient par Stuttgart, les boys se rattrapaient-ils. Je Compris
soudain pourquoi mes convoyeurs semblaient si Peu pressés
d'arriver à destination.
À mon entrée dans le hall de la prison militaire, je fus pris
en charge par le gardien, un être minuscule dont le visage
émacié étaif orné d’une moustache en broussaille et de deux
yeux vifs au regard perçant. I] n'avait pas l’air d’être allemand.
Il était vêtu d’un uniforme crasseux et tenait à la main un
énorme trousseau de clés. Il m'enferma dans une cellule, Mon
Premier regard fut pour le Scheiss-Kübel, analogue à celui dont
s'était tant ému le consul hongrois Mibalcovicz à la prison
d’Augsbourg, et qui se trouvait immanquablement dans toute
prison allemande. La Puanteur lourde, âcre, fétide qui se déga-
geait de ses flancs semblait avoir imprégné non seulement
l'atmosphère mais également les murs de la cellule, Dans un
coin, à même Je sol, était posé un lit, Il était pourvu d’un mate-
las crevé et d’une couverture graisseuse, souillée de déchets
d'aliments. I] Y avait en outre une table et une chaise. Je déci-
dai de passer la nuit assis sur cette chaise, le lit et la couver-
ture étant par trop répugnants.
Afin de tuer le temps,
j'examinai les murs en détail. Ils
étaient couverts dinscripti
ons dont la plupart révélaient la
stupidité de leurs auteurs. Certaines, pourtant, n'étaient Pas
dépourvues d'intérêt ; elles reflétaient assez fidèlement l'esprit
du temps. Il en était d'assez drôles. Un Prisonnier avait écrit :
Wer hat uns verralen ?
— Die Sozial-Demokraten !
Wer machte uns frei ?
— Die Nœi-Partei |
Un autre avait désespérément invoqué Staline : Stalin!
Stalin ! Komm schnell j
Quelques-uns de ces graffiti étaient en anglais, Des soldats
américains éfaient eux
aussi passés par ici. Take it easy!
recommandait l’un d’eux, Philosophiquement. Mais la plupart
des inscriptions étaient
en russe,
Vers la fin de l’après-midi Je
me tendit un bol re n
blement d'herbes hac
du soir des détenus. J , et pourtant
j e la journée, Enfin Ja nuit arriva. Je
ee
DLL ET
(ODA 2 PP ANS DL US
Me 3, os EG
LES PETITS-FILS DE L’'ONCLE SAM 217
bras sur la table, y posai la tête et essayai de
croisai les Je n’eus pas de peine à trouver le sommeil tellement
, dormir.
m'en
re us dormir assez profondément, car je ne
j'étais RHpurs es ee de la nuit et seulement à cause du
me ee 2 ui «me transperçÇait jusqu'aux os. Peu après
froif nee AE une horloge voisine sonner trois quarts:
nee Eee A d’un quart d'heure l’horloge sonna un coup.
RCE < uestion de dormir, car le froid me faisait
Der RTE Le silence fut soudain déchiré par des cris
RES “ étaient poussés par une femme, jeune, d’après sa
rene ns is qu’on venait de l’amener. Elle abreuvait ses
Re re Son vocabulaire indiquait qu'il s'agissait
Es Re re légères. Elle éfait probablement ivre,
ot jour elle n’arrêta pas de hurler, tapant du poing
Jusqu LE pee ee la porte de sa cellule. Je crois que le gardien,
LE pie se a pour la faire taire. Je n’entendais pas les
D à ae devinais à la façon dont les cris TER
ee Pintenaitée Les heures qui s’écoulèrent ainsi jusqu’au jour
Re nroteet interminables.
j alai
À l'aube, le gardien entrouvrit la porte Re ==
en m'invitant à balayer ma cellule. = me | = SR en
le seau à ordures puis apporter de er. tard, le
n'en contenait pas plus de deux litres, He et une tranche
geôlier m’apporta un gobelet plein de ne café IP E
de pain, Le pain était assez bon ; UE fait. L'aspect en était
possible de savoir avec quoi il Ava ét [a = Snre-de Dos
des moins engageants : on aurait LE. ue
noirci au goudron. Je m’abstins tons : —
Vers huit heures, on vint me dire de RE avec mes
et de sortir. La jeep m'attendait eS x A demanda :
deux sergents. L’auto démarra et l'un d'eu
— Have you had breakfast ? =
— Yes! À weed-soup ! répondis-je.
. Le sergent eut un sourire amusé.
a notre
Se ET ous arrivâmes au ter ce
Re sue + côtés, ns pour le
donnees Je AR GE demeure. Je entretenues. La
que serait Ar n &e de baraques assez Te avec mes ba-
moment qu’une ant l'une d'elles et je desce orter l'enveloppe
jeep stoppa es = des sergents allait à par la fenêtre,
see SERRE au bureau. J'aperçu
contenan
LE Ra nee Le ane
218 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
assis dans un fauteuil et les pieds allongés sur la table, un
staff-sergent noiraud, lippu, les cheveux en désordre, f] me
semblait bien l'avoir déjà vu quelque part. Je finis par l’iden-
tifier, C'était le beau Johny ! Ma vieille Connaïssance de Bären-
keller aux premiers jours de ma détention !
Jobhny était monté en grade. De soldat il] était
dant. Maintenant il pouvait se permettre de
chaussés de grosses bottines sur le rebord d
en mastiquant nonchalamment son éternel c
I sortit dans le couloir.
— Pose tes paquets le long du mur, m'ordonna-t-il].
Puis il me fit signe d’ôter mon P
mal ce qu’il voulait dire. Mon parde
bagages.
Passé adju-
poser ses pieds
es bureaux, tout
hewing-gum,
ardessus, Je comprenais
SsSuS alla rejoindre mes
— Le chapeau aussi, ajouta Johny.
J’enlevai mon chapeau et le mis avec Je reste.
Puis un soldat me conduisi
de part et d’autre du couloir
portait le numéro 10 B.
— Sors tout ce
soldat.
t dans une des cellules disposées
central de la baraque. La cellule
que tu as dans tes poches m'ordonna Je
Je m'exécutai et déposai le tou
mon mouchoir, Le soldat S’approcha et fouilla chacune de mes
poches, les retournant pour les tâter et les examiner sur toutes
les coutures. Puis il tâta la doublure de mes vêtements, centi-
mètre par centimètre, S’étant ainsi assuré que je n’avais rigou-
reusement plus rien sur moi, il se releva et me dit :
— C'est bon! Maintenant retire tes lacets,
tes bretelles.
t sur le lit, Tout, y compris
ta ceinture et
À peine eus-je ôté mes bret
à mes pieds, comme un sac Ÿ
devenu beaucoup trop large,
— Comment voulez-v
si je n’ai pas de bretell
sur le seuil.
elles que mon pantalon tomba
ide. J'avais maigri, et il était
ous que je fasse tenir mon pantalon
es, dis-je au soldat qui se tordait de rire
-— Je n’en sais rien. Ça vous regarde. C’est le règlement.
I partit en
emportant mes affaires, sans o
la porte à clé.
Je commençais
cela signifiait,
cellule,
üublier de fermer
à être inquiet, me demandant ce que tout
ris de passer l'inspection de ma
anda qu'un court instant, car, en
, elle ne contenait strictement rien,
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 219
e une chaise. Quant au lit, il était garni d’un matelas
pas ot le contenu, réduit en poussière, s’échappait par
de paille s de la toile. Deux couvertures crasseuses complé-
tous les che peu engageant.
taient étais là de mon inspection lorsque la porte s’ouvrit
à au et la sentinelle cria laconiquement :
_ Diner ! : Pr je
Je me conduisit au fond du corridor où avait été amené
El : chariot contenant la nourriture, Je reçus une tranche
We-peË é assiettée de soupe de haricots,
i uart de café et une
sepatree. Une dans ma cellule et l’on referma la porte
puis Je
3 ur derrière moi.
à double to
Je regardai avec perplexité autour de moi, me demandant
j Sr bien poser mon assiette et mon café, et je dus
RE it. J'avais à peine commencé
signer à les mettre sur le lit.
Es ouvrit à TOUVEau :
A manger que la porte s’ou ee
: - i inelle, et elle me conduisit à
Mach snell! cria la sentinelle, et nee
nouveau au petit chariot pour le deuxième Le es =
navais pu terminer mes haricots, le deuxième Le LE
c . >
sur ce qu’il en restait. C'était une espèce de ragoû e =
de terre à la sauce tomate. Je retournai dans = ne =
sentinelle referma la porte. Mettant les es ee RE
me mis alors à avaler le contenu de men se a EE
prendre la peine de respirer. Bien m'en prit, RUES
peine terminé que la porte s’ouvrit encore = tes
i i ari
porter l'assiette, le quart et la CHER Se Re
contrôla le tout avec soin, de peur que J'eusse s
Tous les détenus étaient traités de la er te
faisait sortir de leurs cellules un par un, + meet
pouvait apercevoir son voisin. Le PR Emo ea
la fermeture des portes était si rapi e # HI IE
consommation des repas étaient terminées, 0
‘h:
que, en moins d’un quart d'heure.
— Mach snell! Mach snell! See
nelles, C’étaient là les .seuls mots pe ee
connaissaient, et ils s’en servaient à F3
la moindre occasion. RS hate di couioit
J'aperçus dans lé mur qui Se ESS Romane
un anneau sous lequel était écrit en ae
e I vèt t uni.
i ù neau out abus sera sé emen æ »
: tinelle, tourner l’an au. 1
ns cesse les senti-
d que les soldats
de journée et à
W.
Je voulais justement aller au
l'anneau, Aucun résultat. La.senti ES
de rien, Ce ne fut qu’au bout de
i être aperçue
L emblait ne s’ètre À
ET inutes qu’elle consentit
a!
VA rt ch an WF
220 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
à entrouvrir la porte. Je compris qu’elle entendait
affirmer son indépendance à mon égard; elle n’ouvr
lorsqu'elle le voulait bien, et non pas lorsque je le
mandais.
— Qu'est-ce que tu veux ?
Par }}
ait que
lui de-
— Je voudrais aller aux cabinets,
Le soldat m'y conduisit et s’immobilisa devan
Comme je le voyais tourné vers moi et ne faisan
de s’en aller, ou tout au moins de se retourner, j’
instant.
t la porte,
pas mine
attendis un
— Mach snell ! Mach snell ! s’écria-t-il en me voyant hésiter.
J’eus ridiculement honte de faire autre chose qu'uriner, Le
cow-boy ne me quittait pas des yeux. Je me rendais bien
compte qu’il ne faisait que se conformer à la consigne —
d’ailleurs générale — qui enjoignait aux sentinelles de surveiller
les détenus même lorsqu'ils allaient aux latrines. C’était évi-
demment répugnant et pénible, Je mis qu
à vaincre ma gêne, Après, je faisais comme si la sentinelle
qui me contemplait dans l'exercice de mes fonctions naturelles
n'avait pas existé. : :
Quelque temps plus tard, je devais apprendre Ja raison de
semblables consignes. Dans cette prison de l’/ntelligence Service
Center, beaucoup trop de suicides s'étaient produits, Ces me-
sures de surveillance continuelle, et l'interdiction faite de
posséder quoi que ce soit susceptible d’être utilisé comme
moyen de suicide, avaient pour but d’enrayer cette épidémie.
Mais c’tait là un cercle vicieux : on
des mesures draconniennes les détenus
mêmes mesures les Poussaient au désespoir.
Jamais peut-
que durant cette première nuit que je passai dans ma nouvelle
déprimé, incapable de débrouiller
S Causes qui avaient amené mes
À l'aube,
jefa un balai.
dant, comme |
atre ou cinq jours
voulait empêcher par
de se tuer, mais ces
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 291
: me fut arraché des mains et la clé tourna par deux fois
e balai
ds ja serrure.
t un long moment, je n’entendis dans le couloir
Re des portes que l’on ouvrait et refermait sans cesse,
que rs Les détenus étaient ainsi dans l'impossibilité
RUP* de se voir entre eux.
ne 6 e manège allait se répéter. Les prisonniers furent
ee un aux lavabos où se trouvaient une cuvette
DR Past Les Mach snelll Mach snelll retentirent à
HR milieu du vacarme des portes ouvertes puis refer-
on une. Après quoi ce fut lé petit déjeuner. Chaque
He f conduit au chariot, au fond du couloir, où il
Ent ee anche de pain, la tasse de café et l’assiettée de
a rt I] était ensuite reconduit à sa cellule et la
are était fermée à double tour. Elle était ouverte quelques
He . lus tard, lorsqu'on supposait que le petit déjeuner
ae et la sentinelle reprenait Vassiette, la tasse et la
ile et verrouillait la porte. C'était à PCR ie
= Ces manœuvres absurdes et répétées me gènaient Le
plus que je devais retenir en permanence, soit — e
soit même avec le coude, mon pantalon -qui, EE ee
tombé à mes pieds, pour la plus grande joie on Se
soldats qui étaient dans le corridor. Je me Es ie
mieux pour éviter de provoquer je brutes à ë ere -
sentais parfois un désir ardent d'utiliser la
Caoutchouc qui semblait leur démanger le poign ses
Pendant les entractes, enfermé dans . Se si
sur le lit, je regardais le plafond et donnais li Fos eu
imagination. J’attendais avec impatience d’être s ee =
bonne fois, afin de ne plus avoir à vivre ce Ca
rimant.
: Vers midi, à en juger par la position du soleil, un soldat
entra, un pulvérisateur à la main.
=— Vous êtes Roumain ? me demanda-t-il.
— Oui, répondis-je. s RE :
— Je Se allé en Roumanie, moi aussi, il y a quelqu
temps déjà.
— Vraiment | Et à quelle occasion ? RAS
— Cela, je n'ai pas le droit de vous le dire. 1
à Targu-Jiu en avion. ne madenoe
it appris quelques mots et naïf, mais
+ Aie RSR ». Il était CE Se
au fenieurant bon garçon et mème brave ty
’ai été
AM à AA
wie sors
ro
nd EE Re en pme
22 rer osé pepe
222 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
— Ïl faut que je vous passe au D, D. T
avez des poux ?
— Ce n’est pas la peine, dis-je,
— Ça ne fait rien.
même de l’insecticide..
J’enlevai ma veste et la lui tendis.
trois coups de pompe dans les
ennuyé.
me dit-il, Vous
je n’en ai pas,
Il faut que je vous pulvérise quand
Il donna deux ou
manche et bâilla d’un air
— Ça ira comme ça, déclara-t-il, C’est pour la forme, que
voulez-vous ! Le règlement c’est le règlement !
—— Pourriez-vous m'expliquer, lui demandai-je,
Pourquoi
le règlement est si sévère, et surtout si bizarre ? On se croirait
à Sing-Sing ma parole !
— Sévère? Bizarre ? fitil d'un air étonné. Vous failes
erreur... C’est toujours comme ça. C’est le règlement |
Il réfléchit un moment puis reprit :
— Vous avez besoin de quel
— Merci pour le tabac,
pouviez m'apporter de quoi li
— Bon, dit
que chose ? Tabac 2? Livres ?
je ne fume pas. Mais si vous
Te, ne vous gênez pas |
-il, je vous apporterai un livre.
Il partit et je ne Je revis
avait dû oublier sa promesse,
Maïs un autre soldat vint qui m’ordonna de le suivre. Il me
conduisit à travers un labyrinthe de couloirs au bureau d’en-
registrément : ]n take office.
Dans ce bureau,
dossier, Derrière lui
que quelques jours plus tard, I]
» les murs étaient couverts de photo
état de squelettes vivants,
€ Mort aux nazis ».
m'ordonna le caporal,
e le mur et c’est dans cette position
Pondre aux questions habituelles concernant mon
and écriteau :
— Tournez-vous face au mur,
Je mis le nez contr
que je dus ré
identité.
— Emmenez-le, dit-il,
m'avait escorté. Donnez-
à dents, mais pas plus !
Je fus reconduit à ma cell
Trois jours plus tard, la sentinelle du corridor m’invita
à accompagner. Elle me c
donnait sur le couloi
après avoir terminé, au soldat qui
lui une servielte, un savon, une brosse
* amas -
LES PETITS-FILS DE-L'ONCLE SAM 223
c C'était là que débouchaient les corridors secondaires
rincipal. Wing À, Wing B, etc, parallèles entre eux; donc
dénommes laires Se couloir principal. La disposition des
RER ait la surveillance extrêmement facile:
Jocau
ouvelle cellule ne différait en rien de la première.
_ re lors m'en avoir fait changer ? Au moment du
LES ir, cependant, je me rendis compte que ma situation
QU qu is peu améliorée. En effet, dans cette partie du
<= Le au lieu d’aller prendre leur nourriture un à Un,
PR s allaient en groupe. Je-fus tout étonné de me
ee side avec une dizaine de prisonniers qui faisaient
es di vant le petit chariot. La distribution du premier
Re = nous fûmes reconduits dans nos cellules et en-
re ne ortes des cellules s’ouvrirent à nouveau pour
ee nr d’aller prendre le deuxième plat, puis se refer-
tion nous les eûmes réintégrées et ainsi de suite.
I1 ne m'était pas indifférent esse rene
Re de ee Re ne mails me dire
Re pente sensation d'isolement que j'avais éprouvée
depuis mon arrivée s'était dissipée. ; ee
Javais remarqué que le rectangle de pee Se
porte de ma cellule, au lieu de porter la Re aie
rouge, comme avant, était maintenant a ee tes
apposés sur d’autres portes portaient des in = ru ee
S en bleu, simple ou barrée, ou bien la Le ne UE
plus tard la signification. e<S> voulait dire RE Re
ment»; «D», «dangerous». Quant aux bille 2
indiquaient les détenus qui bénéficiaient des es Rr nt
où des sorlies en groupe lorsqu'elles avaient Le re
Pas régulier. Quelquefois, nous sortions un Lee Mn BrE
les jours, ou bien nous restions 3 ou 4 jours, pa
sans sortir,
RER à e des billets
Ainsi j'étais passé de la RSR : Sr et sans que
blancs sans que l’on m'en eût De classé dans une
j'aie jamais pu deviner pourquoi j'avais
Catégorie plutôt que dans une autre.
RU ete Saerture et de ferme-
locaux, les interminables manœuvres « seul but -d'empêcher
ture des portes, tout cela avait 24 s détenus que le CIC:
toute espèce de communication entre le: prisonnier désigné
avait RORCATRRSSS ROME RE éqrit encore une
Par la léttre S (barrée où non? ce était autorisé À Savoir
différence de régime) ou da lettre D,
la disposition des
294 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
avec qui il se trouvait interné dans cette étrange
avait d’ailleurs des succursales dans tous les bât
C.I.C. mais dont celui-ci était le centre, une sorte de maison-
mère. Le local lui-même avait été édifié par la Gestapo nazie
dont nos «éducateurs» avaient pris la suite, méthodes y
comprises.
Prison, laquelle
iments- du
Ma nouvelle classification comportait quelques autres menus
avantages, Ceux de la catégorie des billets blancs recevaien!
de temps en temps quelques journaux allemands et des livres.
Chaque semaine, on leur donnait une enveloppe et une feuille
de papier pour leur permettre d'écrire à leur famille. L'adresse
que nous devions indiquer à nos correspondants n’était pas
une adresse directe, mais celle d’une boîte postale : €. €. D.
Offenbach, Box 133. Les lettres que nous recevions étaient
d'abord dirigées sur un bureau de censure militaire d’où on
nous les renvoyait. De la sorte, aucun de ceux qui nous écri-
vaient ne pouvait savoir où nous nous trouvions.
Co
Je profitais des rares instants où les détenus à billet
blanc étaient autorisés à se promener ensemble pour échanger
quelques mots avec mes compagnons. J'étais curieux de savoir
avec qui je me trouvais interné, et ce qu’on leur reprochait,
dans l'espoir que je Pourrais, par recoupement, découvrir les
raisons de ma présence à Oberursel,
Cest ainsi que je fis la connaissance d’un amira] allemand,
Schulz, qui avait été fait prisonnier par les Anglais, mais qui
avait été prêté par eux aux Américains aux fins d'enquête.
Il avait donc été emmené aux Etats-Unis où il avait séjourné
plusieurs mois, puis il avait été ramené en Allemagne et interné
à Oberursel, dans une cellule € D ». Dix-sept semaines durant,
il y fut tenu dans l'isolement le plus complet. Il ne pouvait
ni lire, ni écrire, ni recevoir de lettres. Il finit par protester
auprès du commandant de la prison contre le traitement auquel
il était soumis, sans raison apparente. Il ne reçut aucune
réponse mais la lettre «D » qui était sur la porte de sa cellule
fut enlevée et remplacée par un billet blanc, sans qu'aucune
explication lui ait été donnée, De toute évidence, il n’y avait
Pas eu de raison sérieuse de le maintenir au secret absolu
pendant dix-sept semaines ; du reste il n’avait jamais été
interrogé, de sorte qu'il ignorait totalement pourquoi il se
trouvait ici,
Le cas du Docteur Windelmann,
à lequel faisait commerce
d'objets d'art, était différent. Bien que
ciloyen allemand, il ne
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 225
scidait plus en Allemagne depuis de longues années déjà,
SE PE à l'étranger qu’il exerçait sa profession, I] avait été
et ges n Italie, sans explication, et interné à Oberursel, Le
Re du G. I. C. qui était chargé de son cas ne désirait
nie autre chose de lui qu’une déclaration de ses avoirs
, : nger. C’est pourquoi il avait été emmené en Allemagne,
pen # + possédât plus aucun domicile, mais où, en
Le Fe la Joi sur la confiscation des bien allemands à l’étran-
oueee e voyait obligé de faire la déclaration de ce qu'il
Fe Fe Windelmann sy refusait avec obstination, préten-
té la loi en question ne s’appliquait pas à ceux qui ne
Das Le as habituellement en Allemagne, et qu’il n'avait en
De mé aucune raison de faire ce qu'on lui demandait.
etaiste du C. I. C. n’était évidemment pas de cet avis,
ee at mordicus à ne pas laisser échapper une aussi belle
role Le séjour de Windelmann à Oberursel menaçait donc de
rolonger à l'infini. Se
se ee = détenu, jeune lieutenant de réserve ne
avait été arrêté et interné à Oberursel sur le Sue RTE
Rs
ister en Allemagne. Il protestait de s ,
nina valt pee entendu parler d'un Et
dé résistance, et qu’en tout cas il n'avait été 2 Fee £
Néanmoins, cela faisait déjà plusieurs mois LS il à Ce qui le
Oberursel, bien qu’on n’eût rien pu prouver con Est le
rendait suspect aux yeux des Américains, c'est a RE
fait qu’il était un exemple parfait de DES ae Ve be
le régime nazi en avait popularisé le type P il était appelé
de sa propagande raciste, De temps en temps
au bureau : : ë : s
— Alors, fils de Wotan ? Tu ne veux toujours rien nou
dire ? lui demandait l’enquêteur. ane en
D ARDE-eN RUES Men ere een ne Polonais
je pus échanger quelques mots, se EL l'armée allemande,
et un Français qui avaient combattu Ne arrêté pour la seule
un Bulgare, un Allemand qui avait € nt Gross Deutschland,
raison qu'il avait fait partie du régime
et un Ukrainien:
cellule :
Le lendemain, un caporal entra STE
it-il.
— Habillez-vous et suivez-mof, ss long des corr
Je me rendis en sa compagnie, le
idors, tout
15
à
296 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
au fond des baraquements. Il me fit pénétrer dans une sorte
de petite pièce étroite, puissamment éclairée. Je compris que
je me trouvais dans un cabinet photographique. Le caporal
m’accrocha au cou une plaque où était écrit mon nom, et
me photographia par deux fois, de face et de profil. C’était la
première fois que l’on me photographiait depuis que je me
trouvais interné, alors que la plupart de mes compagnons de
captivité l’avaient été depuis longtemps déjà. Je ne pouvais
m'empêcher d’avoir honte à l’idée que cette photo ne pourrait
que donner l’image du malfaiteur classique, car ma barbe était
vieille de plusieurs jours, j'étais sans cravate et j'avais un
veston presque en loques.
Cette opération une fois terminée, je fus reconduit dans
ma cellule. En passant devant la sentinelle qui était de garde
dans le couloir, un Mexicain café-au-lait, je crus m’apercevoir
qu’elle avait cligné de l'œil à mon intention. J’en étais encore
à me demander si le Mexicain avait effectivement voulu me
faire signe, ou si au contraire cela n’était chez lui qu'un tic
nerveux, lorsqu'il ouvrit la porte de ma cellule et me demanda
à voix basse :
— Pourquoi êtes-vous ici ?
; PET ES ’ ;
— Je n’en sais rien, répondis-je. Du reste, je ne crois pas
que quelqu'un le sache...
Le Mexicain me gratifia d’un sourire.
— J'ai renoncé à-comprendre, ajoutai-je,
-- Est-ce que vous vous imaginez par hasard que nous
on y Comprend quelque chose ? répondit-il. I1 se tut un
moment puis me demanda :
— Comment avez vous appris le français ?
— Et comment savez-vous que je sais le français ?
— Je vous ai entendu l’autre jour à la chancellerie.
— Je Pai d’abord appris à l’école, puis en France.
— Vraiment ? fit:il, à la fois étonné et ravi,
Il projeta vers le sol un long : : È
, & jet de salive,
d’un ton encourageant : puis conclut
— Take it easy !
Peu de temps après son dé
; part, un sergent vint me cherch
et, m'emmena au bureau de l'enregistrement, e
— Tournez-vous face au mur, me dit-il,
et date de naissance... C’ést bon..
Il me reconduisit à ma Cellule et f
Nom..., prénoms,
Allez-vous en...
erma la porte à clef.
lieu
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 227
OTIÉ S. : :
L histoire de fous continuait, J'avais, du reste, bien
Jimpression de me trouver dans un asile d’aliénés.
Un peu plus tard, on frappa à la porte de chacune des
_cellules du couloir. Après chaque coup j’entendais demander :
— Doctah ?
C'était la prononciation faubourienne du mot Doctor.
Le représentant du service social de la prison demandait ainsi
à chaque détenu s’il avait besoin de consulter le médecin.
Puis, le Mexicain ouvrit à nouveau ma porte et me demanda
si je voulais aller me raser. Sur ma réponse affirmative, il
me conduisit aux lavabos et me tendit un rasoir. Dans la
cuvette se trouvait un petit morceau de savon.
— Vous n’auriez pas une glace par hasard ? lui deman-
dai-je.
— Nous non plus on n’en a pas ! me dit-il.
— Vous voulez rire...
— C’est pourtant vrai. Dépêchez-vous ! Vous n’avez que
trois minutes. C’est le règlement !
La lame de rasoir avait déjà été utilisée de nombreuses
fois, car elle arrachaïit la barbe plus qu’elle ne la coupait.
J'opérai à l’aveuglette et à toute allure. I} n’était pas question
de me raser de près. La sentinelle était à la porte des lavabos
et ne me quiftait pas des yeux.
— C'est le règlement, répétait le Mexicain comme pour
s’excuser. Cest pour éviter les suicides.
Il me réconduisit à ma cellule et m’y enferma. Après quoi
il ouvrit la porte à un autre détenu qu’il mena aux lavabos,
et ainsi de suite, Tous se rasaient avec la même lame qui
passait de l’un à l’autre sans être désinfectée ni même lavée.
Fe
Chaque jour, j’entendais dire que l’un ou l’autre de mes
compagnons avait été conduit à l’interrogatoire. J’attendais
avec impatience d’être interrogé moi aussi et les jours s’écou-
laient lentement. Par bonheur, le préposé au service social
nous distribuait quotidiennement trois ou quatre journaux. Les
seuls à bénéficier de ce privilège étaient bien entendu les
détenus à billet blanc. N'ayant rien d'autre à faire, je les
lisais tous de la première à la dernière ligne. La déchéance
morale de l'Allemagne s’y révélait dans toute son ampleur, et
j'y observais plus particulièrement l'erreur volontaire, la véri-
table escroquerie historique que les Alliés tentaient d’accréditer
om Te it ee he
225 LES PETITS-TILS DE L'ONCLE SAM
dans le monde, à savoir que le national-socialisme
avait été non la métamorphose spontanée et révolution-
naire de la nation allemande tout entière, mais un vulgaire
complot ourdi par une bande de criminels sans scrupules, qui
avaient réussi traitreusement à s'emparer du pouvoir. À en
croire les journaux, on n'aurait jamais pu imaginer que l’idéo-
logie nazie avait été partagée par les neuf dizièmes au moins
de la nation allemande, laquelle s'était enthousiasmée, et avec
quel éclat ! s'était sacrifiée, avait souffert, lutté, combattu aux
quatre coins du monde pour faire triompher l'idéologie nou-
velle, avait déclenché pour cela une guerre sans exemple dans
l’histoire, s’était donnée corps et âme à ses chefs et pour eux
avait sombré dans le désastre le plus complet. Non, tout cela
était faux, tout cela devait être rayé de l’histoire. Selon eux, le
peuple allemand n’avait été composé que d’enfants innocents,
induits en erreur, trompés et mystifiés par la bande des cri-
minels nazis, lesquels avaient abusé de la candeur de ces bons
Allemands pour arriver au pouvoir et provoquer une guerre
malheureuse, dans le but de servir des seuls intérêts égoiïstes
des membres de la clique nazie. Telle était la version officiselle
de l’avènement du nazisme et des causes de la deuxième guerre
mondiale !
*
LES
Après avoir attendu encore longtemps, et en vain, d’être
une bonne fois interrogé, j'écrivis au chef du C. I. C, pour Île
prier de faire en sorte qu’il me soit enfin permis de connaître
les raisons de mon internement dans cette singulière succursale
de la Gestapo américaine qu'était Oberursel.
Je ne reçus aucune réponse, mais le jeune soldat qui
m'avait dit avoir été en Roumanie vint me voir. Il était une
des rares figures sympathiques de l’endroit. ;
— Everything O. K.? me demanda:t-il,
— Comment voulez-vous que tout soit O. K.! dis-je avec :
humeur. Cela fait déjà-quatre semaines que je me trouve dans
cette cellule et personne ne m’a encore jamais dit pourquoi !
: — Vous êtes Roumain, n'est-il pas vrai ?
| : Je le regardais sans comprendre.
— Mais vous le savez bien, répliquai-je.
— Qu'est-ce que vous avez fait en Roumanie ?
— Ce que j'y ai fait? Qu’entendez-vous par là ?
— Quel était votre métier ?
7 Je suis général, je vous l'ai déjà dit!
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 229
— Ah oui ! En effet, je me rappelle ! Et que désirez-vous ?
Vous voulez retourner en Roumanie ?
— Certes non! Du moins pas encore ! Mais pourquoï mé
le demandez-vous ?-En serait-il question par hasard ?
— Oh non !
— Mais alors, que me veut-on à Ja fin ? Je voudrais Parier
à quelqu'un du C. I. C., je n’en demande pas plus. Cela est-il
vraiment impossible ?
: — J'en parlerai au capitaine, me dit-il.
Quelques jours plus fard, j’eus l’occasion de le croiser uans
le corridor, à l’heure du repas.
-— Alors ? lui dis-je à voix basse, Vous avez parlé au ca-
pitaine ? \
Pour toute réponse il me cligna de l'œil comme pour me
dire de ne pas m'inquiéter, que tout était O. K.
Je né le vis plus jamais. Sans doute avait-il été transféré
ailleurs.
#
Chaque semaine nous avions droit à un petit paquet de
tabac. Au bout de quatre semaines, ayant mis de côté les petits
bouts de ficelle avec lesquels ils étaient attachés. jen eus
assez pour faire tenir mon pantalon et l'empêcher de- tomber.
Enfin délivré de ce souci stupide, je pouvais désormais me
mouvoir plus à l'aise.
Un. jour, en revenant des lavabos, j'aperçus dans le cor-
ridor un officier américain petit de taille, qui inspectait les
sentinelles. C’était le premier officier que je voyais à Oberursel.
Comme-je passais près de lui, il se retourna, et je pus à peine
en croire mes yeux ! L’officier n’était autre que ma vieille
connaissance des premiers jours de captivité à Bürenkeller,
le petit Napoléon. c’est-à-dire Kahn, Sur ses épaules brillaient
les deux barrettes argentées qui indiquaient le grade de capi-
taine auquel il avait été promu. Les loyaux services ‘qu'il
* avait rendus à la démocratie lui avaient valu cette récompense,
bien méritée assurément. Ainsi donc, c'était le petit Napoléon
qui était le chef redouté de ces lieux !
x Le lendemain, le règlement de la prison fut affiché dans
chaque cellule. C'était une feuille ronéotypée, rédigée en
anglais, en français, en allemand et en russe, Je lus avec
attention l’énoncé de toutes les sanctions, punitions, châtiments
qui nous attendaient à la moindre infraction au règlement éla-
boré par Kahn, ainsi que les récompenses promises à tous ceux
DOTE PASS Let maple
eat D 2 ur ee
2 tolé
230 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
dont la conduite serait exemplaire. Ges derniers pourraient
se promener tous les jours, se raser trois fois par semaine ct
même aller le dimanche à la messe ! Comme de bien entendu,
seuls les articles concernant les punitions étaient DADECRES ; les
récompenses étaient le plus souvent oubliées. Ainsi, les détenus
qui étaient surpris à regarder par la fenêtre, bien que ceux à
billet blanc eussent le droit d'ouvrir la leur, étaient aussitôt
privés de courrier, de tabac et de journaux, ceci à la première
infraction, sans compter qu’ils n'avaient plus le droit d'ouvrir
leur fenêtre. Le règlement prévoyait des sanctions plus sévères :
mise au cachot, au pain sec et à l’eau, privation dé lit, etc.
Quant aux récompenses, personne ne songeait à nous en faire
bénéficier, L’exercise n'avait lieu que lorsque le beau Johny
était bien luné ; quelquefois tous les jours pendant dix minutes,
à moins qu’il ne nous laissât enfermés durant toute une se-
maine sans mettre le nez dehors. Pour nous raser il en était
à peu près de même, et la plupart du temps nous n’y allions
guère plus souvent qu’une fois tous les huit jours. I] nous
arriva même de garder une barbe vieille de douze jours, jusqu’à
ce qu'un soldat parmi ceux qui bâillaient d’ennui à longueur
de journée, se décidât enfin à nous mener aux lavabos, On
imagine aisément le plaisir que nous ressentions à couper une
telle barbe, en trois minutes seulement, sans miroir, à l’aide
d’une lame ébréchée et rouillée et: d’un peu de savon de
lessive !
— Mach snell ! Mach snell!
Quant au service religieux, uniquement catholique, il était
célébré le dimanche après-midi à la chapelle par un aumônier
américain, et seuls les détenus 4 billet blanc avaient le droit
de s’y rendre. Durant quelque temps, nous y ffmes conduits
essez régulièrement, puis cela cessa sans que l’on sût pourquoi.
Un fait qui eût passé inaperçu partout ailleurs, mais auquel
nous attachâmes de l'importance parce qu’il rompait Je cours
monotone de notre vie à Oberursel, se produisit. À proximité
de la prison, une horloge se mit à sonner les heures, les demi-
heures et les quarts d'heure. Qu'elle nous semblait douce, cette
chanson écrite sur une seule note. Elle nous reliait à l
Elle nous redonnait courage et nou
quelque peu à l’engourdissement qui
du corps dans
respirions tous.
je l’entendis est
quelque chose de
quelques jours à
extérieur.
S permettait d'échapper
s’emparait de l'esprit et
cette atmosphère de morne absurdité que nous
La joie que j'éprouvai la première fois que
impossible à décrire, Enfin, me dis-je, voilà
sensé! Mais cette joie ne devait durer que
peine, L’horloge se tut. Sans doute avait-on
LES PETITS-FILS DE L'OXCLE SAM 231
estimé en haut lieu que le son en était subversif et constituait
un danger pour la sécurité des forces américaines.
Un autre fait survint, qui nous arracha à notre torpeur.
Une femme avait été arrêtée par les Américains, Dieu sait pour-
quoi, et internée à Oberursel. C'était une Russe. A en juger par
ses cris et sa façon de parler, car personne n'avait pu la voir,
elle devait être assez jeune et fort malade. De véritables crises
d’hystérie la prenaient parfois et la faisaient hurler pendant
des heures sans discontinuer. Sa voix en devenait EL
enrouée qu’on aurait pu croire à la présence non pas d un être
humain, mais d’une bête sauvage aux abois. Elle criait ne
épuisement complet, jusqu’à en perdre connaissance, Æ sol-
dats qui étaient de garde dans les couloirs en devenaien ma-
lades, surtout la nuit. On sait en effet que le premier ee
d’une sentinelle américaine consiste à Sayoir comment =
pourra dormir à poings fermés. Or cela n’était plus possible,
car les hurlements de la femme n'auraient permis à personne
dans la prison de fermer seulement un œil.
— Warum suda ? Warum suda ? (pourquoi ici ?) criait-ellé à
tue-tête lorsque la sentinelle n’y tenant plus entrait dans la
cellule pour la faire faire.
— Warum suda? Warum suda?
Cette expression mi-allemande, mi-russe était er
la seule qu’elle eût à sa disposition pour se faire compren =
Elle la répétait inlassablement, même lorsqu on la faisait sor :
dé sa cellule pour l'emmener à l'interrogatoire. Ses cris |
répercutaient dans le corridor puis s’affaiblissaient graduelle-
ment à mesure qu’elle s’éloignait. a Se
Le soir, elle recevait habituellement la visite du mé ue
de la prison, lequel lui administrait de force une us =
calmant quelconque. Elle tombait alors en es e ee
avions enfin la paix. Puis tout à coup, au beau + Le SE
nuit, nous sursautions en l’entendant répéter à tue-tète la
phrase :
— Warum? Warum suda? Warum? Aaaah? Warum
suda? Aaaaahl!.…
- “
L'espoir que j'avais d’être Le seb re Æ Se
i i mes demandes réitèrées. L =
une fois de plus, en dépit de ï _ ES
tence que je menais à Oberursel devenait de plus : plus ee
ttres que je recevais de ma fs l
ragéante, Au début, les le +
is parvenaient avec deux ou trois semaines de retard. Mais i
RER PETER
the
venise
ner equipee 840
op
232 LES PETITS-FILS. DE L'ONCLE SAM
y avait longtemps que je n’avais plus rien recu des miens, et
lorsque nous étions autorisés à nous promener dans la co
demandais à mes compagnons si leur correspondance leur arri-
vait régulièrement. Mais cela ne me fournissait aucune indica-
tion précise, car aucun de nous n’était soumis au même traite-
ment, bien que nous fussions classés dans la même catégorie,
celle des billets blancs. Les uns n'avaient jamais reçu de lettres ;
d’autres en étaient privés depuis des semaines et parfois des
mois, Je ne savais que penser et le manque de nouvelles de ma
femme et de mon enfant était, de tout ce que j'avais à endurer,
ce qu'il y avait de pire,
Certains des soldats qui nous gardaient m’étaient devenus
odieux, et j’éprouvais une répulsion instinctive à les voir, même
de loin. On aurait dit de véritables gangsters, Ils étaient
dépourvus non seulement de toute intelligence, mais encore de
toute chaleur humaine. D’autres cependant étaient parfaitement
convenables, et accomplissaient leurs tâches avec une extrême
correction, bien que celles-ci fussent le plus souvent dénuées
de sens commun. Parmi Jes premiers se détachaient particu-
lièrement deux brutes parfaites : l’une d’origine polonaise,
lautre d’origine hongroise, Ces deux gardiens étaient chargés
de distribuer la nourriture. Sans le moindre motif, ils acca-
blaïent d’injures tous les détenus qu’ils approchaient. Si l’un
de nous, après le repas, lui redonnait sa tasse avec lanse à
gauche, la sentinelle Pinjuriait pour ne pas l'avoir mise à
droite, et vice versa, Lorsqu’il parlait, la bave lui coulait sur
lé menton. Il faisait attendre une heure, parfois deux, le détenu
qui demandait à aller aux cabinets. Et, même alors, il lui cher-
chait noise : :
— Toi, je t'ai vu rire, disait-il, l'œil mauvais.
— Mais non, voyons. Je n’ai
Pas ri! répliquait le détenu
accroupi à ses pieds. ;
— Tu mens ! hurlait l’autre.
Ou bien :
— Ouvre la fenêtre !
Le détenu s’exécutait,
— Je ty prends à regarder dehors !
Et cela recommençait,
Lors d’une de n
Hammes, Qui avait ét
la guerre, me racont
il se passait des ch
0S promenades dans Ja cour, un certain-
é conseiller de légation à Madrid pendant
à que dans la cellule voisine de la sienne
oses peu ordinaires, Un lieutenant sovié-
ur je
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE S4m 233
tique inculpé d'espionnage y était, Paraïit-il, enfermé, sans lit
et sans couverture. Comme en ce début de novembre la tempéra-
ture était assez basse et que sa cellule n'avait pas de vitres, le
Russe gémissait de froid toute la nuit. Hammés prétendait
méme qu'un soir son voisin avait été déshabillé et inondé
d’eau glacée. Je ne saurais dire avec certitude si l'histoire est
vraie ou non, et je la relate sous tontes réserves, Toujours est-il
wun matin j’entendis le Russe passer dans le couloir en don-
nant plutôt l'impression de se trainer que de marcher. u avait
la démarche caractéristique des ivrognes et ne pouvait faire
trois pas sans s’écrouler sur le sol.
— Mach snell ! Mach snell ! criaïent les sentinelles.
L'homme se relevait, faisait deux ou trois pas et tombait
= F
à nouveau.
Une nuit, la porte d’une cellule proche de la mienne fut
ouverte toutes les cinq minutes. Le bruit que faisait la Re
chaque fois qu’on ouvraïit et refermait la Arr AT
un sourd. Je ne comprenais pas à quoi cela rimait et j Ru ;
intrigué. Le lendemain, la sentinelle recommença e je jee
la nuit cela continua. Un détenu, voisin de la cellule en ge
tion, m’expliqua, lors de notre promenade dans la Ste
raisons de ce manège, Son voisin était un Ro Le a
« préparait >» en vue de l'interrogatoire en SE =
dormir pendant trente-six heures De ne
serrure et de cadenas n’avaient pas d’autre bu = ur
< mettre à plat » à la fois par manque de FE Se
Vexaspération que provoquait ce bruit REA TE
terrogatoire, les enquêteurs du CIC. n'auraie SRE
eux qu’une sorte de chiffe sans volonté et incapa
s Se Et r dans un
Noël approchait. J'étais navré d’avoir à RS +
H »
lieu aussi détestable qu'Oberursel, et si loin de
ë i édante me
y f me question obsé
_ nouvelles d'eux, Et toujours la mè q
è : rolongeait-
tourmentait : pourquoi mon absurde ÉneE Sora
elle ? Pourquoi ne m'en donnait-on pas la a à coup, sans
adoucissait-on mon sort pour me replonger
NE 5
i ue j'avais Con
explication, dans un enfer pire que ee . i IL
nus ? À quoi rimait tout cela ? Mes chang
#: érale fluctuante,
s’inscrivaient-ils dans une ligne Res Re à
ou bien les différences de traitement Le j
à l’autre n’étaient-elles imputables ge
perverse de ceux qui les dirigeaie
à la nature plus ou moins
+ Je penchais pour cette
ï
:
234 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
deuxième hypothèse. Placez un Lissanetz dans un camp jusque-
là habitable, il en fera immédiatement un enfer,
A Oberursel comme aïlleurs, je constatais chez les Amé-
ricains ce même manque d'unité et de logique dans leur con-
duite, ce même souci de fuir toute responsabilité, cette même
propension à n’agir que selon leur bon plaisir, qui avaient
compromis toute l’œuvre qu'ils s'étaient proposé de ré
aliser
en Europe.
Je m'étais imaginé qu’il existait un motif quelconque légi-
timant mon transfert à Oberursel, motif qui, logiquement, pour
être valable, devait être précédé ou suivi d’une enquête, car
c’est bien en cela que consistait la mission principale de cet
organisme du Service Secret américain sous la coupe duquel
je me trouvais présentement. Or j'étais à Oberurse]l depuis près
de trois mois et personne encore ne m'avait dit pourquoi. Il ne
me restait plus qu'à m’armer de patience en attendant la pro-
chaine tuile qui me-tomberait sur la tête.
Dans la semaine qui précéda Noël, un haut-parleur de Ja
prison nous fit entendre au moins deux fois par jour des enre-
gistrements de chants de Noël, et entre autres «€ Stille Nacht,
heïlige Nacht », au milieu de disques de danse et de chansons
américaines de music-hall. Au début, ces disques bien que déna-
turés et affadis par les chœurs de girls, me touchaient profon-
dément. Je voyais défiler devant moi,
à travers les larmes qui
me brouillaient la vue,
les heureux noëls du passé, alors: que
j'étais encore au milieu de ceux que j’aimais. Mais d’entendre
les mêmes sons nasillards, deux fois par jour, cela finit par
me taper sur les nerfs et par me faire grincer des dents.
La nuit de Noël, j’entendis qu’on ouvrait les portes des cel-
lules June après l’autre, Lorsque mon tour arriva, la clé tourna
dans la serrure et j’aperçus dans l’encadrement de la porte le
valeureux commandant de notre prison, le capitaine Kahn,
accompagné des préposés au service social. J’en demeurai bou-
che bée, me demandant ce qu’ils venaient faire. Kahn m’adressa
la parole :
— Ich wünsche Ihnen ein
frôhliches Fest, me dit-il en fixant
sur moi Son regard froid.
— Thank you, répondis-je, éberlué.
— Îch schenke Ihnen
diese Kleinigkeit, poursuivit-il en
me tendant un paquet.
— Thank you, répétai-je d’une voix étranglée,
— Vorläufig kann ich nicht mehr für Sie sein machen. Ich
hoffe aber dass dus nächste Jahr sin besseres für sie sein wird.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE saw
235
Je regardai Kahn avec étonnement, ne s
répondre, Quant à lui, il semblait sur le poin
quelque chose, mais il y renoncça,
achant plus que
— O0. KE. ? me demanda-t-il seulement, d’un ton engageant.
Je le regardais toujours sans rien dire,
— 0. K.? dit-il lui-même pour conclure. Et il partit, La elé
tourna par deux fois dans la serrure, La cérémonie officielle
de Noël était terminée. J’ouvris le paquet et y trouvai deux
petits sacs de tabac, une minuscule fablette de chocolat, une
plaque de chewing-gum, un savon de toilefte, une boîte de pou-
dre dentifrice, et... une paire de calecons d'enfant ! Ce fut le
Noël le plus triste de ma vie,
Trois jours plus tard, je reçus d’un coup six lettres de ma
famille. Elles m’avaient été adressées six mois auparavant, alors
que j'étais encore à Neu-Ulm ! Ce simple fait indique à = seul
Vincohérence et le désordre qui régnaient au sein de ladmi-
nistration américaine. Le lendemain, je reçus enfin une letire,
plus récente, celle que j'attendais. Elle avait == expédiée un
mois auparavant; quant au mois précédent, l'absence de ss
velles s’expliquait par le fait qu’on ne m'en avait Le ee :
Ma femme avait été gravement malade, et-tant qu elle Es
débattue entre la vie et la mort, mon fils s'était volontairemen
abstenu de m'écrire. Cette lettre m'accabla. Les nouvelles ee
mon fils me donnait étaient, du fait mème des rs =:
des précautions qu’il croyait encore ievais ee ue
vagues. Ce ne fut que beaucoup plus tard qu'il se UE
décrire en détail la maladie dont avait souffert ma fe ae
avait été victime d’une attaque d’apoplexie qui + SRE
un début de paralysie du cerveau, nee es re
Caractérisée par des effets d’aphasie. Lorsque = L PRO
me furent révélés, je n'étais déjà plus à rer a
je les ignorais complètement, et tout ce que ee ete
ma femme était au plus mal. Au comble de li Es Sels me
cessais de me tourmenter jour et nuit en se SR HE
demandant ce qui avait bien pu provoque
heur
; ins camps les
ournaux os a
lade. De toute évidence,
J'avais appris par les j l
i o
Américains accordaient à leurs SR
lorsqu'un des leurs était GARE
j'ignorais encore le véritable ca
ctère de l'administration
t de dire encore -
erhcmirasneciltianish hante se earranrere morte
go mr
RE PNEU SR
TP Th ENT E | Se
RENE EAN
ET EC
RE ERA LS ns
VUTPIT
236 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
d’Oberursel, puisque j’eus la naïveté d'introduire une demande.
I n’y fut pas répondu.
%
à
Le nouvel an arriva, Rien n’avait changé pour moi, J'étais
cependant content de savoir que cette malheureuse année 1946
était enfin terminée. C’est donc plein d’un nouvel espoir, et
armé de mon inébranlable optimisme, que j'abordai 1947.
Le 2 janvier, je fus conduit à noire shower hebdomadaire,
en Compagnie de deux détenus. Quel ne fut Pas mon étonne-
ment en reconnaissant dans l’un d’eux le prince August-Wilhelm
de Hohenzollern, le propre fils du Kaiser et l’un d
paux leaders nazis ? J'avais fait sa Connaissance l6rsque j
ministre à Berlin et je l’avais rencontré à plusieurs r
au cours de diverses réceptions. August-Wilhelm était
nant méconnaissable, i] n'avait plus
eprises
mainte-
guère que la Peau et les
boitant, chaussé de gros
caine, Pendant Jes quatre
our le shower, le prince eut
du camp de Darmstadt, et
Ludwigsburg où avaient été
trouvaient à Darmstadt après
les Américains. Il ignorait
Oberursel, qu’il connaissait
se plaignait de ne pouvoir
rien manger à cause de son estomac malade, C’était donc lui
nelles américaines pour être
ce qui n’était pas pour plaire aux soldats
qui commençaient à être excédés et qui le houspillaient sans
ménagement,
— Mach snell ! Mach snell ! You dirty big pig !
Pauvre prince | Grandeur et décadence...
Fa
Au matin du 3 janvier
le soldat du service social
fois Cependant, cela me parai
cloison et demandai à voi
reçu ses journaux.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
Oui, me répondit-il, et vous ?
__ ,
Pas encore. Je me demande s’il la fait exprès.
En effet, c’est curieux.
Cinq minutes ne s’élaient pas écoulées que le beau Johny
ji
: rte.
rit ma po 2 Le
ns Vous avez dix minutes pour faire vos bagages, me dit-il.
11
ue 2e n coup au cœur, Ce n'était pas trop tôt! J'échappais
ï Pre te maudite prison de la Gestapo américaine qu'était
enfil e I1 m'était totalement indifférent de savoir _où
Le tout était de sortir d’ici, et le plus tôt serait le
j'allais,
mieux.
Johny revint un peu plus Due
_— Allez ! Suivez-moi ! me dit-il. es
J'étais prêt depuis longtemps. Il Fe are Se cu
je vis mes bagages |) ;
ie, Devant la porte, je vis Se
be avec ceux de trois autres détenus 2 Se
“a fir en méme temps que moi. En regardant mes RE F
ee 7 mon manteau, mon €
ès, je m’aperçus que à : =
re avaient disparu. Je refusai de signer le récép
i i ait. Je-
que Johny me présentait et réclamai Ce qui manqu
S here
is en effet avec terreur au voyage que etes
Re froid intense et dans un camion ouvert à tous SES
net ni chapeau, voyage qui ee ects Se
eut-être. Les soldats se mirent en grognant * te done
tie manquants. Au bout d’une demi-heure, = = ARE
derrière des caisses. J'étais soulagé, bien q RER
mon manteau eût été mangée par les Re de deler
qui était dans ma serviette. Celle-ci était tou
crottes.
= — Mach snell ! Mach snell ! =
Je grimpai dans le camion et nous par 5
IV
LUDWIGSBURG
uittâmes Oberursel.
rt-Karlsruhe, nous
tadt. Donc nous
ÎL gelait = pierre fendre St Set
Où allions-nous ? Sur LENS de Darms
laissâmes derrière nous la rot
donnee dame 44e
ii
ñ
!
238 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
n’allions pas à Darmstadt ainsi que je l'avais S
d’abord. Puis, notre camion abandonna l’autostrade et s’en-
sasea sur la route de Stuttgart, Notre nouvelle destination ne
pouvait donc être que Heïlbronn ou Ludwigsburg. J'avais pour
Compagnons de voyage deux anciens officiers allemands qui
avaient été détachés pendant la guerre à la légation d'Allemagne
à Lisbonne, et un fonctionnaire civil de cette même légation.
Tandis que nous roulions, je réfléchissais au sinistre Séjour que
j'avais fait à Oberursel. J’y étai e trois mois
sans que l’on eût jimais songé + Mon transfert 4
Oberursel était- était-il le fait de
ais pu constater les méfaits
upposé tout
En fin d'après-midi,
nous quittâmes la grande route pour
prendre celle qui menait
Au Camp de Heilbronn, dont on aper-
t les tours de guet, Heïlbronn était-il
nation ? Je savais qu'il ne s’y trouvait
onniers de guerre.
Le camion stoppa à l
2CCompagnait sortit de Ia
et fit descendre l’un des deux officiers
éré à Heïlbronn ; notre
jusqu'au block qui nous ét
que nous avions eue dès l’
ment, C'était en effet le
inbumain de tous ceux
Commandant, Je major Da
comme des plus conscience
d'abandonner tout le soin
détenus eux-mêmes,
et la surveillance gé
ait assigné, L’impression favorable
entrée devait se confirmer ultérieure-
Camp le mieux organisé et le moins
que javais connus jusqu'alors. Son
1, était un homme des plus affables
icux. Il avait eu l’heureuse idée
de Padministration intérieure aux
se Confentant d’assurer la garde du camp
nérale, et de fournir Ja nourriture.
Toute l’organisation intérieur
sement, service social,
fonctionnait admirablem
€ — poste, intendance, héber-
Programmes d'instruction, loisirs, —
ent sous Ia direction du Docteur Vogt,
a
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 239
s la chambre où je me trouvais Maintenant, l'ambiance
pen lus agréables. J'étais en compagnie de plusieurs
était des re ne les colonels Eckstein et Egelhalf, les
officiers = Pfahlbusch ct Feldmann, ainsi que du Doctsur
comurandan ien médecin légiste de Stuttgart, et de deux adju-
pickert, en d’eux n’avait autre chose à se reprocher que
dants S. S. i sa patrie ; aussi les rapports étaient-ils cordiaux.
d’avoir Sep à eux, pleins d’entrain et d’optimisme, I] aurait
Tous ee je pas se sentir à l'aise parmi eux, et Pon
été emo au rythme du camp. Tout ce que l’on
Anne y entendre était digne d'intérêt : conférences,
pouvait . ee concerts donnés avec le concours des us
be mbus Je rencontrai là, évidemment, beaucoup d’an-
de Lu :
: étai
i e ations Le bar On von Steengracht, ancien secrétar
; I . rétaire
ciennes
ê Ô ien chef
d'Etat aux Affaires étrangères, et von Ce . S
rotocole au même ministère, vinrent me voir le =
Là A e L
= arrivée, et nous évoquâmes beaucoup -
ee Le camp, d’ailleurs, regorgeait d’anciens
irs communs. e F : RD
diplon 1 nds : les ambassadeurs Ritter, von bn, 1
diplomates allema 3 ; : ER
baron von Haälem, le Geheimrat Ruhe, etc. SR e
eu affaire autrefois. I1 s’y trouvait également == ee
dustriels et fonctionnaires supérieurs, Je ee ee
jour, à ma grande surprise, un de mes plus _ LES
de captivité, le consul général Wüster ee + es
Bärenkeller. Lorsqu'il en était parti, es re a Ni
allait être libéré. En réalité, il ee en tGn RTS
i i . Sa principale t Le
Muse = ’on È nfectionnait des jouets, des arti =
diriger les ateliers où l’on co : Tandne ce de Corn
en céramique et autres objets d'art. FR ET
également au camp mon ancien ESS a: ee oi
_Westheïim, le ministre bulgare Rogozaro ue qui étaient
-Qu'il était interné à l’infirmerie. Re le dé
. RS ee Le général croate von
plusieurs de mes anciens SR Sie Colonel sorate
Dessovic avait été libéré en octo ë vaquie. Tous ceux qui
Androvich avait été envoyé en RIRE LE ET ERaR EE
avaient été autrefois à Kornwestheim Des ER ns sans
enfin à Ludwigsburg, passer par di de ces déplacements
qu'ils aient jamais pu déceler le pourqu
continuels,
“
ge. Après examen de
ait être relâchée ; une
Ceux-là étaient retenus
è tria
Ludwigsburg était un ee Se Fée
leurs dossiers, une partie des PERS
autre devait être dirigée sur Dac
240 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
comme témoins à différents procès ou comme suspects. Mais
la plupart d’entre nous devaient être transférés dans les camps
allemands où il leur faudrait passer devant les cours de déna-
zification. Une question non encore résolue était celle des étran-
gers. Il y avait au camp plusieurs citoyens roumains, minori-
taires allemands de Transylvanie, On leur avait donné à opter
soit pour la nationalité roumaine, auquel cas ils auraient à subir
les effets de la «détention automatique» en leur qualité
d'anciens volontaires S, S., soit pour la nationalité allemande, ce
qui aurait pour conséquence de les faire passer devant les cours
allemandes de dénazification, Parmi ces Allemands de Transyl-
vanie, je rencontrai le colongl Dengel, qui avait été autrefois
officier dans la cavalerie roumaine mais avait démissionné pour
s’enrôler dans l’armée allemande comme S. S, et le colonel
Broser, des troupes de montagne, qui était dans la même situa-
tion. Mais le cas le plus difficile était celui de ces jeunes
Roumains qui avaient été envoyés en stage d'instruction spé-
cialisée en Allemagne, et que le 23 août 1944 avait surpris
alors qu’ils étaient encore dans ce pays. Les autorités allemandes
leur avaient donné à choisir entre le camp de concentration et
la continuation de la lutte dans les unités où ils se trouvaient.
La plupart, bien entendu, avaient opté pour cette seconde so-
lution. Certains d’entre eux, pour leur malheur, furent versés
dans un régiment de S. S., ce qui leur valait maintenant d’être
toujours prisonniers, car ils étaient des « automatiques », alors
que ceux de leurs camarades qui avaient été versés dans l’armée
régulière, c’est-à-dire la Wehrmacht, étaient libres depuis
longtemps. Parmi ces anciens S, S. malgré eux, se trouvaient
les sous-lieutenants Andreevici, Puscariu et Carabella. Quelques-
uns auxquels on avait reconnu la qualité de légionnaire (rien
de commun avec les légionnaires de la Garde de Fer) avaient
cependant été relâchés.
Chaque jour, des groupes importants de détenus étaient
libérés. D’autres étaient transférés dans les camps allemands,
entre autres les officiers d'état-major, Ceux qui devaient prendre
part aux procès étaient dirigés soit directement sur Nuremberg,
soit sur Dachau, dès qu’on les avait rangés dans telle ou telle
Catégorie. De toute évidence, le camp de Ludwigsburg était en
voie de liquidation, car l’activité intense qu'on y déployait
en vue de classer les détenus rompait nettement avec les habi-
tudes américaines, J’attendais avec l’impatience que l’on devine
la décision qu'on allait prendre à mon égard. Comme je
YOyais que beaucoup d'étrangers, surtout des Ukrainiens, étaient
remis en liberté par groupes entiers, je sentais croître en moi
l'espoir de me voir bientôt relâché moi aussi.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 241
Cet espoir fut déçu une fois de plus. Ordre fut donné en
effet, on ne sait trop pourquoi, de remettre immédiatement Je
camp AUX autorités allemandes. Cette pASSAtON de Pouvoirs
devait être effective deux jours plus tard, c’est-à-dire le 11
février, date à laquelle le camp devrait passer aux mains des
dites autorités, Cette hâte aussi insolite qu'inexplicable, fit
e les opérations de classement furent-brusquement interrom-
és Pour simplifier les choses, les détenus furent partagés en
pee catégories : ceux qu’on avait décidé de remettre aux
3 ités allemandes, et ceux dont le cas n’ayait pas encore
mere nché. Les premiers, qui étaient les plus nombreux, seraient
tee ‘en détention à Ludwigsburg, dans le camp devenu
Aa #d ; les seconds seraient transférés à Dachau, seul camp
américain d’internés civils subsistant en Allemagne, en vue
d'achever leur classement. J'étais désolé. Cela retardait d autant
ma délivrance, sans compter que j'aurais à supporter une fois
de plus les désagréments d’un nes dans un RE.
les fatigues du voyage, les difficultés d’une nouvelle ee Fe
tout cela en plein hiver, par un froid intense. Il faudrait at = _
des semaines, des mois peut-être, avant que soient Re .
opérations de classement si malencontreusement — Hs = :
Notre transfert fut décidé pour le lendemain se =
le 10 février). Par une ironie du sort, je ER :
le camp de triste mémoire de Dachau le jour RE Es
signature du traité de paix entre les Etats-Unis (e
et la Roumanie. à £
Au matin du 10 février, tous ceux a LR
durent se lever à 4 heures. Il gelait à tel point LE ee
avions le souffle coupé. Nous fûmes entassés ne RE a
les uns par-dessus les autres ainsi que nous ee En irenf
pris l'habitude, dans des camions ouverts, qui RRRE Es es
à toute allure à la gare par les rues désertes es Ne ue
Aux fenêtres des maisons, nous pouvions enire Ms anions tt
des femmes et des enfants que le Tom LE
les jurons des cow-boys avaient effrayes : es
rideaux pour voir ce qui provoquait + ap RER
Notre convoi stoppa sur le quai SE = chat at
rame de wagons délabrés nous y atten e agon, Le plancher
commença à raison de vingt personnes p Mehe d'ordures gelées.
de ceux-ci était recouvert d’une épaisse C0
fortune, en
Dans chacun d'eux avait été installé un Re rot
tôle rouillée, auprès duquel se trouvait un >: en Rs
du wagon avait été percée pour faire ps Re
et branlant qui aboutissait au pee Es SRE sait
a
impossible de la fermer, car les r ;
ï
4
;
#
ns mt L re,
D RS, EP — ai ms
+
249 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
: : SE
dû glisser étaient tordus et mangés par la rouille. Nous n’avions
aucune provision de route. Avant même de partir, nous étions
déjà glacés jusqu'aux os. Que serait-ce à notre arrivée à
Dachau ?
Un soldat américain grimpa dans le wagon, les poches
pleines à craquer de chocolat et de cigarettes. Enfin, le train
s’ébranla. Il était onze heures passé et nous grelottions déjà
depuis un long moment. Le poêle ne réchauffait pas l’atmos-
phère. En revanche il dégageait une fumée noire et âcre qui
nous faisait tousser et déposait une couche de suie sur nos
visages. La sentinelle, après avoir fumé cigarette sur cigarette
et grignoté un bon nombre de tablettes de chocolat, nous
demanda si nous n’avions rien à lui vendre. Aussitôt, plusieurs
détenus fouillèrent dans leurs poches et retirèrent de leur
cachette divers objets, en particulier des bagues d'aluminium
fabriquées par les anciens concentrationnaires, dont même des
Papous n’auraient pas voulu. Notre sentinelle achetait ces bagues
à raison de 40 cigarettes et une tablette de chocolat chacune.
Satisfait, le soldat les enfila à ses doigts avec celles qu’il
possédait déjà, puis il s’assit Sur une chaise et piqua un somme,
son fusil à côté de dui. Si nous l’avions voulu, nous aurions pu
nous sauver le plus facilement du monde. Près de Dachau, il
finit par se réveiller et sursauta en s’apercevant qu'il avait
dormi si longtemps. Après avoir regardé tout autour de lui, il
parut content de voir que le compte y était. Il offrit une cigarette
à chacun de nous.
— Good boys! dit-il tout réjoui.
Nous arrivames à Dachau.
V
DACHAU
Dachau! Lieu de
célèbre par les atrocités
qu'une adroite propagand
épingle, avec un luxe: in
répulsion et au dégoût q
sinistre mémoire, rendu tristement
qu'y avaient perpétrées les Nazis, et
€ avait particulièrement montées en
oui de détails et de précisions, À la
ue je ressentais aujourd’hui en passant
me
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 243
le seuil de l’ancien camp nazi devenu camp américain, se mélait
pourtant une certaine curiosité, Tout bien considéré, je n'étais
pas fâché de pénétrer dans ce lieu d’horreur et d’avoir ainsi la
possibilité de faire par moi-même, et en toute impartialité, la
part du vrai et du faux dans tout ce que j'avais entendu dire
sur ce qui sy était passé, d'établir la comparaison entre la
propagande et la réalité.
Maïs que faisais-je moi-même dans ce camp ? Cette ques-
tion, je me l’étais déjà posée plus de mille fois depuis les pre-
miers jours de ma captivité, et jamais encore je n’ayais pu
trouver de réponse satisfaisante,
Tard dans-la nuit, notre convoi ralentit son allure et s’en-
gagea en grinçant sur la voie intérieure qui desservait le camp
de Dachau. Le train s'arrêta devant des hangars. Nous avions
sous les yeux le même spectacle que celui auquel nous avions
déjà assisté tant et tant de fois : des officiers du camp, Ciga-
rettes aux lèvres et les mains enfouies presque jusqu'aux coudes
dans les poches de leurs pantalons ; un essaim de sergents s’agi-
tant dans tous les sens, enrouës à force de hurler : Get going !
Get going! surgissant de l'ombre dans la lumière aveuglante
des phares, et y rentrant aussi soudainement. Nous n'aperce-
vions pas d’autre lumière que celle de ces phares braqués sur
le train, où les troïs cents nouveaux « hôtes » de Dachau atten-
daient en claquant des dents, le visage noirci et la gorge dessé-
chée par la fumée des poëles, qu’on leur donnât l'ordre de
descendre des wagons. Un peu plus loin, une unité de merce-
naires polonais attendait, l’arme à la bretelle, l'air mauvais, de
passer à l’action si besoin était.
Les cris des sergents redoublèrent d'intensité, et les Ge!
goëng ! reprirent de plus belle.
Nous sautâmes hors de nos wagons en jetant dans le noir,
pêle-mêle, tous nos bagages. Nous nous mimes aussitôt en
colonne, nos paquets à la main ou sur l'épaule. Les Polonais
nous encadrèrent et nous fûmes comptès et recomptés par les
sergents un nombre désespérant de fois.
— Lets go!
Notre colonne s’ébranla enfin, presque au pas de course,
et nous longeâmes une barrière de barbelès haute de plus de
4 mètres, puissamment éclairée par des projecteurs placés au
sommet de chaque poteau.
— C'est ici qu’on entre ? demandèrent plusieurs voix.
— Non, répondirent d'autres qui connaissaient les lieux.
< Re DE oh + VAS à PS
244 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
C’est l'hôpital. Nous avons encore deux bons kilomètres à faire
avant d'arriver au camp proprement dit.
Tous les cent pas, nous nous arrêtions pour souffler et
changer nos bagages de main. Nous avions pris avec nous tout
ce que nous avions pu, en prévision d’un internement de longue
durée, et cela pesait assez lourd, étant donné notre faiblesse,
Nous apercûmes enfin une porte monumentale sur laquelle
était écrit en grandes lettres noires : € S. S. Compound. »
s A
— Nous arrivons au logis, murmura quelqu'un à côté de
moi,
Plusieurs détenus étaient tombés en cours de route, épuisés
de fatigue, ou bien avaient glissé sur l’épaisse couche de glace
qui recouvrait le sol, Des Polonais étaient restés en arrière pour
les ramasser.
La colonne s’arrêta devant la porte du € S.S. Compound ».
Nous fûmes à nouveau comptés et recomptés, puis répartis en
groupes .de 50 chacun, Les groupes ainsi constitués passèrent
l’un après l’autre la grande porte du camp. Sur les deux côtés
de la grande allée qui partait de l'entrée, nous apercevions dans
la nuit les files de baraquements en bois.
Trois cents mètres plus loin, se trouvait une autre porte
barrée d’une double rangée de barbelés, Notre groupe s'arrêta
à nouveau et nous fûmes une fois de plus comptés.
— C’est le camp des W.C.! dit quelqu'un,
— Qu'est-ce que c’est, les W.C. ? s’enquit un autre.
— War Crimes, espèce de gourde ! Tu n’as jamais entendu
parler des criminels de guerre, peut-être ?
SE Mais qu'est-ce qu’on vient faire ici ? fit un troisième
“une voix tremblante,
— Demandee à ta grand-mère, elle te le dira!
Je profitai de notre halte à la porte du camp des War
Crimes pour attacher une ficelle à mes bagages afin de pouvoir
ainsi les traîner par terre, sur Ja glace, au lieu de les porter
Je regrettais de ne pas avoir eu cette idée plus tôt,
; Notre groupe fut mené à la baraque 135 par
visage rébarbatif, Le bâtiment était divisé en qua
Dans celui où nous fûmes dirigés,
de répartir les lits disponsles, Plein
tous ceux qui avaient
Couchettes du bas,
entendu,
un Kapo au
tre dortoirs.
le Kapo de salle entreprit
de sagesse, il décida que
plus de cinquante ans occuperaient les
dans la mésure où elles étaient libres, bien
tandis que les plus jeunes devraient se contenter des
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 245
couchettes supérieures, au premier où au second étage, selon
leur âge. Les lits disponibles, cependant, étaient dépourvus de
planches, car les détenus les avaient utilisées pour se chauffer,
le bois qu’ils recevaient chaque jour n’y suffisant pas. Le Kapo,
qui en tant qu’ancien garde-chiourme de camps nazis était
suspect de crimes de guerre, ce qui expliquait sa présence à
‘Dachau, fit appel aux locataires plus anciens, les priant de
prêter aux nouveaux arrivants quelques planches de leurs
propres lits.
— Demain vous en aurez d’autres, leur dit-il pour les
P
encourager. On en distribuera ; c’est promis,
Certains se laissèrent fléchir, mais la plupart firent la
sourde oreille. J’eus la chance d’avoir pour voisin de lit au
2° étage un jeune Autrichien à l'air sympathique, ancien offi-
cier S.S., lequel me céda obligeamment trois planches dont je
mis l’une sous ma tête, la seconde sous mon dos et la troisième
sous mes pieds. Malgré ma fatigue, je ne pus trouver le som-
meil. Il faisait trop froid. Le poële était éteint depuis longtemps
et dehors il gelait à pierre fendre. Tard dans la nuit, vers deux
ou trois heures du matin, le Kapo donna l’ordre d’éteindre
toutes les lumières et de ne plus faire de bruit, Chacun se
recroquevilla comme il put sur son lit de fortune, se demandant
ce qu’allaient nous apporter les jours suivants.
”
- À six heures du matin, le Kapo cria :
. — Tout le monde debout, Appel dans dix minutes devant la
baraque !
Chacun saufa hors du lit et s’habilla en hâte, sans même
prendre la peine de se laver. Dehors, un vent glacé nous trans-
perçait jusqu'aux os. Nous nous mimes sur cinq rangs et le
Kapo nous compta à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu'il fût
bien sûr qu'il ne manquait personne. Le caporal américain
arriva enfin. C’était un grand gaillard aux cheveux ébouriffés,
au front étroit, Il ne retirait sa cigarette de la bouche que pour
cracher. Il ne nous regarda même pas. Le Kapo fit son rapport
avec gravité, d’un air pénétré, tout comme au temps où il était
encore gardien dans un camp nazi.
— Al right ! dit le caporal. Après quoi il s’en fut, les deux
mains dans les poches et la cigarette au bec, vers une autre
baraque.
e Re F5
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
246
Nous réintégrâmes notre dortoir et le Kapo nous annonça
que personne n'avait le droit d’en sortir jusqu'à nouvel ordre :
dans une baraque voisine, quelqu'un manquait à l'appel.
Les yeux encore bouffis de sommeil, les détenus s’entas-
sèrent autour dù poêle où l’on avait allumé un feu anémique
en sacrifiant de nouvelles planches de lit Ghacun essayait de
se garantir du froid en se couvrant de tous les vieux vêtements,
de tous les chiffons en sa possession.
A notre grand soulagement, nous apprimes que nous
n’avions été placés que provisoirement dans la section des
War Crimes ; que bientôt nous serions transférés dans ce que
l’on appelait le « Camp libre ». A l'exception, toutefois, de ceux
d’entre nous qui étaient classés dans la catégorie des « criminels
de guerre». C’est toujours ainsi, paraît-il, que l’on procédait.
Chaque nouvel arrivant devait passer quelques jours dans le
«bunker», après quoi, suivant le cas, il était dirigé soit sur
le <camp libre», soit sur le camp spécial (Sonder-Lager), soit
sur le War Crimes Camp, à moins qu’il ne fût astreint à demeu-
rer en bunker. Comme nous étions trois cents, et que le bunker
était trop petit pour nous contenir tous, nous avions été mis,
pour plus de sûreté, en Sonder-Lager. C’est donc ici qu’il nous
fallait attendre la décision qui serait prise pour chacun de
nous en particulier,
C'était le jour de remise du courrier. La correspondance
était assurée d’une façon très irrégulière. Chaque détenu avait
le droit d'écrire une lettre et une carte postale tous les quinze
jours, détachées des formulaires du type «Prisoner of War »,
distribués à cet effet au début du mois. Ceux qui n’avaient pas
de formulaires devaient attendre le début du mois suivant
avant de pouvoir écrire. Personnellement, j'avais ce qu’il fallait,
mais j’hésitais cependant à écrire à ma famille, car j'avais
entendu dire que la censure du camp appliquait sur nos lettres
le cachet « War Crimes», et je ne voulais pas alarmer inutile-
ment les miens. Mais on me dit que toutes les lettres expédiées
de Dachau, quelle que fût la section, portaient le même cachet,
et je me décidai en conséquence à envoyer ma première lettre
de ce lieu mal famé, témoin de tant de misère humaine. Les
lettres Partaient bien, mais, ainsi que je Pappris, leur arrivée
À destination était fort aléatoire. Il en était de même des
ei Te Leo ces dernières sans
nous parvinssent re EE Reese ETES
ne tronyions Men Fe Se tou
plication.
Nous receyions ch
bouillie de farine,
aqué matin le tiers d’un pain et de la
avec parfois des flocons d'avoine ou -des
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 247
macaronis ; à midi, de la bouillie de pommes de terre et de
farine ; le soir de la soupe et 15 grammes de beurre on de
margarine , quelquefois 50 grammes de saucisse, En ce qui
concernait la nourriture, nous n’avions donc pas à nous plain-
dre. Le plus sensationnel, cependant, c’était les distributions de
tabac. Partout aïlleurs, dans Îles autres camps américains, cela
faisait des mois que les détenus n’en avaient plus touché. Ici,
au contraire, non seulement on en distribuaif, mais encore on
en donnait tellement que les fumeurs les plus invétérés ne
parvenaient pas à venir à bout de leur ration ! Chacun avait
droit à sept paquets de tabac par semaine, et il nous arrivait
souvent d’en recevoir davantage, Il ne fallait pas chercher à
comprendre...
Comme nous étions consignés dans notre baraque, il m'était
encore impossible de me rendre compte des dimensions exactes
du camp de Dachau, mais à en croire ceux qui s’y trouvaient
depuis longtemps, il était immense. C’était une véritable ville
formée de plusieurs camps distincts pour chaque catégorie
de détenus, plus un camp réservé spécialement aux femmes. Il
y avait des casernes pour les soldats américains, des villas
confortables pour les officiers, d’autres casernes pour les Polo-
nais, des bains-douches, d’immenses cuisines, des boulangeries,
des hôpitaux et même un tribunal. Bien que chaque camp füt
réservé à une cafégorie spéciale de détenus, les différences de
régime étaient minimes. Le traitement était pour ainsi dire
le même partout, sauf évidemment dans les < bunkers », soumis
au régime des prisons américaines, genre Oberursel. Ceci mis
à part, la nourriture, le courrier et l’ensemble des mesures
administratives étaient les mêmes pour tout Dachau.
Après le petit déjeuner, quelques-uns d’entre nous s’aven-
turèrent à l’autre bout de la baraque, dans ce que l’on appelait
les lavabos. Il y avait là deux fontaines circulaires, à hauteur
de ceinture, au centre desquelles rayonnaient des robinets,
comme les baleines d’un parapluie, L’ennui était que l’eau ne
coulait que par intermittence. Le soir le débit était, parait-il,
plus régulier. En revanche, l’un des murs comportait toute une
rangée de robinets au-dessus d’une rigole de béton. Ils étaient
malheureusement placés très bas, mais l’eau en coulait en per-
manence : il fallait donc se mettre à genoux pour pouvoir se
laver, mais c'était malgré tout mieux que rien.
Après nous être débarbouillés de facon sommaire, nous
courûmes nous réfugier à nouveau près du poêle. nl n'y avait
vraiment pas moyen de faire autrement tant il faisait froid par-
tout ailleurs dans le dortoir, Bientôt cependant, comme celui
a are don ane <
n
Ed dr ot ren er het onde da dub me
RTE Te
248 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
qui manquait à J’appel avait été retrouvé, la consigne fut.
levée, et la vie de la baraque reprit PHEARES) normal. En
conséquence, notre demeure fut presque prise d’assaut par les
agents du marché noir qui pullulaient au camp. Toute une
foule d'individus, aux visages marqués par de longues années
de camp de concentration, accoururent vers nous, les épaules
chargées de sacs contenant les marchandises les plus hétéro-
clites. Ils avaient flairé en chacun des nouveaux arrivants une
dupe possible, et s'empressaient de traiter avec nous avant que
nous ne soyons au Courant des prix qui avaient cours à Dachau.
Le bruit courait d’ailleurs que les Américains eux-mêmes, et
en tout cas les Polonais, étaient les premiers à approvisionner
ce marché noir, Comment aurait-on pu expliquer autrement la
présence entre les mains des détenus de café, cacao, sucre,
conserves de viande, qui avaient depuis longtemps disparu de
notre ordinaire ? Les fripouilles qui s’adonnaient à ce genre
de commerce étaient pour la plupart d'anciens concentration-
naires. J’en ai entendu un se vanter d’avoir douze ans de camp
de concentration. La seule différence entre sa situation d'hier
et celle d'aujourd'hui était que le camp, au lieu d’être alle-
mand, était maintenant américain, Mais, à part cela; il n’y avait
rien de changé pour lui. La monnaie d’échange, dans les tran-
sactions du marché noir, était le tabac. Une paire de souliers
neufs de bonne qualité valait 15 paquets ; une bonne chemise
en valait 8; un pain, 2 ou 3 paquets ; une livre de café 8 pa-
queis ; une livré de sucre, 6 paquets, etc, Comme tous ceux qui
arrivaient de Ludwigsburg n'avaient plus vu de tabac depuis
des mois, ils étaient prêts à vendre tout ce qu’ils avaient sur
eux pour se procurer celui qu’on leur offrait en échange, Le
tabac était fort bon marché à Dachau, étant donné la libéralité
avec laquelle les Américains le distribuaient. Le prix du paquet
était fixé à 30 marks, ce qui était relativement bon marché
comparé aux prix du dehors. Les cours de Dachau exerçaient
leur influence jusqu’à Munich, qui était la ville d'Allemagne
Où le tabac américain valait le moins cher. De Dachau, il en
sortait des quantités énormes qui allaient alimenter le marché
noir munichois,
Li
LE
- Le lendemain dans la matinée, la plupart des nouveaux
arrivants furent transférés de la section des War Crimes dans
le camp libre, Je m'y retrouvai en compagnie de plusieurs
vieilles Connaïissances de l’ancien ministère des Affaires étran-
Béres telles que von Dôr
Tadden. S'y trouvaient ég
nberg, von Haelm, Sohnleitér, von
alement certains grands industriels :
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 249
Henschel, Tengelmann, le Docteur Ringer, le chimiste Reppe,
le banquier Rummel, ainsi qu’un petit nombre de jeunes Rou-
mains qui avaient eu la déveine d’être incorporés de force
dans des unités S, S, après le 23 août 1944. Jhabitais avec
eux dans la baraque 153. Elle avait été évacuée peu de temps
auparavant par ses occupants, de sorte qu’elle avait été aussitôt
saccagée et pillée par les autres détenus, aïnsi que c’était la
coutume. Les lits n’avaient plus aucune planche ; toutes les
lampes avaient été volées et il manquait même des vitres aux
fenêtres, mais le poêle était toujours là et il fonctionnait bien.
Nous ne pouvions faire autrement que d’aller de baraque en
baraque implorer tous nos amis et connaissances de bien vouloir
nous céder une planche. Le résultat de cette quête fut plus que
décevant. Cependant, l’un de nous s’avisa de regarder par le
trou d’une serrure et aperçut dans une chambre fermée à clé
plusieurs lits intacts. La porte fut bientôt enfoncée et tout le
mobilier transporté en un clin d’œil dans notre baraque. Chacun
de nous eut de la sorte suffisamment de planches pour pouvoir
en garnir son lit. Comme la baraque 153 était restée vide très
longtemps, il était presque impossible de la réchauffer, bien
que le poêle dans lequel nous brülions toutes les planches inuti-
lisables ronflât sans discontinuer. Ea nuit surtout, le froid était
te] qu’il nous émpêchaïit de dormir. Il pénétrait par les inters-
tices des planches, par toutes les portes à moitié sorties de
leurs gonds comme par les fenêtres qu’on ne pouvait fermer,
tant leurs cadres étaient rouillés.
Le baron von Halem, ancien ambassadeur d’Allemagne à
Lisbonne, fut élu par nous chef de baraque. Malgré la vie
impossible que nous menions, notre bonne humeur ne nous
abandonna pas un seul instant. Nous formions un groupe assez
uni, et nos relations mutuelles étaient empreintes de suffisam-
ment de civilité pour nous faire oublier parfois l’endroit où
nous nous trouvions. Petit à petit, nous parvinmes à faire en
sorte que notre demeure fût relativement habitable. Pour le
service intérieur, nous fûmes répartis en plusieurs groupes
chargés chacun, à tour de rôle, d’une corvée différente : corvée
de cabinets, de balayage, de marmite, de bois, etc. Von Halem,
par égard pour moi, avait manifesté l’intention de m'épargner
certaines tâches particulièrement déplaisantes, comme celle qui
constituait à nettoyer les cabinets, mais je le priai de ne rien
faire dans ce sens, me refusant à voir mes _camarades de _capti-
vité me remplacer dans cette besogne, aussi répugnante fût-elle.
D
Le 17 février, je recus l’ordre de me rendre sur-le-champ
le lbs se.
250 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
à la direction du camp. J'étais assez perplexe, et ce n’est pas
sans inquiétude que je revêtis les habits d’un collègue, habits
marqués dans le dos, sur les genoux et sur les hanches, des
deux lettres P. W. (Prisoner of War), et sans lesquels je n’aurais
pu sortir par la porte principale. Je me présentai donc à la
Chancellerie. Là, je fus mis en présence d’un compatriote, le.
prêtre gréco-catholique Octavian Barlea, membre de la Mission
du Vatican auprès du quartier général américain de Franc-
fort. Barlea avait fait le voyage de Francfort à Dachau exprès
pour me voir. Il avait cédé aux instances de mon fils avec
lequel il était depuis longtemps en correspondance. Il avait
déjà cherché à me voir du temps où j'étais enfermé à Oberursel.
Il lui avait alors été répondu que je ne m’y trouvais pas. Le
fait qu’il ait pu découvrir ma présence à Dachau constituait
pour moi une énigme. L’entretien que nous eûmes fut des plus
étranges. J'étais évidemment fort touché de voir quelqu'un
d’étranger à ma famille s’intéresser aussi vivement à moi, mais
j'étais cependant surpris des questions qu’il me posait. Le père
Barlea semblait en effet s’intéresser plus particulièrement à la
nature de mes opinions politiques, par rapport à la situation
de fait existant en Roumanie. Il s’enquit de ce que je pensais
de l’attitude et de la politique du roi Michel et des principaux
dirigeants actuels de la Roumanie occupée (Groza, Tataresco,
Maniu, Stirbey). Barlea déclarait nourrir une admiration sans
bornes pour les Américains. Il me fut impossible de discerner
si les convictions qu'il affichait étaient sincères ou si -elles
n'étaient que l’écho des instructions politiques données par le
Vatican aux membres de la mission dont il faisait partie. Barlea
se déclarait prêt à entreprendre quelque chose en ma faveur,
mais il ne prit aucun engagement précis. Je ne pus discerner
si les questions inquisitoriales qu’il avait jugé bon de me poser
émanaient d’un sentiment naturel à un homme désireux de
savoir à qui il avait affaire avant d'intervenir en sa faveur,
ou bien si leur seul but était au contraire de recueillir
des informations en vue de l'édification d’un tiers, Quelles
qu’aient été ses intentions, la visite du père Barlea m’émut
beaucoup et me redonna à la fois courage et espoir dans l’ave-
nir,
M
LE
Le lendemain, j’eus la surprise de rencontrer dans la grande
allée du camp toute une foule dé vieilles connaissances, parmi
lesquelles le colonel baron von Mengden, autrefois chargé des
affaires roumaines à la section des attachés militaires de l’état-
major général allemand, Von Mengden n'étant pas officier
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 251
d'état-major ne pouvait donc pas se trouver ici en < détention
automatique », cette merveilleuse découverte juridique améri-
caine qui permettait de maintenir en prison des centaines de
milliers d'hommes auxquels on n’avait rien d’autre à reprocher
que d’avoir appartenu à certaines catégories de fonctionnaires
supérieurs, ce qui suffisait à les rendre suspects de sentiments
inamicaux à l’égard des Américains. Pourquoi donc avait-il été
arrêté ? Von Mengden me dit comment de Bärenkeller, où je
l'avais rencontré aux premiers jours de ma captivité, il avait
été transféré à Ludwigsburg, l’un des camps dont la réputation
était, à l’époque, des plus mauvaises. C'est là qu'étaient internés
tous-ceux-que l’on soupçonnait d’avoir commis des crimes de
guerre. Le régime y était des plus féroces, les € passages à
tabac» et les tortures de pratique courante. Von Mengden avait
eu la malchance, au cours d’un interrogatoire de déplaire à
un caporal américain pris de boisson, auquel sa figure de
colonel avait probablement déplu, et qui le déclara « suspect ».
Il n’en fallut pas plus pour qu’il fût dirigé sur le camp n° 73,
celui de Ludwigsburg. Von Mengden, en me racontant son
arrivée au camp, avait la gorge serrée. Conduit dans une petite
salle complètement vide, il s'était trouvé en présence de deux
solides gaillards dont l’un était nu jusqu'à la ceinture. Ce
colosse lui intima l’ordre de se déshabiller complètement, non
sans-lui avoir fait auparavant les poches. Puis, sauvagement, il
le frappa du poing au creux de l'estomac. Le colonel s’écroula.
Un seau d’eau le fit revenir à lui et le second des deux acolytes
le releva. Nouveau coup de poing dans le ventre. Remis sur
pied et adossé à la cloison, ses deux bourreaux entreprirent
alors de lui marteler la mâchoire. Von Mengden me montra les
alvéoles vides de dents qui lui rappelaient cette séance de boxe
où il tenait le rôle de punching-ball. Il fut abandonné, couvert
de-sang, dans la pièce où il ne revint à lui que beaucoup plus
tard. On ne lui expliqua jamais pourquoi on lavait traité de
la sorte. Un soldat vint le chercher, lui ordonna de se rhabiller
et le conduisit dans un block.
De Ludwigsburg, von Mengden erra de camp en camp, mais
toujours dans les plus mauvais, tel Zupfenhausen. I finit par
aboutir à Dachau, à la section des War Crimes». Trainant
toujours l’étiquette de «suspect ». Il y demeura de longs mois,
astreint à un régime des plus pénibles, sans que personne ne
se souciât jamais de vérifier le bien-fondé de l'accusation portée
contre lui. Un jour, à Bärenkeller, un ivrogne l'avait déclaré
suspect une fois pour toutes aux yeux des autorités.
Après avoir séjourné pendant plus d’un an à la section
des. War Crimes, il avait été transféré, sans explications, au
«
252 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
camp libre. Cela faisait déjà plusieurs mois qu’il s’y trouvait
et il n’avait toujours pas la moindre idée de ce qui avait Li
provoquer son arrestation, alors que tous ses collègues %
ême grade avaient été depuis longtemps déjà remis en liberté,
En sa qualité de vieux Pensionnaire de Dachau, von
Mengden me fit une description fidèle de l'endroit. Je lui
demandai où se trouvaient les installations célèbres
révolté l'humanité tout entière, et où avaient été to
sieurs centaines de milliers de personnes lorsque
aux mains des nazis :
qui avaient
rturées plu-
Dachau était
chambres à gaz, crématoires, etc.
Von Mengden me regarda d’un air soudain ironique. :
— Vous n’aurez pas l’occasion de les voir, me dit-il, on a
renoncé à les faire visiter. Au début, tous ceux qui étaient
amenés au camp étaient conduits obligatoirement à la chambre
à gaz, et on la leur montrait complaisamment, dans le but sans
doute d’éveiller soit leur compassion, soit leur réprobation,
soit leur rémords,
— Et pourquoi n’en est-il plus ainsi?
— Pour la raison toute simple que les réactions des visi-
teurs était loin de répondre à celles qu’on attendait d’eux.
— Je ne comprends pas.
— Pour tout esprit impartial, il apparaissait en effet évi-
dent que le nombre des victimes que lon prétendait avoir péri
gazées et brüûülées était hors de proportion avec les dimensions
des installations incriminées. La capacité de ces dernières
était si réduite que, même utilisées à plein rendement, elles .
n'auraient jamais pu anéantir le nombre exorbitant de vic-
times qu'on a porté à l'actif de Dachau. On à avancé le chiffre
de 200.000 supplicés. Ce chiffre comporte au moins un zéro
de trop.
— Vous trouvez, peut-être, que cela n’est pas suffisant ?
Il ne s’indigna pas. Il eut seulement un sourire triste:
— Vous auriez raison, si ce chiffre déjà notoirement plus
faible ne comprenait pas, comme le savent tous ceux qui ont
vécu à Dachau alors qu’il était nazi, le nombre de ceux qui
sont morts des suites de l’épidémie qui a ravagé le camp ; ainsi
que celui des victimes des bombardements alliés sur Munich,
lesquelles ont été amenées ici pour y être incinérées. La preuve
est maintenant faite — et il faudra bien que l'humanité entière
en soit informée un jour ou l’autre — que parmi les milliers
de photos qui ont été répandues à travers le monde pour stig-
- hagée et où une scène a été
LES PETITS-FILS DE L'ONGLE SAM 253
matiser les horreurs nazies, de nombreuses personnes ont
reconnu les cadavres de parents ou d’amis tués lors des bom-
bardements alliés, et brûlés au crématoire de Dachau.
—— Cela est peut-être vrai, et je l’ai déjà entendu dire, mais
personne ne saurait nier que de nombreux israélites, et avec
eux des criminels de droit commun, onf été d’abord gazés puis
incinérés au crématoire de Dachau. É
_ Cela est malheureusement vrai. Il n'empêche cependant
que leur nombre a été intentionnellement gonflé pour les
besoins de la cause, en l’occurrence la propagande que nous
connaissons bien, et dans de telles proportions qu’il est apparu
- invraisemblable à tout observateur impartial.
< C’est pourquoi, conclut-il, on ne fait plus visiter à per-
sonne les crématoires de Dachau. >»
Personnellement, je n’eus pas l’occasion de visiter ces lieux
d’épouvante, mais il me fut donné de constater, que le témoi-
gnage de tous ceux qui avaient pu le faire concordait avec
celui de von Mengden.
Un jour, je vis passer dans l'allée principale du camp un
groupe d'individus, sales, mal rasés, mal vêtus, l’air anxieux.
Avec eux, Se trouvaient plusieurs femmes. Ils étaient encadrés
pas des soldats polonais. Je demandai à un vieux pensionnaire
du camp s’il savait qui étaient ces gens.
— Ts vont au Schaubühne, au théâtre, me répondit-il.
Chaque jour on y donne une représentation. Ce sont d’anciens
prisonniers des K. Z. nazis. Ils constituent le public. N'ayant
rien de mieux à faire, ils ont accepté de travailler au service
des Américains. Ils habitent le camp, sont bien nourris et ser-
vent aux confrontations.
Je ne comprenais toujours pas.
— Tous ceux qui sont internés aux War Crimes sont pour
la plupart d'anciens gardes-chiourmes nazis. On en amène
chaque jour un groupe dans une baraque spécialement amé-
installée, comme dans un théâtre.
Les: # Suspects » sont introduits un à un sur la scène, où un
projecteur les éclaire en plein, ei on les oblige à faire quelque
PAS, à se tourner, à se montrer de face et de profil tout comme
des mannequins lors d’une présentation chez un couturier. Les
Spectateurs sont ]à pour les identifier, pour dire quels sont
CEUX qui se sont rendus coupables de mauvais traitements ou
254 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
de crimes sur la Personne des ancien
Lorsque l'un des suspects monte sur scène, le «€ régisset
annonce par exemple : « Vous avez devant vous ee a :
gardien au camp de Buchenwald. Y at-il quelqu'un qui ait a
affaire à lui ? » Remous dans Ja salle, puis, selon le cas m Fe
mures d’hésitation ou bien au contraire agitation menaces te
lements hystériques. Lorsque le « suspect » n'est Feet ee
personne, il passe en « réserve », et attendra d’être Das
à d’autres spectateurs. Mais s’il est reconnu, l’enquête De
mence aussitôt et le suspect est passé au crible. Pour qu’un
suspect soit reconnu coupable, il est suffisant que deux specta-
teurs témoignent lavoir vu donner une gifle à un détenn ou
injurier l’un d’eux, ou faire partie d’un peloton d'exécution
Presque toujours, le suspect mis en cause proteste de son oo
cence, s’indigne, prétend qu’on l’a confondu avec quelque autre
Jui ressemblant, affirme qu'il n’a jamais fait partie du service
de garde de tel ou tel Camp, etc. Si deux anciens détenus des
Camps nazis persistent à le reconnaître, l’homme est automati-
quement et définitivement inculpé de crimes de guerre. Quant
à se disculper, il ny doit pas songer. C’est matériellement
impossible,
S Concentrationnaires.
Cette curieuse façon de rendre la justice est en elle-même
des plus révélatrices. Elle est renouvelée des méthodes em-
ployées au moyen âge. Elle procède de celles de l’inquisition
et des plus sombres époques de l’histoire,
Est-il besoin d’ajouter qu’elle est indigne d’une nation
civilisée ? La plupart des pauvres bougres jetés ainsi en pâture -
aux « spectateurs » étaient innocents. Soldats, en service com-
mandé ils n’avaient fait qu’exécuter lés ordres reçus. Eussent-
ils, d’aventure, été coupables, que les résultats en majeure
partie négatifs de ce Schaubühne auraient été là pour démontrer
labsurdité du système. Comment une nation civilisée en est-elle
venue à se comporter de la sorte envers des êtres humains ?
N’a-t-elle pas d’autres méthodes à sa disposition pour découvrir
les vrais coupables ?
Combien de fois a-t-on vu des hommes qualifiés de « sus-
pects » par suite d’une similitude. de nom ? On ne compte plus
les Meyer, anciens soldats S.S, maintenus en prison deux années
durant, maltraités et tenus pour criminels de guerre parce :
qu’un autre Meyer avait été dénoncé, mais était demeuré insai-
sissable,
Les « suspects » n'étaient pas les seuls à monter sur les
planches du Schaubühne. On y poussait en effet souvent cér-
taines personnalités marquantes du régime nazi, évidemment
des spectateurs, par Ÿ « enquêteur > américain :
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 255
pas pour être confrontées avec leurs victimes ou avec les
témoins de leurs crimes supposés, mais simplement pour le
plaisir pervers de les voir servir .de cible aux quolibets des
« spectateurs ». Tenir à sa merci, Sous 1e lumière crue des
projecteurs, un des anciens dirigeants de l’Allemagne, et pour
voir l’accabler de lazzis, d’injures, de menaces, ne constituait-il
pas, pour la foule, un divertissement de qualité ?
C’est à un spectacle de cé genre que fut forcé de participer
un jour < Obergruppenführer » et Général S.S. Jüttner. Voici
les questions qui lui furent posées, pour la pre grande joie
== Vous êtes un fameux buveur, n'est-ce pas ? Du reste tous
les chefs nazis étaient des ivrognes, n'est-il pas vrai?
_—_ Comment se fait-il que vous ayez atteint un grade si -
ébce que tu as connu €< madame Hitler » ?
= FEst-i] vrai qu’elle avait du sex-appeal ?
Etc etc:
Je laisse juge le lecteur.
L'hiver semblait ne jamais devoir finir. Dans notre baraqus,
nous grelottions. Nous nous pressions frileusement autour du
poêle. La nuit, c'était pire que le jour. Le froid nous transper-
çait. Dès l’aube, nous nous levions pour battre la semelle.
Le camp tout entier était comme engourdi. Les milliers
d’internés, ceux de la section War Crimes comme ceux du camp
libre, demeuraient toute la journée à l'intérieur des baraques.
Le seul événement marquant était l'apparition d’une quelconque
commission étrangère, laquelle « venait chercher de la mar-
chandise à conduire aux abattoirs ». Ces commissions, polo-
naises, tchèques, françaises, se süccédaient à un rythme rapide.
Elles faisaient la chasse aux «criminels ». Il suffisait qu'un
détenu ait rempli une fonction quelconque dans l’administra-
tion allemande d’un territoire occupé pendant la guerre, pour
qu’il se voie réclamé « pour enquête » par les commissaires du
Pays dont faisait partie ce territoire, puis jugé par les tribu-
naux du dit pays. L'arrivée à Dachau d’une de ces commis-
sions était toujours suivie d’un transfert massif de détenus.
Entre temps, la voie de garage du camp devenait le siège
d'une activité fébrile ; les wagons étaient préparés en vue
du voyage. L'opération était assez compliquée, car les voitures,
256 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE, SAM
devaient être transformées chacune en une sorte de cage dont
la porte était des plus étroites, de sorte qu'on-ne pouyaie y
pénétrer qu’en rampant. Le poële en tôle qui se trouvait à l’in-
térieur dégageait plus de fumée que de chaleur. Chaque wagon
était relié aux autres par téléphone, de sorte que les sentinelles
pouvaient communiquer entre elles au cas où serait survenu un
incident quelconque. Les « criminels » étaient entassés par 20
ou 25 dans chaque wagon. Ils passaient par la petite chatière,
(la porte principale était condamnée) et on leur remettait des
provisions pour toute la durée du voyage, ainsi que deux ou
trois boîtes en fer-blanc pour y faire leurs besoins, Après quoi
on tirait le volet et le wagon était déclaré paré pour le voyage.
Les € criminels >» que l’on expédiait de la sorte en Pologne, en
France, en Tchécoslovaquie, etc., n'étaient prévenus qu’à la
dernière minute. Ils avaient tout juste le temps de rassembler
leurs affaires personnelles. Ils étaient d'habitude conduits en
premier lieu au bunker, pour vérification. Là, on leur prenait
tout ce qui était susceptible de servir d’instrument de suicide.
Cette opération était généralement accompagnée d’un délestage
généralisé, et tout ce qui présentait un intérêt quelconque aux
yeux des soldats chargés de l’inspection était systématiquement
confisqué. A chaque transport de ce genre, les suicides élaïent
assez fréquents. Ceux qui avaient effectivement commis des
crimes n'étaient pas les seuls à mettre fin à leurs jours. Il y
avait aussi tous ceux qui étaient à bout de nerfs et auxquels la
perspective de la vie misérable qui les attendait dans une pri-
son tchèque ou polonaise était insupportable. Il suffisait d’un
coup de lame de rasoir pour s'ouvrir les veines du poignet.
Faute de lame, certains désespérés avaient recours à d’autres
moyens, particulièrement atroces, et se dépêchaient de se tuer
durant les quelques instants qui précédaient leur entrée au
bunker, C’est ainsi qu’un vieux général, en apprenant qu'il
allait être remis aux autorités polonaises, n’hésita pas à se
faire harakiri en se servant d’un vieux couteau tout ébréché.
D’autres réussissaient à dissimuler sur eux une lame qu'ils
utilisaient durant le voyage,
Le caractère particulièrement tragique de ces transferts
avait été amèrement mis en évidence par l'expression qu’on
leur avait consacrée : « Achats aux abattoirs de Dachau. »
On ne pouvait apprendre ce qui se passait lors de chacün
de res transferts sans s’en indigner.
Es
Un jour, l’un Ye 4 A
vint taire une ue DS he nn Lie REA p'ucCrines
qui habitait notre bara-
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 257
que: Il avait pu s’éloigner sans se faire remarquer de la corvée
à laquelle il travaillait, Il était aux War Crimes pour avoir été
soldat S,S. et gardien dans un camp de concentration : c’est
pourquoi il était depuis plusieurs années déjà « suspect de
crimes de guerre ».
I] nous raconta avec indignation comment un jour il avait
été conduit, en compagnie de plusieurs codétenus, au créma-
toire du camp. Là, ils avaient été obligés de servir de figurants
pour un film qu’on tournait. On leur avait ordonné de se
déshabiller et de se placer derrière un rideau de flammes arti-
ficielles, Ceux qui verraient le film auraient ainsi l’impression
de les voir brûler vivants. Ces plans, pour paraître véridiques,
devaient être réalisés avec beaucoup de soin. Les hommes
choisis pour y figurer n'étaient pas prévenus du rôle qu’ils
auraient à jouer, de sorte qu’ils ne savaient pas exactement ce
dont il s'agissait, Soit par ignorance, soit par crainte d’éven-
tuelles représailles, ils se prêtèrent à cette mystification ma-
cabre, Par la suite, on leur demanda de venir tourner d’autres
plans, mais ils refusèrent et les « metteurs en scène » n’insis-
tèrent pas. Ils préféraient sans doute aller quérir d’autres
naïfs.
L'existence que menaient tous les occupants de la baraque
153 était d'une monotonie désespérante. Le matin à six heures,
nous étions tirés de notre sommeil pour nous rendre à l'appel.
Chaque jour, à heure fixe, nous nous rassemblions dehors,
devant la baraque. L'appel n’avait jamais lieu, car le caporal
américain qui en était chargé était bien trop paresseux pour
se lever de si bonne heure. Nous étions néanmoins forcés
d'aller grelotter chaque matin un bon quart d'heure dans la
neige, en attendant qu’on nous donne l’ordre de rentrer.
Ce qui nous exaspérait le plus, c'était la situation créée par
le mauvais fonctionnement du service postal. A Dachau, étaient
enfermés environ 12.000 détenus. Or il y avait, paraît-il, seu-
lement dix personnes au service de la censure. Evidemment,
elles ne pouvaient suffire à la tâche, et le courrier s'accumu-
lait. Des milliers ét des milliers de lettres se trouvaient ainsi
bloquées, et nous arrivaient avec des semaines de retard. Par-
fois, les réclamations étaient si nombreuses qu’elles parvenaient
jusqu'aux autorités supérieures qui décidaient de faire lever les
vannes retenant notre courrier. Plusieurs dizaines de milliers
de lettres se déversaient alors sur le camp, et il arrivait qu’un
détenu en reçoive plus de dix à la fois, dont aucune n’était
17
Sons CT
RE .
258 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
censurée, Puis les vannes se refermaient et le CONS ES
mençait à s’accumuler par tonnes à la censure. ET ee
É iquà i rès la fiu de
voulu que l’on m’expliquât pourquoi, deux ans après : s
hostilités, on jugeait nécessaire de maintenir un service de cen-
sure...
pas, bien au contraire, La pénurie alimentaire, l'incapacité
notoire des dirigeants, le manque de plan et de moyens qui
faisaient que les meilleurs intentions demeuraient lettre morte,
la généralisation du marché noir, tout cela avait pour résultat
une démoralisation croissante de la nation, démoralisation
dont les proportions devenaient alarmantes. L’horizon inter-
national était sombre, bouché. Pas la moindre lueur d'espoir,
rien qui se révélât de nature à redonner à l’Europe le goût de
vivre et de prospérer. La plupart des nations, des chefs d'Etat
limitaient leur politique à des prises de position vindicatives
ou tout simplement négatives. Dans cette atmosphère de décou-
ragement, se creusait- de jour en jour davantage le fossé qui
séparait maintenant l'Est et l'Ouest, et s’accentuait l’antago-
nisme qui opposait les deux impéralismes rivaux : le russe-et
l'américain. Tant bien que mal, on était arrivé à conclure des
traités de paix avec les pays dits « satellites >», mais il était
déjà évident que l’application effective de ces traités dépendait
essentiellement de la position de l’Allemagne en Europe et du
statut qui lui serait donné.
La conférence de Moscou, où les pays participants s'étaient
proposé de jeter les bases de ce futur statut et donc de décider
de l'avenir de l’Europe, semblait n’avoir d’autre but que de
vérifier les positions acquises par Iles deux grands impéria-
lismes rivaux. Ces derniers, en prétendant poser la première
pierre du futur édifice allemand, n’avaient rien d’autre en vue
que de placer l'Allemagne dans leur zone d’influence respec-
tive. D’où la difficulté à s'entendre sur ce problème de façon
claire et définitive,
Quant aux malheureux internés qui étaient encore parqués
comme du bétail deux ans après la fin des hostilités, un peu
partout en Allemagne, les événements internationaux qui
avaient obligé la politique américaine à s'orienter différem-
ment devaient se répercuter sur leur situation. Il était en
effet absurde dé continuer à maintenir derrière des barbelés
des centaines de milliers d'hommes qui, dans leur immense
majorité, n'avaient fait autre chose que servir leur patrie. En
réponse à cette nouvelle orientation politique de Washington, il
semblait que l'opinion publique américaine commençât à se
LRAPATTOR & 24
, 17: .
Dans le reste de l’Allemagne, les choses ne s’amélioraient
a
?
x
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 259
dégager de l'influence démoniaque des forces qui lui avaient
fait accepter le joug des servitudes imposées par le traité
d'alliance avec la Russie soviétique. Subjugués par ces in-
fluences néfastes, les Américains s'étaient révélés incapables
de réaliser quoi que ce soit de constructif dans l’Europe
d’après guerre, notamment en Allemagne. Ils avaient ainsi
contribué dans une large mesure à saper ce qui pouvait encore
demeurer dans ce pays d'assises morales. A y bien réfléchir,
ils n'avaient pas tellement, comme ils le prétendaient, recher-
ché le châtiment de ceux qui s’étaient rendus coupables d’in-
fractions aux lois et coutumes internationales, on avaient com-
mis des actes qui de toute évidence faisaient de leurs auteuxs
des criminels de droit commun. Un autre mobile les guidait.
Aussi bien en zone russe, où toutes les valeurs nationales alle-
mandes étaient délibérément sacrifiées aux exigences de l’ex-
pansion communiste, qu’en zone américaine où tout était subor-
donné à la soif de vengeance, les valeurs nationales étaient
poursuivies avec acharnement et détruites sans pitié, afin d’an-
nihiler toute velléité de résistance morale du peuple allemand.
Quel autre sens auraient pu avoir d’une part les privations
de liberté ou les punitions dont se voyaient frappés tous ceux
qui n’avaient fait que leur devoir en servant leur patrie, et
d’autre part la mise au pinacle des traîtres et des incapables
qu’on présentait comme des démocrates modèles ? On en était
arrivé à punir ceux qui, dans l'exercice de leurs fonctions,
avaient eu à poursuivre des traîtres ou des déserteurs! Le
maintien de centaines de milliers d'hommes dans des camps,
et l'impossibilité de leur reprocher rien d’autre que leurs
opinions politiques ou d’avoir exercé des fonctions administra-
tives, ne pouvait signifier autre chose que la volonté délibérée
de détruire les valeurs nationales du peuple allemand.
A cette époque, cependant, lantagonisme entre les deux
impérialismes, le russe et l’américaïin, devenait de jour en jour
plus aigu ; l'opinion publique américaine revenait de ses erreurs,
mais on ne pouvait pas pour autant changer les choses du jour
au lendemain. L’hypocrisie avec laquelle on avait réussi à en-
dormir l'opinion avait poussé des racines beaucoup trop pro-
fondément pour qu’il fût possible de les arracher sans d'infinies
précautions. Une des premières conséquences de cette évolu-
tion fut la liquidation des camps de concentration en Allemagne
et en Autriche. La mesure n'était d’ailleurs par radicale. On
abolissait définitivement les camps américains, mais en leur
lieu et place on créait de nouveaux camps allemands I est
vrai qu'à cette occasion des dizaines de milliers d'hommes
furent remis en liberté, mais il est non moins vrai que des
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
260
autres ne firent que changer d’enseigne.
Au reste, les nouveaux Camps n'étaient allemands que de nom,
et les Américains en étaient toujours les maitres, car perte
ne pouvait être remis en liberté sans leur ASSSHUmÈT É s
Américains s'étaient ainsi hypocritement déchargés de Jeurs
responsabilités sur le dos des autorités allemandes, mais la
réalité m'avait pas changé et les détenus restaient comme par
le passé, Sous surveillance américaine. L'essentiel SH que le
gouvernement militaire américain soit en mesure Œannonesr à
l'opinion publique internationale qu’en Allemagne n existait plus
3
aucun camp de concentration américain, à l'exception bien
entendu de Dachau.
Quant au maintien de ce dernier camp, au renom sinistre,
il semblait qu’un fort courant d'opinion aux Etats-Unis lui fût
nettement hostile. À certains signes, nous pouvions aisément
deviner que Dachau lui aussi allait bientôt être dissous. Une
vive activité commençait à s’y déployer. On triait les prison-
niers. Les non-e automatiques» étaient aussitôt rendus à Ja
liberté, Les autres étaient remis aux autorités allemandes. Bien
sûr, les prisonniers étaient heureux d’entrevoir la fin de leur
calvaire, mais la détention aussi absurde qu’inutile qu’ils
avaient dû subir durant de si longs mois avait rempli leur
âme d’amertume. J’ai toujours été impressionné par la haine
que les Américains avaient réussi à faire naître dans le cœur
et l'esprit des Allemands. Dans les nombreux camps par
lesquels j'étais passé, j'avais vécu au milieu des gens les plus
différents, aussi bien par leur origine que par leur profession
ou leur milieu. Cest donc en parfaite connaissance de cause
que je peux affirmer ne jamais avoir vu lun d’eux ne pas
ressentir à l'égard des Américains une sorte de mépris haineux.
Je me suis toujours efforcé d'analyser ce sentiment avec le plus
grand calme, en toute impartialité, et je crois pouvoir affirmer
qu’il n’était dû ni aux privations subies ni aux vaines brimades
dont nous avions été trop souvent les victimes, et qui avaient
pour origine le côté foncièrement primaire de lAméricain
moyen et non sa méchanceté, Il n’était dû ni à l’insupportable
fatuité de prétendus «éducateurs», pour la plupart ignares,
grossiers, totalement dépourvus des plus élémentaires notions
de civilité, ni à leur ridicule-prétention de rééduquer les Alle-
mands, ni même à leur hypocrisie manifeste; au contraste
flagrant entre leurs déclarations et la réalité, c’est-à-dire les
actes de banditisme, l’indécence, la vulgarité et parfois la
cruauté de tous ces prétendus «missionnaires» de la démo-
SIA en Europe. La véritablè cause de cette haine et de ce
mépris était la déception douloureuse provoquée par leur
dizaines de milliers d’
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 261
ignorance totale des problèmes européens et leur incapacité
à réorganiser le monde en se fondant sur la justice et le bon
sens, ce qu’ils avaient pourtant expressément promis de faire,
et ce pourquoi ils prétendaient être entrés en guerre. Les
hommes les plus simples ne pardonnaient pas à leurs vainqueurs
de les avoir trompés, de les avoir déçus.
Il était particulièrement pénible de se rendre à Pévidence,
à une époque où le monde n’avait d'autre choix qu'entre les
Etats-Unis, qui avaient comme je viens de le noter, déçu tous
ceux qui avaient cru en eux et en leurs possibilités, et le
communisme soviétique, contre lequel l’esprit des Européens
se révoltait par un instinct de conservation facile à com-
prendre.
C’est dans la seconde moitié du mois de mars 1947 que
commença la liquidation du camp de Dachau. Elle débuta
par le camp libre, où des miliers d'hommes attendaient depuis
des mois la délivrance. Chacun eut à compléter de nouveaux
questionnaires, lesquels servaient de préliminaires aux inter-
rogatoires. Ces formalités n’avaient d’autre but que de masquer
Vinutilité d’une détention qui n’avait déjà que trop duré. Ceci
fait, la liquidation proprement dite commença. Chaque jour
des centaines de détenus étaient renvoyés à leurs foyers;
d'autres centaines, considérés comme «automatiques» étaient
transférés dans les camps allemands pour y être « dénazifiés >.
Personne, semblait-il, ne devait continuer à résider à Dachau.
Dans notre baraque on lut une longue liste, d’au moins soixante
noms d’internés, lesquels étaient déclarés «CG. O. C.», c’est-à-
dire à la disposition du ministère public au Tribunal de Nu-
remberg (Chief of Council), soit comme témoins pour les procès
qui allaient s’y dérouler, soit comme accusés (fonctionnaires
du ministère des Affaires étrangères, représentants de la grande
industrie, principaux chefs militaires, etc.).
Tous ces prisonniers furent transférés de leurs baraques
dans un local réservé à eux seuls. On tenait à les avoir sous
la main, en cas d’un éventuel interrogatoire à Dachau même,
ou d’un transfert inopiné à Nuremberg. Cette liste de soixante
détenus C. O0. G comprenait tous les personnages les plus
importants habitant notre baraque, à l'exception de Henschel
et de moi-même, ce qui nous amena à penser que nous avions
été rayés de la liste I. M. T. (International Military Tribunal)
devenu à présent C. O. C., ce qui était exactement : même
chose, à cela près que les initiales avaient changé. Nous nous
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
262
félicitions tous deux d’avoir échappé à cette tuile, qui n'aurait
fait que retarder davantag
ES TRS :
cratique justice américaine nava fret
micux que d’enfermer les témoins des différents procès qui
allaient se dérouler à Nuremberg, dans des cellules individuelles,
et de les soumettre au régime des criminels qu'on s’apprêtait
à juger. C’est ainsi que von Dürnberg, von Halem, le banquier
Rummel, l'industriel Tengelmann, le directeur ministériel Dank-
waerts, les chimistes Reppe et Ringer, les diplomates Sohnleiter,
von Tadden et Senner, etc., furent transférés dans le baraque-
ment réservé aux C. O. C.
Tous ceux qui avaient rempli le formulaire de rigueur
devaient subir un simulacre d’interrogatoire, et un beau matin
mon tour arriva. Henschel m’y avait précédé de quelques jours,
On lui avait promis sa libération pour une date proche. J'étais
donc plein d’espoir lorsque je me rendis à la chancellerie,
Celui qui s’apprêtait à m'interroger était un jeune Amé-
ricain, probablement un étudiant. Il paraissait très timide. Il
m'invita à m’asseoir, et plongea le nez dans mon dossier.
— Qui donc à écrit ceci? me demanda-t-il en s’arrêtant
de lire un des papiers.
— J'ignore de quoi il s’agit, répondis-je.
— Ce n’est rien! Ce n’est rien ! reprit-il en avalant sa
salive, Tout est en règle,
J'avais cependant remarqué, au bas du papier qu’il avait
en main, la signature de mon fils. J'en avais déduit que le
papier en question devait être la pétition que mon fils avait
adressée au quartier général américain de Francfort, pour
protester contre mon éventuelle extradition.
— Qu'est-ce que la « Garde de Fer >»? me demanda le pré-
posé aux enquêtes. :
FR C'était un mouvement politique d’aspirations nationa-
listes et de caractère fasciste, qui a existé autrefois en Rôu-
manie,
— En avez-vous fait partie ?
— Non, jamais,
Mon interlocuteur semblait fatigué à l’extré
ué à l’extr ’arrêtai
pas de bâiller. 8 xtrême et n’arrêtait
— Pardon ! me dit-
il en mett i
Il sourit d’un air gêné. ant Ja main devant sa bouche.
Je m'inclinai, puis il reprit :
e encore notre libération. La démo- =
it en effet rien trouvé de.
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 263
— Vous avez été général ?
1
— Je le suis encore, répondis-je.
Il plongea à nouveau le nez dans mon dossier et se mit
à le compulser rapidement.
— En vérité, me dit-il, votre cas est nouveau pour moi, et
je ne sais trop que vous dire. Il vous faudra sans doute rester
interné quelque temps encore.
— Mais pourquoi donc ? m’exclamai-je.
— Votre situation n’est pas très claire. Voyez-vous, la
Roumanie a été en guerre avec les Etats-Unis.
— Mais quelle importance cela peut-il encore avoir ? La
guerre est finie depuis longtemps, et le traité de païx entre les
Etats-Unis et la Roumanie a même été signé ! Que voulez-vous
de plus ? Le fait que la Roumanie et les Etats-Unis se soient
trouvés jadis en guerre à la suite d’un malheureux concours
de circonstances, ne va tout de même pas m’obliger à rester
votre prisonnier jusqu'à la fin des temps Nous sommes en
paix à présent.
— La paix ? Mieux vaut n’en pas parler me répondit-il
avec un sourire triste.
Je le regardai avec étonnement, car je ne comprenais
pas très bien ce qu’il avait en tête en me parlant de la sorte.
Le traité de paix signé par les Etats-Unis n’était-il donc pas
pris au sérieux ?
— Vous ne pourrez pas rentrer en Roumanie avant long-
temps, me dit-il d’un ton bienveillant.
— Je ne crois pas en effet que ce soit le moment.
— Voilà ce que je vais faire, reprit-il, non sans avoir
hésité un moment. Je ne peux, quant à moi, rien vous dire de
précis. Revenez cet après-midi. Entre temps je demanderai des
instructions.
Je pris congé de lui, mais bien qu'un peu anxieux, je
naugurais cependant pas trop de mal de l'issue de noire
entrevue, Ma remise en liberté n’était sans doute plus très
lointaine.
après-midi, je retournai voir le jeune timide.
_— J'ai examiné votre dossier, me dit-il. Jusqu'à présent,
vous avez été en détention «automatique »: Mais vous avez
érer être relâché
cessé de l'être, de sorte que vous pouvez esp
ES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
264
i i jouta-t-il, sa
d'ici trois à quatre semaines. Bien entendu, ajou , sauf
opposition du quartier général.
À 4 : ù 1 g
Je respirai. Rien n’aurait pu me causer une P us grande
oie.
_— Alors ? me demandèrent mes compagnons de baraque
lorsque je fus de retour. Et c’est avec émotion que je reçus
leurs vœux à tous.
Comme j'avais appris que le certificat médical que m'avait
envoyé ma femme et que j'avais annexé à ma demande de per-
mission lorsque j'étais à Ludwisgsburg, se trouvait dans mon
dossier, je renouvelai ma demande. A supposer que je fusse
obligé de prolonger mon séjour à Dachau, j’entendais au‘moins
profiter de quelques jours de permission. Trois jours plus tara,
on me fit savoir que ma demande avait reçu un avis favorable:
J'avoue que, sur le moment, j'eus une certaine hésitation «
devais-je ou ne devais-je pas profiter de la permission qui
m'était enfin accordée ? Etant donné que je devais être bientôt
libéré, était-ce vraiment la peine que je m’absente, au risque de
compromettre peut-être ma libération maintenant proche ? Je
me dis cependant qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras,
et je décidai de profiter de ce que l’on m'accordait, décision
dont plus tard, je n’eus qu’à me féliciter.
Mes deux semaines de permission passèrent comme un
rêve. Je ne parlerai pas de l'atmosphère d’accablement qui
régnait alors en Allemagne, du délabrement et de la saleté des
trains, de la misère et de la privation dans les villes, de la
démoralisation et du dévergondage surtout chez les jeunes, de
l'incurie et de l’incapacité de la nouvelle administration, re-
présentée par des hommes incompétents et dénués non seule-
ment de caractère, mais même de bonne volonté, de l’indiffé-
rence des autorités d'occupation, qui ne se préoccupaient que
dé leurs seuls intérêts personnels, et dont les représentants
ne songenient pour la plupart qu'à abuser des privilèges que
leur conférait leur situation. Tout cela n'était pour moi que
l'arrière-plan ténébreux sur lequel se détachait, claire et lu-
mineuse, la joie que j'éprouvais à respirer à nouveau l’air de
la liberté momentanément retrouvée. Qui dira le soulagement
que l’on éprouve à ne plus avoir devant les yeux les kilomè-
Re ere ARR e de tous ceux qui vivent
ion ? Quel soulagement de voir
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 265
s'éloigner pour un temps ce décevant cortège de petites, certes,
mais innombrables misères, et de pouvoir regarder partout
librement, sans que l'horizon se trouve limité aux murs d’une
prison! C’est d’un pas alerte que j'arpentais les chemins qui
s’ouvraient devant moi...
Et quelle fut ma joie en revoyant ceux dont j'étais séparé
depuis deux ans! Je frappai à la porte de bonne heure le
matin. À l'intérieur, le silence se fit aussitôt. Qui pouvait
frapper à la porte à une heure aussi matinale, devait-on se
demander ?
— Qui est-ce ?
— C'est moi !
Cris de joie derrière la porte, que des mains toutes trem-
blantes n’arrivent pas à ouvrir assez vite, puis des baisers.
Aucun mot n'aurait pu alors sortir de nos gorges serrées d’é-
motion.
Et puis, il fallut se décider au retour. Il s’effectua dans
un train archibondé et, je revis Dachau, triste et morne comme
toujours.
Après ces quatorze jours de détente, l'endroit me semblait
encore plus sinistre qu'auparavant. Durant mon absence le
camp s'était à peu près vidé, Quelques milliers de détenus
avaient été remis en liberté. Quelques milliers d’autres avaient
été transférés dans les camps allemands. Cependant le camp
libre voyait affluer en masse nombre de ceux qui étaient
jusqu'alors détenus aux « War Crimes ». Une enquête sommaire
avait suffi à établir que ces hommes, qui étaient restés des
mois et des mois présumés coupables de crime de guerre, sans
qu'on pût en rien d’ailleurs étayer ces soupçons, n'avaient
effectivement rien commis qui püût les justifier. Du jour au
lendemain les chefs d'accusation étaient retirés, et ceux qui
la veille étaient encore présumés coupables des crimes les
plus atroces, se voyaient remis en liberté. Il y en avait ainsi
plusieurs milliers qui avaient depuis longtemps abandonné
tout espoir, et supporté, la mort dans l’âme, deux ans durant,
les conséquences d’une criante injustice dont rien n’annonçait
la fin. Ils étaient à présent comme fous, tant leur joie était
grande, autant leur surprise.
Dès mon arrivée, j'allai aux nouvelles, J'étais sûr que mon
retour au camp n’était au fond qu’une simple formalité, et que
266 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
ma mise en liberté, sur laquelle je n’avais plus aucun doute,
était imminente. À la Chancellerie on me déclara. cependant
décision n’avait encore été prise à cet égard. J’in-
u’aucune à Rs 2
re pour en connaître les raisons. Je fus sidéré dappréntne
| qu'il ne pouvait nullement être question de me relàc er pour
le moment, car, entre temps, j'avais été à nouveau remis à la
disposition du CG. O, C. Je dus déménager sans plus tarder
et m'installer dans la baraque réservée aux détenus de cette
catégorie.
Que pouvais-je faire ? Je courbai les épaules devant ce
nouveau coup du sort, et je souris avec amertume en pensant
que j'avais certifié à ma femme que notre nouvelle séparation
durerait quelques jours à peine, et que je serais définitivement
de retour avant les fêtes de Pâques.
Ma nouvelle prison était acceptable. Le milieu y était assez
agréable. J'y trouvai d'anciens diplomates, d'anciens magnats
de l’industrie et de la finance allemande, de grands fonction-
naires et mème quelques hommes de science universellement
connus. Certains d’entre eux venaient d'arriver de Nuremberg, où
ils avaient passé de nombreux mois enfermés en cellule ; d’au=
tres s’attendaient à y aller, et tous se trouvaient à la disposition
de l’accusateur général américain, pour un temps illimité, Etant
donné le climat des procès de Nuremberg, beaucoup de nos
compagnons n’excluaient nullement l’éventualité de se voir un
beau matin promus au rang d’inculpés. La plupart cependant
ne participaient à ces mêmes procès qu'en tant que témoins.
Mais témoin ou accusé, le régime était le même pour tous.
Evidemment, je me demandais de quelle utilité je pourrais :
bien être à Nuremberg, et dans quel but j'avais été incorporé
parmi les «CG, O. C.» À mon sens, ce n’était là qu’un prétexte.
En réalité, la Chancellerie n'osait prendre sur elle de me
remettre en liberté, Toujours est-il que cette ingénieuse formule
dite des C. O, G. était extrêmement commode et permettait
de me maintenir en détention illimitée. 11 ne me restait qu’à
mefforcer de garder mon calme et à attendre de sang-froid là
Suite des événements. Les conversations que j'eus avec mes
nouveaux compagnons me dévoilèrent certains aspects peu
catholiques des méthodes américaines. Le cas n’était pas
rare où il n’était nullement question de rechercher où de punir
des coupables,
telle ou telle institution bancaire ou industrielle, ou même sur
certains individus, en vue de donner une forme légale à la
confiscation de leurs biens, ou pour obtenir la révélation de
certains secrets de fabrication. Von Schnitzler, l’ancien direc-
mais bien plutôt d'exercer une pression sur 2
Fe
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 267.
teur général de Ja puissante I. G. Farbenindustrie, étaït con-
vaincu que le procès qu’on avait intenté à cette vaste orga-
nisation industrielle n’avait d’autre but que de légitimer sa
mise à sac, Le Dr Pitsch, président de la Reichswirtschaftkam-
mer, savant très connu pour ses travaux sur la fabrication de
l'oxygène, continuait à être incarcéré pour s’étre jusqu’à pré-
sent refusé obstinément à révéler certains procédés de fabri-
cation, Le cas du Dr. Reppe était semblable, Ce chimiste avait
passé de nombreux mois en cellule, aussi bien à Nuremberg
qu’à Oberursel, où il avait dû subir un régime des plus sévères,
pour avoir refusé de dévoiler le résultat de ses recherches dans
le domaine des surpressions, dont il était un spécialiste émi-
nent. Et toutes les fois qu’il protestait contre les brimades sys-
tématiques dont il était l’objet, il se voyait répondre :
— Tout cela est votre faute, Cela ne vous serait pas arrivé
si vous aviez accepté de signer le contrat qu’on vous a offert
pour aller continuer vos travaux aux Etats-Unis.
Un jour, j’eus l’occasion de revoir Hencke, ancien sous-
secrétaire d’Etaf à l’Auswärtiges-Amt. I] me fallut un certain
temps avant d’en croire mes yeux, tant il était décharné. Son
corps était maintenant pareil à celui d’un enfant, et il devait
avoir perdu au moins 30 kilos, bien qu’il n’eût jamais été très
corpulent. Il avait erré dans une multitude de camps avant
d’échouer à Dachau, à la section des War Crimes, sans qu'on
lui eût jamais dit ce dont il était accusé, sans qu'il ait jamais
été soumis à d’autres interrogatoires que ceux relatifs à son
identité, Il souffrait d’une infection du maxillaire, avec réper-
cussion sur le cœur, et allait bientôt être admis à Fhôpital du
camp. Je fus très impressionné par l’état de cet homme dont
J'avais toujours pu constater l'extrême affabilité.
VI
LA DELIVRANCE
Un mois s'était écoulé depuis mon retour à Dachau lorsque
Sonna enfin pour moi l'heure de Ia délivrance. Ce moment tant
espéré arriva alors que je m'y attendais
encore plusieurs de mes COMpPAsNONns avaien
ais le moins. La veille
t été transférés à
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
268
Nuremberg. Cette fois encore le mauvais sort était passé près
de moi re m’atteindre ! Le lendemain, le responsable alle-
celui-là même qui avait été notre
me fit appeler dans son bureau
] en avait recu l’ordre du M.LT,
mand du camp, le Dr Vogt,
responsable à Ludwigsburg, :
pour me demander, ainsi qu'i vai Re.
(Military International Tribunal), si je Re oe
personnes dont on lui avait communiqué le nom et si j'étais tie
parent. Quelle ne fut pas ma surprise en apprenant qu'il
s'agissait de Virgil Gheorghiu qui avait êté mon CoMpAagaon
d'infortune à Kornwestheim, mais qui avait été relâché depuis,
et de sa femme, Je répondis au Dr Vogt que je les connaissais
en effet, mais que nous n’étions nullement de la même famille:
Le Dr Vogt ignorait tout comme moi les raisons de cette cu-
rieuse demande de renseignements. Quant à moi j'étais assez
inquiet. J'avais peur en effet que Gheorghiu, qui habitait Lud-
wisburg depuis sa libération, ne se soit livré selon son habitude
à quelque nouvelle bravade. La similitude de noms pouvait en ef-
fet faire croire aux Américains que nous étions parents Jui et
moi.
Le lendemain, le Dr Vogt me communiqua par téléphone
l’heureuse nouvelle, à savoir qu’il avait vü mon nom sur la liste
de ceux qui seraient remis en liberté dans les vingt-quatre
heures. Je reçus cette nouvelle avec un calme absolu. Un épi-
sode de ma vie vient de prendre fin, me dis-je, et sur le moment
c'était tout ce dont j'étais capable, Tous mes compagnons dé -
baraque, ayant deviné ce que l’on venait de m’annoncer, firent
cercle autour de moi pour me féliciter et me poser les ques-
tions habituelles en pareil cas
— Où irez-vous ? où est votre famille ? Quels sont vos
projets ? Avez-vous l’intention de revenir en Roumanie ? Quand ?
Comment ? etc.
Le lendemain à 9 h. du matin, je sortis avec vingt de mes
anciens compagnons par la grande porte du camp, au-dessus de
laquelle n'avait pas encore été effacée l’inscription tracée par
les nazis :
« Es gibt nur einen Weg zur Freiheit. Seine Meilensteine
heissen : Arbeit ! »
; re :
J’eus un sourire amer en lisant pour la dernière fois cette
que la non moins grande hypocrisie de la
cratie » américaine n’avait pas hésité à faire
inuait à s’étaler, en lettres énormes, tout
hypocrite devise,
prétendue « démo
sienne, Elle cont
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 269
comme autrefois, sur le fronton de la grande porte du camp
de Dachau de tragique mémoire,
Après deux ans de captivité, je me retrouvais enfin libre !
À cet instant solennel de mon existence, je pensais à tout
le cortège d’absurdes cruautés, d’injustices flagrantes, d’infrac-
tions manifestes et délibérées aux notions les plus élémentaires
de la liberté et de la dignité humaines. J’entendais même réson-
ner à mes oreilles les ritournelles papelardes que cette « démo-
cratie » américaine d'exportation avait invoquées pour justifier
en; toute occasion les inqualifiables méthodes dont elle avait
usé pour maintenir enfermés, des années durant, dans d’innom-
brables camps, des centaines de milliers d'hommes qui n’étaient
coupables que d’avoir accompli leur devoir de patriotes, soit
comme soldats, soit comme fonctionnaires, soit même comme
simples citoyens.
À quoi bon tout cela ? Et pourquoi donc avais-je été moi-
même privé de liberté pendant deux longues années ? Il n’était
encore impossible de le deviner, et aujourd’hui moins que
jamais !
À l’école de la rééducation démocratique, dont les Améri-
cains, soit par prétention naïve et puérile, soit dans le but hypo-
crite et conscient de masquer leurs véritables desseins, s'étaient
faits les champions, j'avais effectivement appris beaucoup de
choses que je n'aurais jamais sans elle crues possibles.
Je sortais de cette école, où la ridicule surestimation des
Américains dans leurs propres possibilités, à l'exception toute-
fois de leurs possibilités matérielles, m'était apparue dans toute
Son ampleur, avec le même doute qui avait torturé l'esprit de
tous ceux qu’il m'avait été donné de rencontrer dans les divers
camps où j'avais séjourné : les Etats-Unis, auxquels s’accro-
chent désespérément tous les peuples anxieux de voir enfin
s’édifier un monde plus juste, pourront-ils dans un proche ave-
nir répondre à cet espoir et réaliser ce miracle ? Personnelle-
ment, parmi tous ceux qui, comme moi, ont eu l'infortune de
passer par cette expérience de la prétendue € rééducation
démocratique », je n’en ai jamais rencontré un seul qui fût sin-
cèrement impressionné par un autre aspect de la supériorité
américaine que celui de leur invraisemblable potentiel matériel.
Cependant un espoir demeure, celui que les Américains arri-
vent à se rendre compte du résultat désastreux de leur mé-
thodes « démocratiques ». Les souffrances qu'ont eu à endurer
270 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM
eurent à subir les effets de cette « rééducation
été vaines, pour peu De Amé-
i Î d’i éférable de donne
icai ’aperçoivent enfin qu'il est pr ( nn
; Fanle e modestie, de l'honneur, de la décence, de le
rit de justice et de tolérance, qui sont les Res re
ments de toute démocratie réelle, plutôt que de se réclame
tous les échos d’une démocratie dont on ne 1esnente pas soi-
même les plus élémentaires principes, et qui Je pas autre 2
chose qu’une démocratie destinée exclusivement à l'exportati ù.
tous ceux qui
démocratique » n’auront pas
EN GUISE D'INTRODUCTION 2e Ee
e PREMIÈRE PARTIE BR ns
Intermède à l'hôtel de l'Ours Brun TÉSE
L S. A. I. C. Bärenkeller
LS. A. I. C. Bärenkeller ........... See D
SAVE Seckenheim :............ PE ne FES
£ = DEUXIÈME PARTIE 4 - “83
FIN E Notre internement à Kornwestheim
PR .— -Y
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DL Joies.et misères de notre vie de détenus ............ 115
RS Se ee D nd ni:
V: Premières nouvelles des miens RS De 136
II. Les inspections de Sworobtchine ..
Bad-Kissingen RS
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IV. Le règne de Lissanetz ...…
AVI La Mort. OUR: Un MÉGOE sr de 16
NI. La randonnée d’Heïilbronn ...................... 151 =
VOX. Autres événements heureux et moins heureux ...... 159
‘IX. Premières lueurs d’espoir ................ ...... 171
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: © TROISIÈME PARTIE SE |
& Autres aspects de la démocratie d'exportation 197 :
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| La délivrance en
ACHEVÉ D’IMPRIMER
EN NOVEMBRE 1954
SOUS LES PRESSES DE
L’IMPRIMERIE NORMANDE,
A DIVES - SUR - MER
(CALVADOS })
LES PETITS FILS
DE L'ONCLE SAM
Cet ouvrage constitue moins
un reproche qu'un avertisse-
ment. Si son auteur a relaté
avec minutie les exactions, les
brimades dont furent l'objet
des dizaines de milliers d'hom-
mes, son dessein n'a pas été
la vengeance, mais bien de
metre en garde le monde
libre contre certains procédés
qu'il ne s'attendait pas à voir
employés.
“Les petits-fils de l'oncle
Sam" n'est pas le procès de
la Démocratie, avec un grand
"D", c'est celui d'une forme
kaïssable de la démocratie,
une forme qui n'aurait jamais
dû avoir cours chez des peu-
ples réputés libres.
Voilà pourquoi le volume
"Les petits-fils de l'oncle Sam"
intéressera tout homme vrai-
ment épris de vérité.